« Même si on devient un squelette, on n’abandonne pas »

Raphaël Brun
-

Véritable légende de la pop culture japonaise, Leiji Matsumoto, 81 ans, était au Monaco Anime Game International Conferences le 9 mars dernier. Grand défenseur de la liberté et des rêves, le créateur d’Albator a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Propos recueillis par Raphaël Brun – Traduction par Supercozi

 

Quelles sont vos principales influences, Walt Disney (1901-1966) ou le mangaka Osamu Tezuka (1928-1989) ?

Il y a eu différentes influences dans ma carrière. Effectivement, il y a eu Disney et Osamu Tezuka. Je citerai aussi le film français Marianne de ma jeunesse (1959), de Julien Duvivier (1896-1967), ou encore des films américains, comme Autant en emporte le vent (1939), de Victor Flemming (1889-1949) ou Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray. Dans ces films, la musique et chaque dialogue ont eu un impact sur moi. Par exemple, je me souviens des mots de Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent, quand elle dit : « Je n’aurai plus jamais faim ». Ce qui, du point de vue de mon histoire personnelle, a une résonance particulière, car j’ai connu la guerre et les restrictions.

D’autres artistes japonais vous ont marqué ?

Avec Osamu Tezuka, nous avions la même vision, en ce qui concerne l’animation. On se prêtait beaucoup de films. Il y a aussi eu Shotaro Ishimori (1938-1998). Tous les trois, nous partagions ce rêve de création de manga « papier » ou d’images animées. Nous avons fait de notre mieux. On s’était auto-proclamé les « trois maniaques de l’animation nippone ».

Vous avez aussi été marqué par des œuvres japonaises ?

Quand j’avais 5 ans, je vivais dans la ville d’Akashi, près d’une usine. Mon père était pilote de test et on habitait là-bas pour être à proximité de l’endroit où il travaillait. C’est là que j’ai vu un dessin animé qui s’appelait L’Araignée et la Tulipe de Kenzo Masaoka (1943), qui m’a aussi beaucoup marqué. J’avais 5 ans et Osamu Tezuka avait 15 ans. On a vu ce film le même jour. Avec Osamu, nous étions très proches. Quand il a su ça, Osamu Tezuka est tombé à la renverse et il m’a dit : « Waow, on a rêvé ensemble ! ». Nous admirions l’animation.

Leiji-Matsumoto-Mars-2019-@-Stephane-Baechel-MH-FX3A9616

 

« Avec Shotaro Ishimori et Osamu Tezuka, on s’est promis de poursuivre nos rêves. Et on a fait de nos rêves une réalité,  en même temps »

 

 

Et avec Shotaro Ishimori ?

Shotaro Ishimori et moi sommes nés le même jour, le même mois et la même année, le 25 janvier 1938. Avec Shotaro Ishimori et Osamu Tezuka, on s’est promis de poursuivre nos rêves. Et on a fait de nos rêves une réalité en même temps. Malheureusement, ils sont tous les deux au paradis. Tous les deux sont décédés à l’âge de 60 ans.

La guerre sino-japonaise 1937-1945 a aussi beaucoup influencé votre œuvre ?

Le 15 août 1945, je me souviens du jour où la guerre a pris fin. J’étais en train de nager dans une rivière, quand j’ai entendu un homme crier : « La guerre est finie ! ». J’ai donc couru jusqu’à chez ma grand-mère chez qui je vivais pendant la guerre. Toutes les portes étaient fermées. Je suis parvenu à entrer et je l’ai vue assise sur le sol de l’entrée. Nos ancêtres étaient des samuraïs. Il y a avait donc des sabres, des lances, des naginatas [arme japonaise à lame courbe — N.D.L.R.], des arcs, des katanas [sabre japonais — N.D.L.R.]… Ces armes étaient posées par terre et ma grand-mère les aiguisait. Je lui ai donc demandé ce qu’elle comptait faire avec.

Que vous a-t-elle répondu ?

Elle m’a dit : « Quand l’ennemi sera là, je les poignarderai à mort avec ceci, puis je mourrai ensuite. Tu es aussi le fils d’un samouraï, tu dois donc être prêt pour cela. » Je pensais donc que nous ferions du chanbara [bataille de sabre — N.D.L.R.] face à nos ennemis. Mais je me trompais. Ma grand-mère voulait dire que tous les membres de notre famille devaient se poignarder, afin de mourir de façon honorable.

 

« Ma grand-mère m’a dit : « Quand l’ennemi sera là, je les poignarderai à mort avec ceci, puis je mourrai ensuite. Tu es aussi le fils d’un samouraï, tu dois donc être prêt pour cela. » Je pensais donc que nous ferions du chanbara »

 

Cela a dû être un choc ?

Vous avez probablement vu ça dans les films de Bushi-Do. Du temps des samouraïs, si le château était pris, les familles qui vivaient dedans devaient se poignarder pour mourir ensemble. A l’époque, je n’ai pas vraiment saisi ce que me disait ma grand-mère, mais si ça avait le cas, j’aurais eu très peur. Je pense être la dernière génération qui a expérimenté cela en vrai. Et ce sentiment se retrouve dans l’ensemble de mon travail.

Quels sont les thèmes qui reviennent le plus dans vos œuvres ?

Ce que j’ai voulu exprimer avec tous les personnages que j’ai créé, c’est que une fois que l’on a fixé son “Kokorozashi” [ambition, objectif — N.D.L.R.], on prend ses responsabilités et on dédie sa vie entière à poursuivre ce rêve, comme un espoir. C’est de cette façon que les êtres humains devraient mener leur vie. J’aime dessiner une femme ou un homme qui possède cet espoir et qui l’érige en philosophie de vie. En même temps, il ne faut pas aller à l’encontre des rêves des autres. Au contraire, on peut s’entraider et ainsi, faire de notre mieux ensemble. C’est cet espoir que je veux exprimer lorsque je dessine. Comme je dis, le temps ne trahit pas les rêves. Les rêves ne trahissent pas le temps non plus.

Mais parfois, on échoue ?

Il ne faut pas avoir honte de pleurer si on échoue. Mais abandonner est la pire des choses qui soit. Alors j’essaie de faire du mieux que je peux pour dessiner tout cela. Dans la vie, il ne faut jamais perdre espoir. Il y a tellement de choses que je veux faire…

Avec le recul, quelle est votre œuvre préférée ?

Difficile à dire. Je peux citer Capitaine Albator (1977), Queen Millennia (1980) et Galaxy Express 999 (1977). Mais mon préféré de tous, c’est Galaxy Express 999. Je suis comme un jeune garçon qui fait un voyage en train sans fin. Je ne veux pas abandonner mon rêve, jamais. Mais, plus qu’une œuvre, ce sont mes personnages que j’aime. Car tous continuent à essayer de faire de leur mieux, sans jamais laisser leurs rêves de côté. Depuis mon enfance, j’ai compris une chose : on ne naît pas pour mourir, mais pour vivre.

Il y a aussi Yamato, le cuirassé de l’espace (1974) ?

La façon dont j’ai créé Yamato est un souvenir spécial pour moi. Quand j’ai déménagé à Tokyo, je vivais dans un appartement pour étudiants. Un vieux monsieur vivait dans l’appartement d’à côté. Il s’appelait Saruwatari. C’était un capitaine de navire de guerre à la retraite. Il m’a demandé si j’aimais les bateaux et j’ai répondu oui. Il m’a donné un plan du Yamato [un légendaire cuirassé de la marine impériale japonaise qui a été coulé le 7 avril 1945, pendant la deuxième guerre mondiale — N.D.L.R.]. Ce plan aurait dû être détruit après la guerre, mais Saruwatari l’a conservé et il me l’a donné.

Qu’avez-vous fait avec ce document ?

Je me suis familiarisé avec toute la partie mécanique du Yamato, ainsi que sa structure. Au même moment, mon frère est devenu ingénieur dans l’aérospatiale, ce qui m’a également influencé. J’aurais aussi voulu marcher dans ses pas, mais je n’ai pas pu, car ma famille était très pauvre.

Comment avez-vous imaginé le personnage d’Albator, aussi appelé Harlock selon les pays ?

Depuis très jeune, depuis l’école primaire, j’aime le drapeau avec la tête de mort. Pour moi, il symbolise une chose : même si on devient un squelette, on n’abandonne pas. On continue. Il y a aussi un symbole de liberté dans ce drapeau, avec l’idée de vivre libre. Je me disais : « Je veux vibre comme un homme libre, sous ce drapeau à tête de mort ». Pendant la guerre sino-japonaise, entre 1937 et 1945, alors que j’étais à l’école maternelle, je marchais en rythme, en disant « Harlock, Harlock… » à chaque pas. Et quand un train ou une voiture passait, je disais « Harlock, Harlock ! », bien plus fort encore.

Leiji-Matsumoto-Mars-2019-@-Stephane-Baechel-MH-FX3A9593

 

« Pendant la guerre sino-japonaise, entre 1937 et 1945, alors que j’étais à l’école maternelle, je marchais en rythme, en disant « Harlock, Harlock… » à chaque pas. Et quand un train ou une voiture passait, je disais « Harlock, Harlock ! », bien plus fort encore »

 

Pourquoi ce nom d’Harlock ?

Je ne sais pas. Il m’est venu comme ça, naturellement. Et il est resté.

Comment expliquer que la France et Monaco aient pu s’identifier à Albator, au point de générer une « génération Albator » ?

Le fait de croire en ses rêves et de ne pas abandonner, n’est pas lié à un pays en particulier. C’est universel. Voilà pourquoi les gens ont ressenti de la sympathie pour Harlock et cela m’a rendu très heureux. J’ai grandi en regardant des films, pas seulement français, mais aussi américains, italiens, allemands, anglais ou même russes. Et j’ai retrouvé cette même foi, ce même espoir dans chacun d’entre eux. Peut-être que l’on se combat aujourd’hui, mais demain, on peut tous s’entendre et se comprendre. Les gens ne naissent pas pour en tuer d’autres. C’est ce que j’ai en tête depuis que je suis tout petit.

La guerre sino-japonaise 1937-1945 vous a beaucoup marqué ?

Lorsque le Japon a perdu la dernière guerre, beaucoup de pères de famille ne sont pas revenus. Ces familles sont tombées dans l’extrême pauvreté. Des soldats sont rentrés de la guerre pour découvrir que toute leur famille avait été tuée dans les bombardements. Certains d’entre eux sont venus dans notre bidonville pour manger. On a donc réuni de la nourriture pour les nourrir. L’un d’entre eux nous a proposé sa ceinture en échange, car il n’avait pas d’argent. Nous avons refusé. Nous lui avons dis de revenir quand ça irait mieux.

Que s’est-il passé ensuite ?

Mais le lendemain, quand je suis allé à l’école, j’ai vu trois d’entre eux qui s’étaient suicidés sur la voie ferrée. Il y avait trois corps, coupés en trois morceaux. Je l’ai vu. J’ai donc été témoin de la cruauté de la guerre. Je l’ai vu de mes yeux. Ça a été une expérience émotionnelle très forte. Le frère de mon ami d’école n’est pas revenu des zones de combat. Il est mort là-bas. Alors, il m’a donné les disques de son frère. C’était les 9 symphonies de Beethoven. Cela a été mon introduction à la musique classique et j’ai pu les écouter souvent. Tous ces événements m’ont fait grandir et m’ont fait comprendre ce qui est le plus important dans la vie.

Contrairement à la série de 1978, le manga Albator n’a pas de fin : ferez-vous une suite ?

Yamato, le cuirassé de l’espace, Harlock, Queen Emeraldas, Galaxy Express 999, et Otoko Oidon (1971) que j’ai écrit avant, font partie d’une seule et même saga. Je voudrais les réunir, un jour. Mais j’ai le sentiment que je mourrai une fois que cela sera fait. Donc je ne veux pas terminer tout ça encore [il rit — N.D.L.R.]. Mais c’est aussi mon rêve que de tous les réunir, c’est le projet d’une vie.

Lorsque l’une de vos œuvres est adaptée, vous-vous impliquez de quelle façon ?

Quand on fait un film, je vérifie le scénario, qui est le réalisateur, la musique, et tous les détails… Je prends les décisions. C’est mon rôle. Que je sois crédité ou non au générique, je fais tout ça.

Le film Albator, Corsaire de l’Espace sorti en 2013 et réalisé par Shinji Aramaki, ne manque-t-il pas de mélancolie, avec des personnages en 3D qui misent sur l’hyperréalisme, à l’inverse de votre œuvre ?

Non. Pour chacun de nous, la vie consiste à poursuivre ses rêves. Alors, s’ils ont fait de leur mieux, avec leur cœur, je ne veux pas déranger cela. Quel que soit le résultat final, il faut respecter les rêves des autres. « Les autres suivent leurs chemins et nous suivons le nôtre, mais nous pouvons marcher ensemble. » Cette phrase m’accompagne depuis que je suis enfant. Nous avons une longue route à faire. Alors, gambaro [faisons de notre mieux- N.D.L.R.] ensemble ! C’est mon souhait.

Avec le recul, Albator 84 a-t-il été un semi-échec, avec seulement 22 épisodes, contre 42 épisodes pour Albator 78 ?

Au départ, il y a eu le film Arcadia of my Mouth [Albator 84 : L’Atlantis de ma jeunesse — N.D.L.R.] (1982) et 22 épisodes de la série Harlock, appelée Arcadia of my Mouth SSX. La série télé était donc la deuxième partie de cette saga. Ce n’est donc pas quelque chose de court. C’est une seule grande histoire combinée dans un film et dans une série télé. Le film est sorti au Japon pendant l’été 1982 et la série télé a été diffusée en septembre.

En France et à Monaco, cette saga s’appelle Albator 84 et on peut la voir comme un seul ensemble, avec le film et la série télé ensemble. Rien n’a été coupé, cela a été conçu comme ça.

Vous êtes un grand admirateur du cinéma français : qui sont vos réalisateurs et acteurs préférés ?

Julien Duvivier, le réalisateur de l’un de mes films français préféré, Marianne de ma jeunesse. Ce film a été réalisé en 1955, et je l’ai vu alors pour la première fois alors que j’étais au lycée. Mais c’est un film que j’ai tout de suite beaucoup aimé. J’ai eu l’impression qu’il parvenait à capturer le rêve que j’avais. C’était mon rêve sur grand écran. Du coup, je suis allé voir ce film au cinéma plein de fois. A l’époque, je rentrais à pied le soir, car il n’y avait plus de train. L’actrice principale, l’Allemande Marianne Hold (1929-1994) est malheureusement décédée, et je n’ai pas eu l’occasion d’aller sur sa tombe.

Marianne de ma jeunesse est vraiment un film très particulier pour vous ?

L’histoire de Marianne de ma jeunesse se déroule sur les bords d’un lac bavarois, au château d’Heiligenstadt. J’ai pu me rendre dans ce château. Et j’ai pris les mêmes escaliers que dans le film de Julien Duvivier. J’étais émerveillé. Encore aujourd’hui, ils sont comme ils étaient en 1959. C’était un peu comme si j’étais allé dans l’Arcadia, l’un des 7 vaisseaux spatiaux d’Albator. Pour moi, l’Arcadia existe dans le Heiligenstadt.

 

Leiji-Matsumoto-Mars-2019-@-Stephane-Baechel-MH-FX3A9541

 

« Ce que j’ai voulu exprimer avec tous les personnages que j’ai créé, c’est que une fois que l’on a fixé son “Kokorozashi” [ambition, objectif — N.D.L.R.], on prend ses responsabilités et on dédie sa vie entière à poursuivre ce rêve, comme un espoir »

 

Ce lieu vous a donc beaucoup marqué ?

Près du château de Neuschwanstein et du château d’Hohenschwangau, se trouve le lieu où Ludwig van Beethoven (1770-1827) a composé la symphonie n° 9. J’ai aussi pu prendre un bateau sur un lac duquel j’ai pu avoir la même vue que dans Marianne de ma jeunesse. Tout cela signifie que Arcadia of my Mouth est une histoire réelle. J’ai pu visiter l’Arcadia, donc cet endroit reste dans mon cœur comme un lieu réel. C’était une magnifique expérience.

En 2003 est sorti Interstella 5555, un film d’animation que vous avez réalisé, imaginé par Daft Punk, parallèlement à l’écriture de leur album, Discovery (2001) : que retenez-vous de cette collaboration ?

Daft Punk m’a contacté et j’ai tout simplement accepté cette collaboration, car ce projet m’intéressait. Il y avait une forme d’hommage dans ce film, avec un peu d’Albator et de Galaxy Express 999 dedans.

Aujourd’hui, quels artistes vous intéressent le plus ?

J’aime tant de choses… La semaine dernière [cette interview a été réalisée le 8 mars 2019 — N.D.L.R.], j’ai, par exemple, assisté à une version de Galaxy Express 999 au théâtre.

Votre vision artistique est assez sombre : quel regard portez-vous sur le monde qui nous entoure, aujourd’hui ?

Nous sommes face à un changement climatique, avec une hausse des températures. Tout ça par la faute des humains. Nous ne devrions pas faire ça. Ou sinon, nous devrons assumer les conséquence vis-à-vis de la nature, avec l’extinction de beaucoup d’espèces vivantes.

Quels sont vos projets ?

J’ai beaucoup de projets, notamment avec Harlock et Emeraldas. Il y a aussi des collaborations internationales pour des films. A Tokyo, ma maison est proche de la Tokyo Eiga Haikyu (Toei), une grande entreprise japonaise de production et de distribution de films, et de programmes pour la télévision. J’ai prévu de refaire quelques projets avec eux. Et puis, il y a aussi le théâtre. Je travaille sur une pièce de théâtre musicale. Je dessine des mangas, et je les transforme en films ou en pièces de théâtre. Tout ce qui se passe, c’est mon rêve qui devient réalité. C’est pour cela que je ne peux pas abandonner ou mourir encore. Je vais consacrer le reste de ma vie à ça.

Vous êtes en pleine forme !

Je n’ai pas l’impression d’avoir 81 ans. Lorsque je suis allé voir mon docteur pour obtenir les résultats de mon bilan de santé, il m’a dit : « Vous n’êtes pas normal ». Je lui ai donc demandé ce qui n’allait pas. Il m’a répondu : « Ce n’est pas ça. Normalement, n’importe quel homme de votre âge a quelques problèmes de santé. Mais vous n’en avez aucun. Donc ce n’est pas normal ! ». Puis, mon médecin a éclaté de rire. Comme je suis en pleine forme, je vais continuer à faire beaucoup de choses.

 

journalistRaphaël Brun