« Le goût de la possession prime »

Pascallel Piacka
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Le 27 avril 2019, l’hôtel des ventes de Monte-Carlo proposera une vente aux enchères d’exception. Une œuvre d’Antonio Canova, le sculpteur de Napoléon 1er, sera proposée à la vente. Estimation : entre 2 et 2,5 millions d’euros. Les explications de Franck Baille, directeur de l’hôtel des ventes de Monte-Carlo.

Votre parcours ?

Je suis le directeur de l’hôtel des ventes de Monte-Carlo. Je suis expert agréé par les tribunaux et la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Depuis 2006, je suis co-dirigeant d’une maison de vente à Paris-Drouot et auteur de plusieurs ouvrages d’art.

Et votre associée à l’hôtel des ventes de Monte-Carlo, Chantal Beauvois ?

Chantal Beauvois est mon associée depuis plus de 35 ans. Nous avons créé cet hôtel des ventes. Elle est spécialiste en bijoux. Elle a fait ses preuves auprès de Me Jacques Tajan, cette personnalité, pendant 20 ans. C’est la raison pour laquelle nous avons poursuivi l’aventure ici, à Monaco.

À quand remonte la création de l’hôtel des ventes de Monte-Carlo ?

En 2012, nous avons entamé les travaux de l’hôtel des ventes de Monte-Carlo. Au terme de près de 12 mois de travaux, nous avons rénové un espace situé sur le port au 10 quai Antoine Ier en lieu et place de l’ancienne fonderie de Monaco. Nous avons débuté nos premières ventes au Monte-Carlo Bay, et l’inauguration de l’HVMC a eu lieu en novembre 2012.

Pourquoi êtes-vous venus vous installer à Monaco ?

Nous sommes présents à Monaco depuis 20 ans. Et je pense que nos compétences reconnues servent de garantie aux clients. Stratégiquement, nous avons fait un bon choix en installant depuis 7 ans un hôtel des ventes sur le port. Il manquait ici un hôtel de proximité.

Mais il existe d’autres lieux pour des ventes aux enchères à Monaco !

Il existe aussi la salle de ventes Le Victoria, située rue de Bellevue. Elle assure une permanence des ventes. Et il y a des opérations éphémères émanentes d’autres maisons de ventes. Tout ceci engendre de la concurrence et anime le marché de la principauté. J’en retire davantage d’énergie positive pour mieux construire nos futures ventes aux enchères. Nous ne sommes pas un service public. Mais nous réalisons des expertises gratuites de mobiliers, d’arts plastiques et d’argenteries. C’est une part non négligeable de notre métier.

Quel est votre chiffre d’affaires pour 2018 ?

Pour 2018, nous avoisinons 20 millions d’euros de chiffres d’affaires, avec 14 salariés. Nous sommes indépendants, nous n’appartenons à aucun groupe. Mais nous envisageons des extensions, voire des associations. Nous organisons 20 à 25 ventes par an. Le cœur de notre métier et de nos spécialités sont les bijoux et les tableaux modernes. Mais nous développons actuellement d’autres spécialités, comme l’archéologie.

Quelles sont les plus grosses ventes aux enchères réalisées chez vous ?

Nous avons réalisé depuis quelques années 12 ou 13 enchères qui se chiffrent en millions d’euros. Ce sont tout de même des records pour la principauté. Nous avons vendu un tableau d’Henri Matisse (1869-1954), estimé 4,2 millions d’euros. En 2018, nous avons aussi vendu un bronze de Fernando Botero à 1,4 million d’euros. Nous sommes ravis, car c’est un artiste qui habite en principauté. Ce célèbre peintre et sculpteur colombien concourt au rayonnement de Monaco par sa présence et son art. Et le 27 avril nous présenterons un marbre d’Antonio Canova (1757-1822) qui sera certainement un franc succès.

Quels sont les produits qui se vendent moins bien ?

Les ventes aux enchères de mobiliers sont en baisse. Par exemple, les ventes du mobilier classique du XVIIIème siècle sont moins en vogue. Du coup, il serait judicieux d’investir en ce moment dans ce domaine.

Quelles sont les meilleures périodes pour les ventes aux enchères ?

Le mois de juillet représente la meilleur période pour les ventes. Nous réalisons 9 ventes aux enchères consécutives. Cependant, je dois tout même avouer qu’il n’y a pas de règles immuables en la matière. C’est au gré des enchères imprévues.

Vos prochaines ventes pour ce printemps et cet été ?

Traditionnellement, nous avons au printemps une vente de mobiliers et objets d’art. Et l’été, 9 ventes aux enchères se tiendront sur 10 jours en trois lieux. À savoir le Yacht-club, l’hôtel des ventes de Monte-Carlo et le Café de Paris. C’est un véritable challenge, car les ventes seront axées sur plusieurs spécialités : les bijoux, les montres, les tableaux, de l’art russe, l’archéologie et le “vintage” ou la maroquinerie de luxe.

Il y a beaucoup de pression lors de certaines ventes aux enchères ?

Lors d’une vente aux enchères, rien ne me perturbe. Je fais ce métier depuis plus de 30 ans, donc je connais les grilles et les modes opératoires des situations. Il faut être flexible, car les incidents peuvent survenir lors d’une vente publique. Nous sommes là pour respecter le désir des enchérisseurs. C’est un moment de passion pour l’acheteur. Intuitivement, je repère les personnes prêtes à enchérir. Les masques tombent et la tension est palpable. Il n’y a plus de limite, car le goût de la possession prime.

Quel est le profil type des acheteurs ?

C’est assez variable, car, souvent, il y a un renouvellement régulier des acheteurs. Les clients viennent, car la principauté est une place sécurisée pour les ventes aux enchères. Par ailleurs, notre ambition est de développer les profils d’acheteurs. Nous souhaitons amener dans notre univers davantage de passionnés dans différentes spécialités.

Comment est organisée une vente aux enchères ?

C’est une organisation simple, qui débute par la perception de l’objet. Ensuite, il faut l’accord avec le client-vendeur. Ceci permet la fabrication et l’envoi d’un catalogue de références. Aujourd’hui, les nouveaux médias sur internet prennent une place prépondérante. Régulièrement, nous publions dans une douzaine de supports en France, en Belgique, en Angleterre, aux États-Unis… Par exemple, je peux citer La Gazette Drouot [une revue hebdomadaire, créée en 1891 par Me Charles Oudart — N.D.L.R.].

Sur une vente type, comment sont répartis les gains ?

Les frais pour les vendeurs sont très variables, selon la nature et l’importance des objets. Un objet d’une valeur de 1 000 euros et un Claude Monnet, ce n’est évidemment pas la même chose… Quant aux frais pour les acheteurs, ils vont de 20 à 24 %, selon les ventes.

Qui sont vos principaux concurrents ?

Nos concurrents sont les maisons de ventes anglo-saxonnes, américaines et françaises. Certaines ont des représentations à Monaco. Néanmoins, je préfère parler de confrères plutôt et pas de concurrents.

Vos atouts par rapport à vos concurrents ou à vos confrères ?

Notre différence vient de notre implantation et du service de proximité pour les clients. Je fais référence à notre lieu d’installation avec 300 m2 d’exposition, un quai de déchargement et un vaste parking public. Ainsi, il est plus aisé de fidéliser la clientèle sur une année, plutôt que de manière ponctuelle. Soyons “fair-play”, car nos confrères ont également de la réussite. Considérons que nous sommes tous sur la même ligne de départ, si je peux m’exprimer de la sorte. De nos jours, les collectionneurs ne sont plus captifs. C’est l’objet qui personnalise l’enchère et pas forcément la maison de ventes. Par conséquent, l’objectif principal, c’est la valorisation de l’objet et sa mise en lumière. Et la difficulté, c’est de trouver le bon objet et d’instaurer un lien de confiance avec le client-vendeur.

En France, après 7 ans de progression, les ventes aux enchères, hors immobilier, ont baissé en 2018 : c’est aussi le cas à Monaco ?

Ces résultats ne peuvent pas s’appliquer à Monaco. Il y a une progression significative pour l’ensemble des maisons de ventes présentes à Monaco. Mais les chiffres sont toujours à manier avec beaucoup de prudence. Il y a des variations enregistrées en fonction des collections sorties. Et je dois avouer que je ne suis pas un adepte des statistiques.

Au niveau mondial, les États-Unis représentent le premier marché, puis il y a la Chine, la France et l’Allemagne : pourquoi la France n’est que 3ème ?

En analysant, cela amène à un triste constat. Car la France est le premier grenier au monde. Elle aurait dû être en tête, afin de devenir un centre prédominant de vente aux enchères publiques. Malheureusement, dans l’Hexagone il y a une juxtaposition de législations cœrcitives. Depuis une vingtaine d’années, ceci a mis un frein à l’expansion du marché de l’art par un excès de réglementations.

Les ventes aux enchères sont toujours à la mode ?

Après de longues années dans ce métier, je constate un regain de ferveur pour les ventes aux enchères. Il y a des variations d’intérêts liées aux modes de vie, aux patrimoines et l’arrivée des pays émergents. C’est à nous, les professionnels, d’être au diapason et de répondre aux enjeux futurs.

Vous êtes aussi confronté aux ventes aux enchères sur internet ?

Nous participons à des ventes sur internet. Mais je pense qu’un objet doit être touché avant tout achat. Au préalable, il est nécessaire de le regarder et de se familiariser, car le lien est amené à perdurer. Je concède qu’il faut suivre le mouvement, mais je privilégie, en premier lieu, le support catalogue papier. La relation et l’exposition tiennent aussi une place significative. Les rapports humains client-acheteur et client-vendeur sont essentiels.

Comment rester compétitif face aux ventes sur internet ?

La seule alternative, c’est d’être présent sur ce réseau. De plus, la technologie a des limites dans tous les domaines, et l’internet doit demeurer une ressource technologique d’appoint. Internet doit servir principalement d’outil de communication. Concernant l’acte d’achat ou de vente, je reste sur la réserve, en privilégiant les usages traditionnels.

Quels sont vos projets pour l’année 2019 ?

Nous sommes allés au Japon et nous avons inventorié une très jolie collection de tableaux modernes. Elle nous est parvenue, donc c’est une belle prouesse accomplie. Le cœur de la vente se déroulera en juillet 2019, au Yacht-Club, avec des tableaux impressionnistes et post-impressionnistes.

Que vous évoque Le jardin de Pissaro (1881), mis en vente chez Sotheby’s, le 29 mars dernier ?

C’est un chef-d’œuvre méconnu de Paul Gauguin (1848-1903), montré en public seulement deux fois en quelque 140 ans. On peut encore trouver des toiles méconnues et c’est réconfortant.

Il y a aussi eu le carnet de 65 dessins du peintre hollandais Vincent Van Gogh ?

Mon actualité personnelle, avec la découverte en 2016 des 65 dessins de Vincent Van Gogh (1853-1890) est aussi une illustration de cela. Perdus depuis une centaine d’années, ces dessins ont suscité de vives polémiques internationales sur leur authentification jusqu’à présent.

Le 27 avril, vous proposez une vente de sculpture, estimée entre 2 et 2,5 millions d’euros ?

Effectivement, nous avons une vente exceptionnelle le 27 avril. Il s’agit d’une sculpture d’Antonio Canova (1757-1822) qui représente Lucrezia d’Este (1535-1598), petite fille noble au XVIème siècle du roi Louis XII. Cette sculpture, redécouverte dans une collection privée, avait disparu depuis 1928. Mario Guderzo, le directeur du musée Canova à Possagno, en Italie, a été ému par le retour à la lumière de cette œuvre estimée entre 2 et 2,5 millions. Rappelons que le dernier marbre d’Antonio Canova représentant une beauté idéale, a été adjugé à 5,3 millions de livres sterling [soit 6,1 millions d’euros — N.D.L.R.] à Londres, en juillet 2018.

Vous allez continuer à développer l’archéologie ?

L’archéologie est une spécialité que nous développons avec beaucoup de prudence sur les provenances. Nous avons vendu par exemple une petite tête de satyre romaine en marbre. Elle provient de la collection de Madame et Monsieur Van Droogenbroeck. Elle a été adjugée 40 000 euros, en janvier 2019. En 2017, nous avions vendu 300 000 euros une très belle mosaïque préemptée par les musées français. Il y a un vrai marché sur les objets antiques qui correspond à un retour vers l’identité de notre civilisation. Nous avons d’ailleurs deux collections complètes et anciennes qui seront présentées en juillet et septembre 2019. Cela traduit un goût au renouveau, notamment en matière de sculpture.

Que pensez-vous de La petite fille au ballon, une œuvre du street artiste Banksy qui s’est partiellement auto-détruite juste après avoir été vendue aux enchères chez Sotheby’s à Londres, le 5 octobre 2018 (1) ?

Le coup de publicité à Londres du street artiste Banksy doit-il être qualifié de génial ? Sa toile a été vendue 1,2 million d’euros et elle s’est en partie auto-détruite sous les yeux du public médusé. Scène surréaliste et géniale voulue par l’artiste britannique ? Je considère que le surréalisme s’est arrêté dans les années 30. C’est une belle opération de marketing. Respectons la passion, s’il existe un public attentif à cela.

Comment va évoluer le marché de l’art en principauté ?

Actuellement, il y a des réflexions sur le marché de l’art à Monaco. Et la résultante est la création d’un comité qui aboutira à un encadrement des ventes, voire à une réglementation. Nous devons préserver notre clientèle des abus et des installations éphémères préjudiciables.

1) Cette toile du mystérieux et astucieux artiste britannique Banksy, Girl with Balloon, s’est partiellement auto-détruite devant un public incrédule, le 5 octobre 2018. Elle venait d’être vendue aux enchères pour plus d’un million d’euros chez Sotheby’s, à Londres.


journalistPascallel Piacka