Culture Sélection
de mars 2019

Raphaël Brun
-

Daphné

de Peter Mackie Burns

Détestable. Daphné travaille dans un restaurant à Londres et mène sa vie tambour battant. Heureuse et épanouie en surface, Daphné ne va pas bien et court après un bonheur qui lui échappe. Dans le tourbillon des fêtes et du quartier de sud de Londres en pleine gentrification, Elephant & Castle, où elle vit, Daphné doit, elle aussi, se réinventer. Dans le rôle de Daphné, Emily Beecham est épatante. Pour son premier long métrage, l’Anglais Peter Mackie Burns filme au plus près l’évolution psychologique et morale d’une Daphné aussi détestable que fragile.

Daphné de Peter Mackie Burns, avec Emily Beecham, Geraldine James,Tom Vaughan-Lawlor (GB, 2018, 1h33), 19,99  euros (DVD, pas de sortie blu-ray).

Suspiria

de Luca Guadagnino

Berlin. Il fallait un peu d’audace et surtout, beaucoup de courage, pour oser s’attaquer à un remake du Suspiria (1977), le film archi-culte de Dario Argento. Le réalisateur de Call Me by Your Name (2017), l’Italien Luca Guadagnino, a relevé ce pari. Le résultat est en demi-teinte. Long (le film fait plus de 2h30), il peut aussi sembler confus et prétentieux. Contrairement à l’original, l’action se déroule cette fois en Allemagne, en 1977. Dans ce Berlin divisé, Dakota Johnson arrive dans une renommée académie de danse, où elle rencontre une talentueuse et étrange chorégraphe, interprétée par Tilda Swinton. Etonnant, décalé, ce Suspiria 2018 est porté par la sublime musique du leader de Radiohead, Thom Yorke.

Suspiria de Luca Guadagnino, avec Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth (ITA-USA, 2018, 2h32), 14,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 3 avril 2019.

The Spy Gone North

de Yoon Joog-bin

Géopolitique. Chargé d’obtenir des informations sur le programme nucléaire de la Corée du Nord, un ex-officier est recruté par les services secrets sud-coréens. Peu à peu, il parvient à gagner la confiance des membres du Parti, qui se laissent aller à toujours plus de confidences. On pense à des personnages de John Le Carré et à son roman La Taupe (1974), brillamment adapté au cinéma par Tomas Alfredson en 2011. La tension est réelle dans ce film brillant, où la géopolitique et le suspens sont très habilement mêlés.

The Spy Gone North de Yoon Joog-bin, avec Jung-Min Hwang, Sung-min Lee, Ji-hoon Ju (CORSUD, 2018, 2h21), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray). Sortie le 12 avril 2019

Une affaire de famille

de Hirokazu Kore-eda

Sensible. Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda poursuit tranquillement son sans faute. Depuis son premier film, Maborosi en 1995, il enchaîne les films de qualité. Une affaire de famille (2018) est une nouvelle réussite. Palme d’or 2018 à Cannes, ce long métrage raconte l’histoire de la famille Shibata, une famille pas comme les autres. Le père et le fils font du vol à l’étalage, la mère fait les poches des clients dans la blanchisserie qui l’emploie et la fille aînée travaille dans un peep-show, où elle se produit, déguisée en écolière. Le jour où ils recueillent une petite fille maltraitée par ses parents, leur quotidien va changer. Expert de la cellule familiale, Hirokazu Kore-eda, livre un film sensible et subtil.

Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka (JAP, 2018, 2h01), 19,99 euros (DVD, édition spéciale Fnac, inclus un entretien inédit avec Thierry Méranger des Cahiers du Cinéma : Regards sur Kore-Eda), 24,99 euros (blu-ray, édition spéciale Fnac). Sortie le 24  avril 2019.

David Bowie, A Life

de Dylan Jones

Témoignages. Une biographie de plus sur David Bowie (1947-2016) ? Oui, mais pas n’importe laquelle. En effet, le journaliste et rédacteur en chef de la version anglaise du magazine masculin GQ, Dylan Jones, a compilé plus de 180 interviews, réalisées de 1947 à la mort de Bowie, en 2016. De Brixton, dans la banlieue londonienne, à New York ou Berlin, Dylan Jones multiplie les intervenants, ce qui lui permet de dessiner au fil des pages un portrait assez précis du « Thin White Duke », connu pour avoir été un artiste complexe, avec une multitude de facettes. Idole de Dylan Jones, qui ne s’en cache pas, Bowie a été interviewé 7 fois par ce journaliste, qui nous propose une impressionnante somme d’anecdotes et de témoignages.

David Bowie, A Life de Dylan Jones (éditions Ring), 745 pages, 23,50  euros.

Pas Dupe

d’Yves Ravey

Polar. Né en 1953 à Besançon, Yves Ravey est l’auteur de 16 romans, étalés sur une trentaine d’années. Toujours à mi-chemin entre le polar et la parodie, Yves Ravey s’amuse avec ses narrateurs, qui sont souvent peu recommandables. Dans Pas Dupe, Salvatore Meyer nous raconte l’histoire de sa femme, Tippi, morte dans un accident de voiture, sur une route de Santa Clarita, en Californie. Mais est-ce vraiment un accident ? Ou bien est-ce que Salvatore Meyer a une part de responsabilité ? L’inspecteur Costa cherche à comprendre qui est victime, qui est meurtrier, et ça n’est pas simple. Il faudra d’ailleurs attendre la dernière page pour savoir enfin.

Pas Dupe, d’Yves Ravey (Minuit), 144 pages, 14,50 euros.

Sur fond d’émeutes

d’Harmony Korine

Cut-up. Le réalisateur Harmony Korine, qui a notamment signé Gummo (1997), Spring Breakers (2012) et The Beach Bum (2018), et à qui l’on doit aussi le scénario de Kids (1995) dirigé par Larry Clark, est aussi un écrivain. En 2001, il a publié ce qui constitue, à ce jour, son seul roman : Sur fond d’émeutes. Ce livre est une véritable expérience, dans lequel le réalisateur indépendant américain utilise le cut-up, une technique littéraire imaginée par Brion Gysin (1916-1986) et mise en œuvre par William S. Burroughs (1914-1997) : le texte est découpé au hasard, puis reconstitué pour créer un nouvel ensemble. Et autant dire que ce nouvel ensemble dresse un portrait de l’Amérique ahurissant. Violence, solitude, pauvreté, drogues… Harmony Korine ne recule devant rien, et accouche d’un objet littéraire à lire absolument.

Sur fond d’émeutes de Harmony Korine, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julie et Jean-René Etienne (éditions Inculte), 230 pages, 17,90 euros.

Lucarne

de Joe Kessler

Couleurs. Le Londonien Joe Kessler nous propose cinq histoires dans ce recueil publié par L’Association. Lucarne présente un travail très intéressant sur la couleur. Très vives, elles accrochent l’œil et servent le récit. En effet, chaque sentiment ressenti par les personnages est illustré par une couleur ou par une explosion de couleurs. Vainqueur en 2017 du prix Audience Award à l’East London Comics & Art Festival, Joe Kessler est indiscutablement un auteur à suivre.

Lucarne de Joe Kessler (L’Association), 272 pages, 20  euros.

KidZ – tome I

d’Aurélien Ducoudray et Jocelyn Joret

Zombies. Comment échapper à l’apocalypse provoquée par les zombies ? En appliquant un principe simple : à partir du moment où les zombies n’ont plus rien à manger, ils seront victimes de la famine, et ils mourront à nouveau. Pour de bon cette fois. Quelques part en Californie, Ben, 10 ans, et ses amis survivent tant bien que mal. Mais cet équilibre fragile est remis en cause par l’arrivée de Polly et sa petite sœur, Sue. A la fois coloré et rythmé, cette très recommandable BD aura un tome II, qui sortira en septembre 2019.

KidZ – tome I d’Aurélien Ducoudray et Jocelyn Joret (Glénat, Hors Collection), 80 pages, 14,95 euros.

Double Dreaming

Camp Claude

Dansant. Après le très bon Swimming Lessons (2016), Camp Claude vient enfin de publier son deuxième album. Comme son prédécesseur, Double Dreaming bénéficie de la toujours aussi jolie voix de Diane Sagnier et de l’appui du Suédois Leo Hellden et du Britannique Mike Giffts, connus pour leur travail avec Tristesse Contemporaine. Ce nouvel album est plus dansant que Swimming Lessons, plus lumineux, plus rock et plus gai aussi. On ne ratera pas non plus les clips qui accompagnent ce disque. Ils sont tous réalisés par Diane Sagnier, qui, décidément, sait tout faire.

Double Dreaming, Camp Claude (All Points), 12,99 euros (CD), 15,99 euros (vinyle).

Hyperion

Gesaffelstein

Lumière. On se souvient de l’énorme claque qu’avait été Aleph (2013), le premier album de Gesaffelstein. Industriel, minimaliste et d’une noirceur abyssale, ce disque était aussi une bombe électronique. Autant dire que l’attente était énorme. Six ans plus tard, Gesaffelstein (Mike Lévy), livre un album très (trop ?) sage. En invitant Pharrell Williams, The Weeknd ou HAIM sur cet Hyperion, le DJ et producteur lyonnais a laissé en chemin ce son 80’s remis au goût du jour, qui était aussi sa particularité et sa marque de fabrique. On écoutera malgré tout avec plaisir Vortex, Reset ou Humanity Gone. En quittant l’underground pour la lumière, Gesaffelstein risque en tout cas de désorienter ses fans de la première heure.

Hyperion, Gasaffelstein (Columbia), 14,99 euros (CD).

Archipelago

Machina

K-pop. Certains se souviennent peut-être des vidéos YouTube proposées par Yeohee Ki sous le nom d’Apple Girl : une reprise de Irreplaceable de Beyonce et une autre de Lady Gaga, Poker Face. Deux titres réalisés uniquement à partir d’instruments disponibles sur iPhone, dans un style très K-pop. Pour Archipelago, les iPhones de Yeohee Ki ont été remplacés par des synthétiseurs. Toujours aussi libre, cette artiste coréenne donne même parfois l’impression d’improviser sur certains morceaux. Mais elle sait se montrer immédiatement efficace, comme avec XXX_patchwork ou Neon, des titres sur lesquels elle joue avec élégance de sa voix.

Archipelago, Machina (Machina), 8,99 euros (MP3).


journalistRaphaël Brun