« Former toutes les
générations à la philosophie »

Raphaël Brun
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Du 8 au 11 mai, les Rencontres Philosophiques de Monaco lancent les journées « les jeunes philosophent », avec pour objectif de rendre la philosophie accessible aux plus jeunes. Charlotte Casiraghi, Robert Maggiori, Raphael Zagury-Orly et Joseph Cohen ont répondu aux questions de Monaco Hebdo. Interview.

L’origine de cette opération ?

Robert Maggiori : C’est assez simple. Nous voulions que notre entreprise soit globale. C’est-à-dire, non pas présenter des ateliers de philosophie à des adultes qui s’y intéressent, mais avoir une stratégie tout azimuts. Car nous considérons que nul n’est étranger à la philosophie, quel que soit l’âge. Du coup, on a tout de suite pensé à introduire la philosophie dans les lycées d’une autre manière qu’un cours. Et l’idée selon laquelle il fallait aussi se focaliser sur les écoles maternelles et les collèges est venue immédiatement. Car l’enfance de la philosophie, c’est le questionnement, qui est celui de l’enfant lui-même. Même s’il ne parle pas, l’enfant a la capacité de poser des questions qui sont d’emblée philosophiques. Voilà pourquoi on a d’emblée estimé que la philosophie était faite pour tout le monde, de 7 à 77 ans comme on dit.

Vous avez donc travaillé avec la direction de l’éducation nationale ?

Charlotte Casiraghi : Nous avons tout de suite parlé avec la directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports (DENJS), Isabelle Bonnal, afin de pouvoir approfondir cette association avec les écoles de Monaco. Elle a tout de suite été très enthousiaste sur notre désir que la philosophie soit à l’école, dès la maternelle. On a donc travaillé en étroite collaboration avec l’éducation nationale.

Qui peut participer ?

Charlotte Casiraghi : Depuis le lancement des Rencontres philosophiques de Monaco en 2015, nous sommes déjà présents au lycée, puisqu’au moment de chacun de nos ateliers, tous les mois, l’un des philosophes intervient dans les classes de lycées. Cette fois, il s’agissait de mettre en place un programme de formation des enseignants. On a choisi de commencer par la grande section maternelle donc tous les enseignants ont suivi une formation obligatoire cette année pour se former à la discussion philosophique et pour pouvoir commencer à mettre en place dans leurs classes un programme autour de questions philosophiques. Ainsi, la philosophie peut être abordée à travers des travaux d’arts plastiques ou de la littérature de jeunesse, par exemple.

Et l’année prochaine ?

Charlotte Casiraghi : L’année prochaine, nous allons former les enseignants de CP. Ensuite, nous ferons le CE1, le CE2, le CM1, le CM2 et puis après, pourquoi pas, le collège. Comme ça, au bout de quelques années, nous aurons formé toutes les générations à la philosophie.

Qui assure ces formations ?

Charlotte Casiraghi : Il s’agit de Chiara Pastorini. Elle est docteur en philosophie, spécialisée dans la transmission et l’enseignement de la philosophie à l’école, en s’appuyant plus particulièrement sur l’art plastique. Elle est venue plusieurs fois cette année assurer ces formations.

A l’école, les jeunes s’intéressent vraiment à la philosophie ?

Charlotte Casiraghi : On voit que les enfants se posent des questions philosophiques. Entre 5 et 7 ans, c’est un moment chez l’enfant où les questions philosophiques émergent. Ceci est vrai pour tous les enfants, partout dans le monde. Un besoin de questionner apparaît. Sur la question de l’écologie, de la violence ou de la guerre, on a vu à quel point les enfants sont sensibles et engagés. Notre idée, c’est faire en sorte que ce moment d’éveil, ce moment de questionnement puisse continuer. Pour cela, il faut que les enseignants continuent d’encourager cette démarche. Il ne faut pas oublier cet état dans lequel on a tous été, qui est un état de réflexivité et de questionnement.

Pour ce premier rendez-vous, quels objectifs vous êtes-vous fixé ?

Raphael Zagury-Orly : Notre objectif est simple, même s’il est difficile à réaliser. Il s’agit de sensibiliser les plus jeunes au questionnement philosophique. Pas parce qu’on pense que la philosophie va sauver le monde. Mais aujourd’hui, quand on regarde l’état du monde, on voit que l’on est en manque de questionnement. Or, notre projet, à son échelle, tente d’éveiller au questionnement les plus jeunes, parce que nous en avons besoin. Nous sommes dans une situation où la jeunesse doit nous aider à réapprendre le questionnement philosophique.

Charlotte Casiraghi : Sur les questions d’actualité, les enfants sont engagés. Ils ont ce désir de changer le monde. C’est à nous de les accompagner, en les aidant à avoir une pensée critique. Pour mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent et les encourager à cet engagement.

Mais tous les questionnements ne sont pas forcément philosophiques ?

Robert Maggiori : Non, bien sûr. Notre tâche à nous et aux enseignants, il y a des préoccupations politiques. Apprendre à transformer une question en un questionnement philosophique qui exige l’approfondissement et de nouvelles questions, c’est déjà une arme contre les solutions toutes faites, contre les “fake”, contre le simplisme. Car dans ce monde qui a tendance à bégayer et à boîter, il faut refuser le simplisme. Une question philosophique a comme vertu de s’opposer aux réponses trop simples et donc mensongères.

Face au phénomène des “fake news” qui se multiplient sur les réseaux sociaux, il y a un vrai travail à faire vis-à-vis des écoliers qui y sont confrontés ?

Robert Maggiori : La vérité est une question philosophique depuis que la philosophie existe. Et aujourd’hui, on voit à quel point elle est maltraitée. Face aux “fake news”, il faut éveiller chez les enfants un filtre critique, un tamis entre ce qu’on lui fait passer comme vérité et ce qu’il pense.

Joseph Cohen : Il faut apprendre à approfondir une question, car une question appelle une autre question.

Charlotte Casiraghi : Il ne faut donc pas se contenter d’une seule réponse. Il faut que les enfants prennent conscience de leurs opinions, qu’ils réfléchissent aux idées toutes faites qu’ils peuvent parfois avoir. Il ne faut pas se contenter de ce que l’on a, il faut aller chercher plus loin.

Quels sont les principaux temps forts du 8 au 11 mai (1) ?

Charlotte Casiraghi : La soirée du vendredi 5 avril (2) se déroulera au profit de l’association Jeunes, j’écoute. Cette conférence portera sur le thème de l’adolescences, sera présentée par Claire Chazal. Il est très important pour nous de redonner sa place à la psychologie et à la psychanalyse de l’enfant. L’an dernier, nous avions d’ailleurs organisé une conférence avec le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik autour d’enfance et violence. Cette année, on a décidé de parler de ce point de passage qu’est l’adolescence, et qui est aussi un véritable moment de questionnement philosophique. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Unesco et Edwige Chirouter, titulaire de la chaire Unesco, « pratiques de la philosophie avec les enfants ».

D’autres temps forts ?

Joseph Cohen : Ce qui est très particulier dans ce programme, c’est cette idée novatrice que nous avons déployé avec Edwige Chirouter : nous envoyons des philosophes dans les collèges, en résidence. Ils vont donc passer du temps avec les élèves, sur place. Ils seront présent tout au long d’une journée au sein des collèges et des écoles de Monaco. C’est inédit et nous pensons que ces rencontres seront le vivier de beaucoup de questions, de remises en questions et d’éveil au questionnement philosophique.

Charlotte Casiraghi : Des philosophes invités seront en résidence dans les collèges le 9 mai et dans les lycées la journée du vendredi 10 mai, ainsi qu’au lycée technique et hôtelier. Claire Marin, philosophe, enseignante et directrice de la collection Philophile chez Gallimard, a piloté cette opération. Dans chaque établissement, trois ou quatre philosophes seront présents tout au long de ces journées. Ils présenteront leur travail, il y aura des tables rondes, des questions, des moments de discussion avec les professeurs, avec les élèves… On crée ainsi la rencontre avec la philosophie, dans toutes les écoles de Monaco.

Il y aura aussi du théâtre ?

Robert Maggiori : Oui, ce sera au théâtre princesse Grace (TPG), le 9 mai de 19h à 21h. On pourra voir une adaptation théâtrale Le Poète et le philosophe, tirée de l’Apologie de Socrate de Platon et inspirée de Orphée de Jean Cocteau (1889-1963). Après cette pièce, nous aurons un débat avec les lycéens et les professeurs. Ce soir là, je voudrais me laisser aller, sans frein, pour montrer l’extrême jeunesse de Platon. Si on prend l’exemple du thème de l’amour, tout ce qu’on peut dire aujourd’hui, jusqu’aux “selfies”, c’est déjà dans Le Banquet (380 av. J.-C.) de Platon.

Des réalisations des enfants créées lors d’ateliers philosophiques sur le thème de « l’humain » seront aussi présentées au Nouveau Musée National de Monaco (NMNM), à la Villa Sauber, du 8 au 11 mai ?

Charlotte Casiraghi : Cela se déroulera au NMNM, et en particulier avec Cristiano Raimondi, responsable du développement et des projets internationaux. C’est lui qui s’occupe de la mise en place de cette exposition des enfants de grande section maternelle.

Le 11 mai, il y aura aussi une table ronde, « comment la philosophie pense l’enfance », présentée par Raphael Zagury-Orly ?

Raphael Zagury-Orly : Nous avons invité des philosophes à repenser, dans l’histoire de la philosophie, comment la philosophie a pensé l’enfance, mais aussi comment la philosophie a pensé l’enfant. Ce sera à la fois une généalogie philosophique de la question de l’enfance dans l’histoire de la philosophie, et une évocation des nouvelles approches qui se dessineront. C’est-à-dire comment penser l’enfance aujourd’hui ?

Vos projets ?

Joseph Cohen : Si on lance un projet sur l’enfant ou sur l’enfance, on ne peut pas l’interrompre après avoir lancé, sans risquer d’être en contradiction. Donc il faut y aller jusqu’au bout donc je pense que ce projet est appelé à perdurer très longtemps.

1) Le programme complet est à retrouver sur www.philomonaco.com. Renseignements et réservations par téléphone, au +377 99 99 44 55.

2) Avec avec Hakima Aït el Cadi, sociologue, Manuella de Luca, psychiatre et directrice de la revue Adolescence et Claire Marin, philosophe, enseignante et directrice de la collection Philophile chez Gallimard. Au théâtre princesse Grace (TPG), le vendredi 10 mai, 19h à 21h. A partir de 15 euros, gratuit pour les étudiants et les moins de 25 ans sur présentation d’un justificatif). Les bénéfices seront intégralement reversés à l’association Jeune j’écoute : www.jeunejecoute.mc.


journalistRaphaël Brun