Défense des droits des femmes
Céline Cottalorda prend la parole

Raphaël Brun
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A l’occasion de la journée du 8 mars, la déléguée pour la promotion et pour la protection des droits des femmes, Céline Cottalorda, explique à Monaco Hebdo ce que seront ses priorités pour l’année 2019.

 

Votre mission ?

Fin octobre 2018, le gouvernement monégasque a décidé de créer un comité pour la promotion et pour la protection des droits des femmes. Car ce sont des sujets importants, sur lesquels la principauté était déjà engagée depuis plusieurs années déjà. Notamment au travers de la signature de conventions internationales, que ce soit avec le Conseil de l’Europe ou avec l’ONU. Mais, on a souhaité aller encore plus loin. Voilà pourquoi ce comité a été créé pour suivre et mettre en œuvre des recommandations sur ces deux sujets : la promotion de l’égalité hommes-femmes et lutte contre les violences et les discriminations à l’égard des femmes.

Qui fait partie de ce comité ?

Des entités gouvernementales, la direction des services judiciaires, le Conseil national, la mairie, le haut commissariat à la protection des droits, des libertés et à la médiation, le conseil économique et social (CES). Il y a aussi 8 associations qui défendent les intérêts des femmes. Au total, cela représente plus d’une trentaine de personnes. Pour faire fonctionner ce comité, un délégué a été nommé et c’est ainsi que j’ai été désignée. Je travaille donc sur le suivi, la préparation et de mise en œuvre des recommandations du comité.

La prochaine réunion de votre comité aura lieu quand ?

Le 8 mars 2019, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. Un bilan de la période écoulée sera fait. Des propositions de recommandations seront formulées par le président du comité et présentées à l’ensemble du comité. Ces recommandations devront ensuite être mises en place par le délégué.

Des pistes de recommandations existent donc déjà ?

Nous évoquerons tout cela le 8 mars prochain. Mais, dans les grandes lignes, il y a des améliorations possibles sur des dispositifs qui existent déjà. Notamment en ce qui concerne la sensibilisation sur l’égalité hommes-femmes auprès du grand public, ou auprès des enfants. Il y existe aussi des sujets liés à la prévention des violences faites aux femmes, que ce soit au niveau des jeunes ou d’une population plus large. La formation des professionnels qui accueillent des personnes victimes de violences, que ce soit à la sûreté publique, au centre hospitalier princesse Grace (CHPG), dans les services sociaux ou à la direction des services judiciaires.

Vous voyez d’autres axes de travail possibles ?

Je peux aussi citer le développement d’une communication et d’une information qui soit coordonnée et visible, afin de toucher un maximum de personnes. Aujourd’hui, on se rend compte que les associations œuvrent chacune avec les moyens qu’elles ont. Il faudrait donc faire en sorte de mieux savoir ce que fait l’autre, pour, peut-être, s’associer.

Comment mieux communiquer autour de vos problématiques ?

Je pense que la culture peut être un très bon vecteur. On pourrait s’appuyer sur les manifestations culturelles déjà organisées à Monaco. L’idée serait de donner à certains spectacles ou conférences une connotation tournée vers le sujet des femmes. Cela permettrait de donner de la visibilité toute l’année à la cause des femmes.

Il y a aussi la question des inégalités salariales entre les hommes et les femmes ?

A ce stade, on a voulu connaître la situation exacte et réelle à Monaco sur la question des salaires. Fin novembre 2018, une étude sur d’éventuelles inégalités salariales a été lancée par l’institut monégasque de la statistique et des études économiques (IMSEE) dans le secteur public et privé. On attend les résultats de cette étude, donc je ne peux pas vous dire aujourd’hui si des inégalités de salaire entre les hommes et les femmes existent à Monaco. Il y a une forte attente autour de cette étude, car ce type de statistiques n’a jamais été publié en principauté. Si de grosses inégalités apparaissent, il faudra prendre des mesures.

Le Conseil national réclame la création d’une commission de contrôle et de réclamation contre les inégalités salariales : cela se justifie ?

Cela peut être une mesure de ce type. La proposition du Conseil national pourra être évoquée et étudiée le moment venu. Ce peut aussi être des mesures incitatives, avec des campagnes de sensibilisation dans les entreprises. Plusieurs réponses sont possible.

Pour les femmes « travailleurs indépendants » la majorité du Conseil national réclame la mise en œuvre immédiate de la possibilité d’être chef de foyer : qu’en pensez-vous ?

C’est un sujet important et la loi a évolué pour les femmes fonctionnaires agents de l’Etat et de la commune qui peuvent désormais avoir le statut de chef de foyer. Pour aller vers une égalité entre toutes les femmes, ce sujet me semble justifié.

Depuis quelques années, on assiste à une féminisation de la fonction publique monégasque : c’est de l’affichage ou ces femmes ont un réel pouvoir ?

Il s’agit d’une évolution naturelle. Il y a de plus en plus de Monégasques diplômés et beaucoup se dirigent vers la fonction publique. Cela démontre qu’il n’y a aucune discrimination au sein de la fonction publique, puisque les recrutements concernent aussi bien les hommes que les femmes. Quand un avis de recrutement est publié, la question du genre n’est même pas un sujet. D’ailleurs, les grilles indiciaires de la fonction publique monégasque ne font aucune distinction entre les hommes ou les femmes. Ce qui compte, ce sont les compétences. Au niveau des cadres A de l’administration, les femmes sont plus nombreuses que les hommes, puisqu’on compte 57 % de femmes.

Qu’a changé le mouvement #metoo à Monaco ?

Monaco est ouvert sur le monde. Donc ce qu’il se passe ailleurs, touche aussi la principauté. #Metoo a été pris en considération, même si la création de ce comité n’est pas une réponse directe à ce mouvement. Mais indirectement, cela montre qu’il y a une préoccupation par rapport à la place des femmes dans la société et la manière dont elles sont traitées. #Metoo a permis de libérer la parole des femmes et nous pousse aujourd’hui à nous poser certaines questions qu’on ne se posait pas avant.

#Metoo est aussi et surtout un mouvement qui a pour particularité de s’inscrire dans la durée, depuis octobre 2017 ?

#Metoo est un mouvement durable qui a provoqué une véritable prise de conscience, qui conduira sans doute à des évolutions importantes, même si cela prendra plusieurs années.

Récemment, il y a eu l’affaire du Clan du LOL qui ciblait essentiellement des femmes : en principauté, faut-il alourdir les peines pour le cyberharcèlement ?

Le cyberharcèlement est un vrai sujet. L’association Action Innocence, qui fait partie de notre comité, mène de nombreuses actions pour lutter contre ce phénomène. Elle s’intéresse aussi aux violences sur internet, aux sites pornographiques, aux réseaux sociaux qui véhiculent parfois une image de la femme qui n’est pas très flatteuse. Sans oublier la question des jeux vidéos, qui, pour certains, sont parfois des appels à la violence. Donc, par le biais d’Action Innocence, et bien entendu aussi des services administratifs, la principauté est vigilante sur ce sujet.

Décathlon, qui a fini par renoncer à vendre son hijab de jogging le 26 février 2019, c’est une victoire ou une défaite pour la liberté des femmes ?

Je ne vais pas donner mon avis sur tous les sujets d’actualité, car cela ne relève pas de ma fonction. Je suis là pour évoquer les travaux du comité, mettre en œuvre des nouvelles mesures pour améliorer la défense des droits des femmes. Bien sûr, nous sommes attentifs à tous ces sujets.

Le Conseil national réclame aussi la mise en place d’une commission spécifique de contrôle et de réclamation auprès des employeurs ?

C’est un sujet que l’on pourra à nouveau aborder si il y a une réelle volonté de la part du Conseil national ou d’autres membres de notre comité de mettre ce type de commission en place. Je rappelle que les discriminations sont l’un des sujets suivis par le haut commissariat à la protection des droits, des libertés et à la médiation. Donc une femme qui se sentirait victime de discrimination peut saisir le haut commissaire. Il faudra voir dans quel cadre ce type de commission pourrait intervenir et apporter un plus par rapport au dispositif existant.

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Vous ne craignez par de braquer les chefs d’entreprises et la fédération des entreprises monégasques (FEDEM) ?

J’ai récemment pu discuter avec la présidente du conseil économique et social (CES), Caroline Rougaignon-Vernin. Elle m’a fait part de son grand intérêt concernant les études sur les salaires. Et elle a affiché sa volonté d’être à la disposition du comité et de l’IMSEE, par le biais des différents représentants patronaux qui siègent au CES. Donc, à ce stade, on est dans une relation d’échange, d’écoute et de dialogue.

Il y a aussi la proposition de loi sur la dépénalisation de l’IVG qui devrait être examinée en séance publique, au Conseil national, avant la fin du mois de juin 2019 ?

C’est un sujet qui est sensible et complexe en principauté. On va attendre qu’un texte soit voté par le Conseil national pour se prononcer. Comme c’est un sujet de société, cela pourrait être traité au sein de comité, afin que nous puissions émettre un avis. Je pourrai ensuite communiquer cet avis au gouvernement, afin de l’aider dans sa réflexion.

Cette proposition de loi va dans le bon sens ?

En tant que déléguée pour la promotion et pour la protection des droits des femmes, j’estime que cela irait vers davantage de liberté pour les femmes.

Il y a aussi la question de l’égalité dans les conseils d’administration ou les postes de direction ?

Dans l’étude qui va être faite par l’IMSEE, ce point est un indicateur qui pourrait être mesuré. Car il ne s’agit pas de seulement mesurer si un écart de salaire existe entre les hommes et les femmes. Il y a aussi la question de la représentativité des femmes à des postes à responsabilité.

Ce n’est pas qu’une question de parité, car, parfois, la présence de la femme n’est que de l’habillage ?

En février 2014, l’IMSEE avait publié un focus qui montrait que les femmes ne représentaient que 26,7 % des membres de conseils d’administrations au sein des entreprises de la principauté. Et seulement 13,9 % dans les entreprises étrangères. Ce sont des résultats qui montrent le travail qui reste à accomplir. J’espère que l’on pourra disposer d’indicateurs et de chiffres précis grâce à cette nouvelle étude de l’IMSEE.

Qu’est-ce qui explique cette faible représentation des femmes dans les hautes sphères des entreprises ?

Ce n’est pas facile pour une femme qui parvient à un certain niveau de responsabilité de parvenir à concilier sa carrière professionnelle et sa vie de famille. Une femme qui est enceinte peut aussi voir sa carrière ralentie, car elle sera forcément absente pendant un certain moment et cela peut ralentir son évolution au sein de son entreprise. Il y a aussi un manque de confiance, car, souvent, les femmes doutent d’elles-mêmes et se mettent des barrières mentales.

Que faire ?

Il faut s’intéresser à la façon dont on éduque nos enfants, et notamment les filles, pour que, dès le plus jeune âge elles sentent qu’il n’y a pas de différence marquée entre les garçons et les filles. Et que pour elles, toutes les professions sont accessibles. Ainsi, on peut tout à fait offrir des voitures à une petite fille et une dînette à un petit garçon. Pourtant, quand on regarde le niveau scolaire, globalement, les filles ont plutôt de meilleurs résultats que les garçons. Finalement, quand on se retrouve dans le monde du travail, on se rend compte que, d’un coup, il y a une inversion et les postes à responsabilité sont majoritairement occupés par des hommes.

Pourquoi ?

Une femme qui a des enfants, même si elle vit en couple, est confrontée à ce que l’on appelle « la charge mentale ». Car, souvent, c’est elle qui doit, en plus de son travail, organiser la vie de la famille. Quand un enfant est malade, c’est majoritairement les mères que les écoles appellent, et c’est la même chose pour les réunions à l’école, avec les professeurs. Du coup, tout cela laisse moins de temps à une femme pour progresser dans sa carrière professionnelle et atteindre des postes à responsabilité.

Les congés parentaux sont majoritairement pris par les femmes : est-il prévu d’allonger le congé parental pour les hommes ?

Ce sujet sera abordé le 8 mars. Didier Gamerdinger, le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, annoncera des mesures par rapport aux congés maternité. Il y a donc des pistes pour protéger la santé de la femme. En principauté, le congé paternité est de 12 jours ouvrés. D’une manière générale, il faut évaluer ce que ce genre de mesure apporte réellement dans la recherche de l’égalité hommes-femmes, tout en mesurant aussi l’impact économique.

Dans les pays scandinaves, le congé parental pour les hommes fonctionne bien, mais la sociologie étant différente à Monaco, il ne suffira pas de transposer ce dispositif pour qu’il soit une réussite ?

En France, le congé parental est pris à 90 % par les femmes. Donc ce n’est pas parce qu’un dispositif existe que, dans la réalité, les gens vont s’en servir.

En France, beaucoup de femmes ne portent pas plainte, car elles ont peur : comment rassurer les femmes sur ce point ?

Quand on est victime de violences sexuelles ou de violences domestiques, ce n’est pas facile de parler. Il y a souvent tout un cheminement d’emprise psychologique qui est important. En juillet 2014, L’Association d’Aide aux Victimes d’Infractions (AVIP) a été créée, suite à la loi sur les violences particulières, votée en 2011. Le travail de l’AVIP est très précieux. Cette association accueille, aide, conseille et apporte un soutien psychologique, notamment pour la femme qui souhaiterait porter plainte. Ils ont aussi mis en place un numéro de téléphone vert, disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (1).

Pourquoi une femme irait voir plus facilement l’AVIP que la police ?

Parfois certaines femmes hésitent à porter plainte et, du coup, l’AVIP offre un premier contact plus anonyme que dans un service administratif où, parfois, les femmes peuvent redouter d’être connues ou reconnues. Il faut que l’on fasse encore mieux connaître cette association dirigée par Valérie Campora. L’AVIP est en plein développement. Ils fonctionnent désormais avec deux permanents, ce qui prouve qu’il existe un réel besoin. Et ils travaillent aussi avec un psychologue.

L’AVIP est assez connue du grand public ?

Non. Je pense que c’est un point sur lequel on peut s’améliorer. Il faudrait aussi améliorer la visibilité de l’AVIP auprès des professionnels, notamment les médecins ou les pharmaciens, peut-être en distribuant des flyers dans les salles d’attente ou les officines.

C’est vraiment le rôle d’une association de s’occuper de ces questions, et pas celui de l’Etat ?

Etre une association est un plus, en termes de confidentialité. A Monaco, où tout le monde se connait, c’est vraiment très précieux. L’AVIP poursuit un but d’intérêt général, et, à ce titre, elle est agréée par l’Etat.

D’autres dispositifs existent ?

Depuis 2011 et la loi sur les violences particulières, une formation obligatoire, initiale et continue, a été mise en place pour tous les professionnels qui accueillent des victimes. Que ce soit aux services judiciaires, à la police, au sein du corps médical ou du côté des travailleurs sociaux. Il faut vraiment poursuivre cette démarche là pour continuer à faire évoluer les mentalités. Peut-être en proposant des formations encore plus régulières.

Quoi d’autre ?

Il existe aussi un dispositif d’assistance judiciaire qui permet aux personnes qui ont des revenus inférieurs à 20 000 euros par an de bénéficier d’un avocat gratuitement. On ne part donc pas de rien. Des dispositifs existent. A nous de les valoriser davantage.

Quelle est la place des femmes dans une ville-Etat comme Monaco ?

Le fait de vivre à Monaco, dans un cadre très sécurisé fait que l’on ne se pose pas forcément ce genre de question. En principauté, de jour comme de nuit, on se sent en sécurité. Mais c’est un sujet très intéressant. Car l’appropriation de l’espace public ne se fait pas de la même façon, selon que l’on soit un homme ou une femme, avec une insécurité créée par certains lieux.

L’urbanisme et l’espace public sont le plus souvent pensé par les hommes : avec quelles conséquences pour les femmes ?

Dans certaines grandes villes, on se rend compte que beaucoup d’espaces n’ont pas été conçus pour les femmes. Des tunnels mal éclairés, des ponts inaccessibles ou peu sécurisés… Les exemples ne manquent pas. Du coup, les femmes préfèrent faire des détours, plutôt que de passer par ces infrastructures pas adaptées à elles.

Quoi de prévu pour la journée du 8 mars 2019 ?

Nous lançons une grande opération, baptisée #8marsMonaco. Avec la création de ce comité, il m’a semblé évident de célébrer la journée du 8 mars avec une opération de communication visible par l’ensemble de la population. L’idée consiste donc à mettre à l’honneur les femmes et les hommes qui travaillent au sein du comité pour la promotion et la protection des droits des femmes. Tout en associant tous les partenaires et les soutiens de notre comité. Tout le monde a accepté de participer à cette opération, le prince Albert, mais aussi le président du Conseil national, Stéphane Valeri et le maire de Monaco, Georges Marsan, tout comme le ministre d’Etat et les conseillers-ministres.

En quoi consiste cette opération pour le 8 mars ?

Nous allons mettre en place une œuvre photographique composée de 76 portraits : 51 femmes et 25 hommes. Chacun affiche un mot-clé en liaison avec la journée du 8 mars sur une ardoise, comme par exemple « ensemble », « unis », « droits », « lutter », « égalité », « respect », « femmes »… Cette fresque sera inaugurée le 7 mars, en présence de l’artiste, Anthony Alberti, connu sous le nom de Mr One Teas. L’ensemble sera affiché sur façade vitrée du ministère d’Etat, sur les grilles de la résidence du ministre d’Etat, au Jardin Exotique sur les grilles du parc princesse Antoinette, sur les réseaux d’affichage de la mairie, dans les journaux locaux, dont Monaco Hebdo. Il y aura une campagne sur les réseaux sociaux et à la télévision, sur Monaco Info. L’objectif est de toucher le plus de monde possible.

Et après le 8 mars, quels sont vos projets ?

Des réunions régulières, par groupes thématiques, seront organisées. Avec pour objectif de publier le plus régulièrement possible nos conclusions sur le site internet du gouvernement, voire même sur un site dédié à notre comité. Nous publierons également chaque année un rapport. Le premier sortira en novembre 2019. Nous dresserons un état des lieux de tout ce qui a été réalisé.

 

1) L’Association d’Aide aux Victimes d’Infractions (AVIP) est joignable au 116 919, ou via leur site internet : avip-monaco.org.

journalistRaphaël Brun