« On va proposer nos
services à Monaco »

Raphaël Brun
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Éric Léandri, PDG de Qwant, confirme à Monaco Hebdo qu’il proposera ses services au gouvernement monégasque, afin d’être impliqué dans le futur cloud de santé de la principauté.

Lancé à Nice en février 2013 par Eric Léandri, Jean-Manuel Rozan et Patrick Constant, Qwant a construit sa notoriété avec un slogan simple : « Le moteur de recherche qui respecte votre vie privée ». Et qui ne revend pas vos données personnelles, serait-on tenté d’ajouter. Quelques années plus tard, c’est encore et toujours autour de ce créneau que Qwant avance et, depuis quelques temps, l’actualité semble lui donner raison. En 2018, la mise en place du règlement général sur la protection des données (RGPD) a fait des vagues. En parallèle, quelques piratages retentissants ont fait la « une » des journaux. Notamment Facebook, qui s’est fait dérober 50 millions de comptes en septembre 2018. Du coup, le grand public s’inquiète et commence à être de plus en plus regardant avant de confier ses données personnelles aux géants du web, comme Google ou Facebook par exemple. Alors, bien sûr, lorsqu’il s’agit de confier ses données de santé à des réseaux informatiques, la crainte est exponentielle. Ce qui n’inquiète pas forcément chez Qwant. « Que les gens s’inquiètent pour leurs données de santé, c’est un bien, répond Eric Léandri. Il faut être capable de répondre à ces craintes, de la façon la plus sécurisée possible, mais aussi de la façon la plus éthique possible. Des techniques existent. On peut faire de l’anonymisation, on peut aussi chercher à travailler avec le minimum de données possibles… »

« Catastrophe »

Le projet de cloud souverain monégasque n’a pas échappé au patron de Qwant, qui suit ce dossier avec beaucoup d’intérêt. S’il refuse d’en dire plus pour l’instant, il reconnaît que le contact est établi avec le gouvernement monégasque. « De toute façon, Monaco, ce n’est pas loin de Nice… », élude Eric Léandri. Que pourrait apporter Qwant au futur cloud monégasque ? « On travaille sur l’intelligence artificielle pour le secteur médical, mais aussi pour le domaine de l’internet des objets (IOT) et pour la vie de tous les jours. Nous avons aussi Qwant Junior, un moteur de recherche pour enfants, et un autre moteur de recherche pour adultes. Tous les deux garantissent le respect de la vie privée. On va donc proposer nos services à Monaco. Comme ce dossier accélère, on va accélérer aussi. Dans les deux mois, on fera des propositions à la principauté », répond Léandri. Si le PDG de cette start-up niçoise a eu une idée précise de ce que doit être le projet porté par l’Etat monégasque, il reste prudent lorsqu’on lui demande de se confier. Pour répondre à notre question, il préfère prendre le problème à l’envers : « Un cloud souverain doit être l’inverse de Facebook. Normalement, Facebook doit être sécurisé. Mais de temps en temps, ils se font pirater et on leur prend 50 millions de comptes (1)… Le modèle économique de Facebook consistait à vendre ou à louer leurs données. Si parmi les 50 millions de comptes perdus, il y avait eu les 35 000 habitants de Monaco et qu’il s’agisse de leurs données de santé, ce serait une catastrophe. S’il y a des chefs d’entreprises dans ces comptes, cela peut même déboucher sur une catastrophe boursière ! » En tout cas, Eric Léandri estime qu’il faut absolument imposer un maximum de diversité. Et ce, quelle que soit la solution choisie par Monaco pour son cloud : « Renault a donné 100 % de ses véhicules à Google. Et ça, c’est aberrant. »

« Vision »

Là encore, pas question de prétendre à une sécurité garantie à 100 %. Aujourd’hui, personne ne le peut, pas plus Qwant que quiconque. En revanche, un certain nombre de solutions peuvent permettre de limiter les risques, et même la casse en cas d’intrusion par un hacker. « Le cloud, ce ne sont finalement que des ordinateurs connectés sur internet, reprend Léandri. Chez Qwant, nous pensons que ces données ne devraient être accessibles qu’aux patients, aux médecins, aux hôpitaux et aux systèmes de santé pour reverser ce qu’ils doivent aux patients. Mais chacun ne doit avoir accès qu’à une partie de la totalité des informations disponibles. » Olivier Ami, médecin et informaticien chez Qwant insiste à son tour sur le respect de la vie privée et sur les responsabilités de chacun : « J’ai une vision responsable des données de santé des patients. Alors bien sûr, dans le milieu de la santé, on a besoin de pouvoir échanger et partager les données. Mais en Europe, on est aussi conscient qu’il ne peut pas y avoir de santé sans vie privée. Le métier de médecin est appelé à évoluer pour devenir un garant de l’utilisation qui est faite des données. De par leur diplômes, les médecins sont responsables de l’utilisation du secret médical et du partage des données de santé. » Mais ce médecin rappelle aussi que la vie privée a déjà beaucoup reculé et ce, depuis bien longtemps : « Une majorité de personnes ont eu une carte bleue, donc notre banque sait, par exemple, si on est allé voir un psychiatre. Donc, pour notre banque, notre vie privée est très ténue. » Ce qui n’empêche pas Olivier Ami de rester positif lorsqu’il s’agit d’évoquer la sécurité liée au futur cloud monégasque. S’il ne nie pas les risques de piratages, ce médecin, qui est aussi informaticien, estime que les hackers ne se lanceront à l’abordage du data center monégasque que sous certaines conditions : « Le temps passé à pénétrer dans une structure informatique suppose que les données auxquelles un pirate cherche à accéder soient d’une valeur supérieure au temps et aux moyens mis en œuvre pour les obtenir. »

« Amendes »

Pour Olivier Ami, aucun doute, il faut avancer car le futur de la médecine c’est tout de suite : « L’intelligence artificielle arrive déjà à mieux diagnostiquer que beaucoup de médecins, dans beaucoup de domaines. Et cela va encore s’améliorer. Le but ultime, c’est l’anticipation des risques, pour avoir une vie meilleure, avec une santé améliorée. Il faut pouvoir faire ça, tout en protégeant la vie privée, les enfants et en leur assurant une certaine virginité numérique. Car cela n’a pas de prix. On a tous vu les effets secondaires du partage d’information et de la revente qui a été faite. Tout le monde a été refroidi à l’idée de se lancer sans protection et sans raisonnement dans un projet de cloud de santé ». Le gouvernement monégasque a mûri son projet et semble avancer en connaissance de cause. Mais, comme le rappelle Eric Léandri, il y a un cap à tenir, et un seul : « Il faut créer un système propre, éthique, en harmonie avec les législations et totalement en phase avec ce que nous pensons être le futur de l’internet, à savoir un internet qui donne des services et pas un internet qui vous prend pour une machine à cash. » Des objectifs et une volonté qui n’écartent pas des possibles dérapages, en plus de la menace des hackers. Mais Léandri pense qu’il faut déjà envisager le pire et être prêt à répondre en cas de problème avéré : « Il faut maintenir un esprit éthique. Et dès que quelqu’un n’est pas éthique, dès que quelqu’un fait n’importe quoi, il faut l’expulser, et lui interdire définitivement la possibilité de travailler sur les données de santé. Arrêtons de jouer. Ce ne sont pas des amendes de quelques dizaines de millions d’euros qui vont changer les choses. » Mais le patron de Qwant veut croire que, bientôt, la prise de conscience sera telle que les géants du web ne pourront plus agir à leur guise. Il croit même déceler un début de changements : « Aujourd’hui, certains salariés de Google ou de Facebook disent que ce n’est plus possible. Le directeur général d’Apple, Tim Cook, a même dit que c’était une folie de vouloir mettre la main sur les données de santé. » Le changement, c’est vraiment maintenant ?

 

1) Le 25  septembre 2018, 50 millions de comptes Facebook ont été touchés par un piratage. En février 2019, le réseau social aux 2,3 milliards de membres s’est fait traiter de « gangster numérique » par des parlementaires britanniques qui enquêtaient sur la diffusion des “fake news” et leur impact sur le Brexit. « Facebook ne fait pas assez pour lutter contre la désinformation et d’autres formes de contenu nuisibles, ni pour protéger la confidentialité des données et agit de manière agressive contre d’autres entreprises qui pourraient représenter une menace commerciale pour Facebook », a estimé le président de la commission, Damian Collins, tout en militant pour un « code de déontologie vraiment contraignant » et une « solide proposition de législation » qu’il espère d’ici la fin 2019.

journalistRaphaël Brun