Culture Sélection
d’avril 2019

Raphaël Brun
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Mortal Engines

de Christian Rivers

« Darwinisme municipal ». Bien sûr, l’adaptation du roman de Philip Reeve accumule les déjà vus adolescents. Produit et écrit par le trio à qui l’on doit Le Seigneur des anneaux, à savoir Peter Jackson, sa femme Fran Walsh et Philippa Boyens, ce blockbuster américain à 100 millions de dollars de budget a suscité beaucoup d’attente. Très logiquement, les effets spéciaux sont impressionnants, à la hauteur du contexte, qui est celui d’un troisième millénaire post-apocalyptique. D’énormes villes mobiles luttent entre elles pour mettre la main sur les ressources des autres, dans une compétition qualifiée de « darwinisme municipal ». Ce premier épisode d’une saga qui devrait compter quatre épisodes, nage avec plaisir dans la culture pop. Et nous avec.

Mortal Engines de Christian Rivers, avec Hera Hilmar, Robert Sheehan, Hugo Weaving (USA/NZ, 2018, 2h08), 16,99 euros (DVD), 29,99 euros (blu-ray 4K, blu-ray 3D, blu-ray et copie digitale).

The Intruder

de Roger Corman

Racisme. Quand Adam Cramer débarque à Caxton, une petite bourgade du sud des Etats-Unis, c’est pour recueillir les réactions de la population, alors que la ville vient de voter une loi en faveur de la déségrégation. Nous sommes dans les années 50 et quelques élèves noirs ont été autorisés à intégrer un lycée. Réalisé en 1961 et proposé pour la première fois en haute définition (HD) par l’éditeur Carlotta, The Intruder a souvent été qualifié de « brûlot politique ». Sur la question des droits de l’homme, ce film montre avec finesse le racisme ordinaire d’une population qui n’hésite pas à tranquillement afficher sa haine. Cinquante-huit ans après sa sortie, ce film n’a rien perdu de sa force.

The Intruder de Roger Corman (USA, 1961, 1h24), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

After My Death

de Kim Ui-seok

Adolescents. Lorsqu’une élève disparait dans un lycée, tout le monde fuit ses responsabilités. Enseignants, élèves ou parents, personne ne veut risquer d’être mis en cause. Du coup, lorsqu’on apprend que Young-hee, l’une des camarades de la disparue, est la dernière à l’avoir aperçue, tout le monde se focalise sur elle. A-t-elle été enlevée ? S’est-elle suicidée ? Quels secrets cachait-elle ? Cet habile thriller sociologique est une belle réussite. Il évoque tour à tour le poids des conventions et des traditions, la compétition et la nécessaire réussite sociale, mais aussi la solitude de certains adolescents.

After My Death de Kim Ui-seok (COR-SUD, 2018, 1h53), avec Jeon Yeo-bin, Seo Young-hwa, Jeon So-nee, 16,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

Leto

de Kirill Serebrennikov

Rock. A Leningrad, dans les années 80, le rock est vu comme un vecteur de liberté, sur fond de perestroïka. Toujours assigné à résidence, Kirill Serebrennikov filme l’histoire romancée du groupe de rock Kino, et avec, la folie de la scène underground de l’époque. Les jeunes Russes s’échangent alors discrètement les disques de David Bowie (1947-2016). On découvre la trajectoire de Viktor Tsoï, musicien de légende du rock russe, inspiré notamment par des groupes comme The Sisters of Mercy ou The Cure, et décédé accidentellement en 1990, à seulement 28 ans. « Leto » qui signifie « l’été » en russe, est une véritable ode à la liberté. Un film précieux, aujourd’hui encore.

Leto de Kirill Serebrennikov (RUS/FRA, 2018, 2h06), avec Roman Bilyk, Irina Starshenbaum, Teo Yoo, 29,99 euros (édition collector spéciale Fnac, combo blu-ray et DVD). Sortie le 29 mai 2019.

Rouge est la nuit

de Tetsuya Honda

Tokyo. Un corps qui a subi des tortures et une bâche de chantier pour recouvrir le tout. C’est ce que découvre Reiko Himekawa, lieutenant au département de la police métropolitaine de Tokyo. A 29 ans, la jeune femme doit non seulement résoudre une enquête qui s’annonce très délicate, mais elle doit aussi affronter son entourage, à savoir des collègues qui n’hésiteront pas à lui mettre les bâtons dans les roues. Lorsque d’autres cadavres sont découverts, Reiko se tourne vers « Strawberry Night », un site du Darknet où elle va faire d’étonnantes découvertes. Publié au Japon en 2006, Rouge est la nuit est le premier roman de Tetsuya Honda et il est enfin traduit en français, grâce à l’Atelier Akatombo. Premier roman d’une série qui compte actuellement huit volumes et qui s’est écoulée à près de 5 millions d’exemplaires au Japon, ce polar a fait décoller la carrière de Tetsuya Honda.

Rouge est la nuit de Tetsuya Honda, traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain (Atelier Akatombo), 344 pages, 18 euros.

Ce que cela coûte

de W. C. Heinz

Boxe. Enfin traduit en français, ce livre consacré à la boxe a été écrit par W. C. Heinz en 1958. Il aura donc fallu attendre 61 ans, ce qui semble une éternité, pour pouvoir enfin profiter d’une traduction de qualité et se plonger dans l’univers du noble art à travers le portrait d’Eddie Brown, inspiré par le très réel Billy Graham (1922-1992). On suit donc la mise au vert pendant un mois de ce boxeur qui se prépare pour tenter de décrocher un titre de champion du monde. C’est à travers le regard du journaliste Frank Hughes que l’on suit cette préparation. Véritable plongée dans les coulisses du monde de la boxe, l’ancien journaliste sportif W. C. Heinz nous permet de mieux comprendre « ce que cela coûte » de s’attaquer à ce genre de rêve.

Ce que cela coûte de W. C. Heinz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson (Monsieur Toussaint Louverture), tirage limité et numéroté à 5 000 exemplaires, 352 pages, 24 euros.

This Searing Light, the Sun and Everything Else : Joy Division – The Oral History

de Jon Savage

Légendaire. Pour le moment, il n’y a aucune date de sortie avec une traduction française. Mais le livre de Jon Savage sur cet important groupe de Manchester vient de sortir au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le journaliste anglais et historien du punk, Jon Savage, a réuni 30 ans d’interviews avec les membres de ce groupe, qu’il a agrégé avec une série d’anecdotes nouvelles ou méconnues. On retrouve donc les ex-membres de Joy Division, Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris, mais aussi la veuve de l’iconique chanteur Ian Curtis, Deborah Curtis, ou encore Peter Saville, le directeur artistique du légendaire label Factory Records. Ce livre est un excellent complément, après la sortie de Unknown Pleasures : Joy Division vu de l’intérieur (2012), de Peter Hook et Chapter and Verse : Joy Division, New Order and Me (2014), de Bernard Sumner.

This Searing Light, the Sun and Everything Else : Joy Division – The Oral History de Jon Savage (Faber & Faber), 336 pages, 23 euros. 

Reprise : dialogue de dessins

Blutch et Anne-Margot Ramstein

Narration. Sa ville, Strasbourg, lui fait triplement la fête. On parle en effet de Blutch au musée Tomi Ungerer, au musée d’Art moderne et contemporain, et à la médiathèque centrale de Strasbourg. A 51 ans, Christian Hincker, c’est son vrai nom, a déjà une longue carrière derrière lui qui l’a conduit à être aujourd’hui l’un des chefs de file de la BD en France. Ce livre est issu d’un dialogue graphique entre Blutch et l’illustratrice Anne-Margot Ramstein, organisé à l’occasion du festival Central Vapeur, à Strasbourg. Pas question de s’opposer dans cet exercice, mais plutôt d’aboutir à une narration commune. La mission est parfaitement réussie pour ce dialogue d’une grande beauté.

Reprise : dialogue de dessins, Blutch, avec la contribution d’Anne-Margot Ramstein (Editions 2024), 48 pages, 23  euros.

Le chien de la voisine et le retour du chien de la voisine

de Sébastien Lumineau

Histoires. Cette fois, c’est du tout en un que nous propose Sébastien Lumineau. Sorti au départ en 2002 chez Les Taupes de l’Espace sous le pseudonyme d’Imius, Le Chien de la voisine revient dans une toute nouvelle édition proposée par L’Association. On y retrouve les petites histoires de voisinages, plus ou moins mesquines, la solitude et l’ennui, les tensions, une violence sourde et tous les travers et l’insatisfaction qu’impliquent parfois la vie de famille. Au total, Sébastien Lumineau nous propose 128 pages parfaitement construites, dans un noir et blanc sobre et efficace.

Le chien de la voisine et le retour du chien de la voisine de Sébastien Lumineau (L’Association), 128 pages, 15 euros.

Tempéraments

Malik Djoudi

Electro pop. Pour son deuxième album, après Un paru en 2017, le Poitevin Malik Djoudi ne déroge pas à la règle. Son univers à la fois intimiste, doux et aérien est à nouveau présent pour ce Tempéraments qui ne surprendra donc pas les fans de la première heure. Portée par sa voix fragile et androgyne, son electro pop rappelle celle déployée, bien avant lui, par Etienne Daho. D’ailleurs, Daho a invité Malik Djoudi à monter sur scène avec lui le 23 octobre 2018 au Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), lors de son Blitz Tour. La filiation entre le Rennais et le Poitevin est évidente et les 12 titres de Tempéraments sont un véritable kaléidoscope, qui tisse une multitude d’ambiances. Autant de facettes qui permettent de facilement entrer dans ce disque sensible.

Tempéraments, Malik Djoudi (Cinq7/Wagram), 18,99 euros (vinyle), 14,99 euros (CD).

Straight Shooting

Planetary Assault Systems

Musclé. Luke Slater est de retour avec un double-disque très réussi. Sous le nom de Planetary Assault Systems, le producteur anglais publie cet album sur son propre label. Le single Engage Now fixe vite la tendance, très “punchy”, de ce Straight Shooting qui devrait faire des ravages sur les dance floors. En seulement 6 titres, plus un 7ème en bonus, cet album séduira les fans de techno, qui devraient se retrouver autour du très fédérateur Bear Bones. Plus pointu, mais tout aussi intéressant, Beam Riders est un autre temps fort de ce Straight Shooting, qui n’oublie donc pas d’aller droit au but.

Straight Shooting, Planetary Assault Systems (Mote Evolver), 25 euros (vinyle, deux volumes).

Thalassa

Ioanna Gika

Grèce. C’est bien évidemment la voix de Ioanna Gika qui marque et séduit en premier. Douce, aérienne, elle invite à la rêverie, autour d’envolées électroniques. Si Thalassa est un premier disque pour Ioanna Gika, on se souvient de son travail en tant que moitié du duo de dream pop, Io Echo. Totalement libre, elle a écrit cet album en Grèce, dans une période de deuil, ce qui explique en partie la tonalité mélancolique de ce disque. Sur Roseate, sa voix délicate fait des merveilles et les thèmes de la solitude et des amours déçus peuvent alors se déployer à l’envie. On est proche de l’univers, beau et sombre, de Zola Jesus. C’est dire.

Thalassa, Ioanna Gika (Sargent House), 15,99 euros (CD).


journalistRaphaël Brun