Culture Sélection
de février 2019

Raphaël Brun
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Girl-de-Lukas-Dhont

 

Girl

de Lukas Dhont

Transgenre. Lara a 15 ans et elle veut devenir danseuse étoile. Elle donne tout pour tenter d’atteindre son objectif. Déterminée, elle travaille sans relâche et inflige à son corps une discipline de fer. Issue d’une famille monoparentale, elle est appuyée dans sa démarche par son père. Lara est transgenre : née garçon, elle souhaite devenir une jeune fille. Là encore, son père l’entoure et l’aide. Son corps de garçon est vécu comme une prison. D’ailleurs, à l’entraînement, son corps saigne, comme lors d’une opération chirurgicale espérée pour changer de sexe, mais qui tarde à se produire. Victor Polster livre une performance d’acteur de grande qualité. Pour son premier long-métrage, Lukas Dhont, 27 ans, a remporté la Caméra d’or à Cannes, en mai 2018. Et c’est amplement mérité.

Girl de Lukas Dhont, avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart (BEL, 2018, 1h45), 19,99 euros (blu-ray), 19,99 euros (DVD).

 

Cold-War-de-Pawel-Pawlikowski

Cold War

de Pawel Pawlikowski

Evolution. Après l’excellent Ida (2013), revoici le Polonais Pawel Pawlikowski. Cette fois, il met en scène l’histoire d’un amour impossible entre un musicien, Viktor, et une jeune chanteuse, Zula, en pleine guerre froide. Le récit se déroule entre la Pologne et Paris. Viktor voudrait fuir, mais Zula montre un attachement certain pour son pays natal. Pawlikowski filme l’évolution de cette relation contrariée, à coups d’ellipses, dans un magnifique noir et blanc. Tomasz Kot et Joanna Kulig sont parfaits. Pawel Pawlikowski se serait en partie

inspiré de l’histoire qu’aurait vécu ses parents. Il signe pour ce film à la fois le scénario, la réalisation et l’image. Et c’est un grand bonheur.

Cold War de Pawel Pawlikowski, avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Borys Szyc (POL/GB/FRA, 2018, 1h28), 19,99 euros (blu-ray), 19,99 euros (DVD). Sortie le 5 mars 2019.

 

Overlord-de-Julius-Avery

Overlord

de Julius Avery

Coupable. Un groupe de parachutiste se retrouve largué dans la France occupée. Ils découvrent un étrange laboratoire, dans lequel sont menées des expériences plus qu’étonnantes. Ce thriller de guerre horrifique n’est pas un grand film. Mais Julius Avery s’amuse avec ses personnages et un scénario dans lequel il ne s’interdit rien. Cette série B assumée est d’une redoutable efficacité, mélangeant sans aucune vergogne IIIème Reich et morts-vivants. Produit par J. J. Abrams, Overlord était pressenti pour devenir le quatrième volet de la saga Cloverfield. Finalement, il n’en sera rien. Ce qui n’empêche pas ce film d’être un bon divertissement et un vrai plaisir coupable.

Overlord de Julius Avery, avec Jovan Adepo, Wyatt Russell, Pilou Asbæk (USA, 2018, 1h50), 24,99 euros (blu-ray 4K, édition spéciale steelbook Fnac), 19,99 euros (blu-ray), 16,99 euros (DVD). Sortie le 27 mars 2019.

 

Blindspotting

Blindspotting

de Carlos Lopez Estrada

Bromance. Collin en a bientôt fini avec sa liberté conditionnelle. Plus que trois jours. Il fait des déménagements à Oakland avec son meilleur ami, Miles. Témoin d’une bavure policière commise par un flic blanc, Collin est très perturbé. Victime d’hallucinations, il va alors revoir ce policier dans d’autres circonstances et tout va basculer. Inspiré par des événements vécus par les deux acteurs et scénaristes David Diggs et Rafael Casal, Blindspotting oscille entre bromance, humour, tragédie et messages politiques. Prix de la critique au festival de Deauville 2018, le film de Carlos Lopez Estrada fait immanquablement penser aux premiers films de Spike Lee, comme Do the Right Thing (1989), car il parvient à capter l’essentiel d’une époque. Pas si mal pour un premier long métrage.

Blindspotting de Carlos Lopez Estrada, avec David Diggs, Rafael Casal, Janina Gavankar (USA, 2018, 1h35), 19,99 euros (édition collector Fnac combo blu-ray + DVD), 14,99 euros (DVD). Sortie le 28 mars 2019.

 

Ils-vecurent-heureux-et-neurent-pas-enfants

Ils vécurent heureux et n’eurent pas d’enfants

Collectif, dirigé par Meghan Daum

Générosité. Seize écrivains, trois hommes et treize femmes, expliquent pourquoi ils ont décidé de ne pas avoir d’enfants. Pas question de résumer ce sujet par un très réducteur « ceux qui ne veulent pas d’enfants sont des égoïstes et/ou des immatures ». La réalité est évidemment plus complexe. D’ailleurs, les profils des auteurs sont multiples : l’une a avorté trois fois, d’autres voulaient être enceintes avant de changer d’avis, un écrivain gay explique son refus de faire appel à la GPA, certains parlent des abus subis dans leur enfance… Ce livre ne confond pas ceux qui ne peuvent pas et ceux qui ne veulent avoir d’enfants. L’un des auteurs, Pam Houston, rappelle que « l’égoïsme et la générosité ne sont pas liés à des choix de vie particulier, et si la générosité est un projet de vie qui vaut le coup […], peut être que notre tâche est de choisir le chemin qui crée pour chacun les meilleures opportunités de le devenir. »

Ils vécurent heureux et n’eurent pas d’enfants, collectif, dirigé par Meghan Daum, traduit par Julia Kerninon (Kero éditions), 270 pages, 18 euros.

 

Post-verite-Pourquoi-il-faut-sen-rejouir

Post-vérité – Pourquoi il faut s’en réjouir

de Manuel Cervera-Marzal

“Fact-checking”. Dans son livre Post-vérité — Pourquoi il faut s’en réjouir, le philosophe et sociologue Manuel Cervera-Marzal voit du positif dans la montée du complotisme et du populisme, notamment portés par les réseaux sociaux et internet. Selon la définition de la « post-vérité », depuis les années 2010, l’opinion publique se formerait donc désormais à partir d’émotions, et non plus sur des faits objectifs. Pourtant, Manuel Cervera-Marzal temporise, jugeant qu’il ne faut pas systématiquement diaboliser le présent et encenser le passé. Appelant à ne pas alimenter ou donner de raisonnance aux “fake news”, il estime que nous sommes plongés dans une crise de la médiation politique, syndicale et journalistique. Plutôt que de se lancer dans du “fact-checking” comme le font beaucoup de médias, Cervera-Marzal estime que le journalisme doit se réinventer. Il y a urgence.

Post-vérité – Pourquoi il faut s’en réjouir de Manuel Cervera-Marzal (éditions Bord de l’eau), 124 pages, 13,20 euros.

 

Les-Desaccordes-de-Joe-Dunthorne

Les Désaccordés

de Joe Dunthorne

Pire. Si ce roman est bien le troisième du Britannique Joe Dunthorne, c’est aussi le premier à être traduit en français. Les Désaccordés raconte l’histoire d’un trentenaire, Ray Morris, journaliste dans le secteur des nouvelles technologies à Londres. Sa femme est enceinte et il a une vie bien remplie. Mais tout va déraper. Alors qu’il se trouve dans une soirée, il reçoit un coup de poing qui va déclencher un impressionnant empilage de catastrophes, toutes plus improbables et incroyables les unes que les autres. Le pire est toujours certain, mais Ray Morris va aller bien au-delà. Appuyé par un irrésistible humour britannique, ce roman de Joe Dunthorne est une indiscutable réussite.

Les Désaccordés de Joe Dunthorne, traduit de l’anglais par Simon Baril (Gallimard), 240 pages, 20 euros.

 

Portrait-dun-buveur-de-Schrauwen

Portrait d’un buveur

de Schrauwen et Rupert & Mulot

Pirate. Le défi était osé, mais il a été relevé avec brio. Comment parvenir à rendre sympathique et intéressant un personnage alcoolique, totalement malhonnête, amoral et violent ? Le Belge Olivier Schrauwen et le duo français Ruppert & Mulot sont parvenus à rendre Guy, un irascible pirate, aussi passionnant que possible. Et même, oui c’est possible, drôle. La seule chose qui revêt de l’importance pour Guy, c’est sa bouteille de rhum. Il ferait n’importe quoi pour assouvir sa soif, dynamitant au passage tous les codes du récit de pirate. Réjouissant et inventif, ce récit est aussi un véritable voyage pour lequel Monaco Hebdo vous recommande d’embarquer au plus vite.

Portrait d’un buveur de Schrauwen et Rupert & Mulot (Dupuis), 184 pages, 28,95 euros.

 

Salami-Show-El-Don-Guillermo-(Misma)

Salami Show

d’El Don Guillermo

Télévision. Salami est une présentatrice télé qui anime une émission qui cartonne. Personne ne comprend très bien pourquoi, y compris le directeur de la chaîne où elle travaille, Misma TV, mais les téléspectateurs l’adore. Déjà vue dans Buckingdom Cagibi, l’un des tous premiers livres publiés par Misma en 2004, Salami a aussi été publiée dans la revue Dopututto entre 2012 et 2015. Mais cette fois, Salami est enfin le sujet principal d’une BD qui regroupe une série d’histoires courtes, dont certaines sont inédites. Complètement déjantée, Salami va vivre une série d’aventures absolument loufoques, accompagnée de Scooter, un étonnant animal de compagnie qui parle. Après Dame un Beso (2014) et Bernadette (2014), on retrouve donc El Don Guillermo au sommet de sa forme, à l’image de Salami, plus énergique et décalée que jamais.

Salami Show d’El Don Guillermo (Misma), 168 pages, 18 euros.

 

Assume-Form-de-James-Blake

Assume Form

James Blake

Emotion. On se souvient du plaisir procuré par l’écoute de The Colour in Anything (2016), le précédent album du londonien James Blake. Le plaisir est répété, grâce à ce nouveau disque. Comme son prédécesseur, Assume Form joue avec une inventivité renouvelée des silences et du minimalisme. L’ambiance est feutrée, les voix sont des murmures, l’émotion et la mélancolie ne sont jamais loin. Entre sonorités hip hop, soul, électro, dubstep et ballades pop, James Blake ne choisit pas. On a particulièrement aimé Are You in Love ?, superbe titre atmosphérique, d’une beauté fragile, à laquelle il est impossible d’échapper. On pourrait appliquer le même constat à Where’s the Catch ?, où la collaboration avec André 3 000, ne laisse pas indifférent.

Assume Form de James Blake (Mercury), 15,99 euros (CD), prix en vinyle NC.

 

Heartbreak-Unloved

Heartbreak

Unloved

60’s. La chanteuse et compositrice américaine Jade Vincent, le producteur et compositeur américain Keefus Ciancia et le DJ, producteur et compositeur irlandais David Holmes sont de retour. Après leur très bon premier album, Guilty of Love (2015), le groupe a pu se consacrer à d’autres projets, comme la bande son de l’excellente série Killing Eve, de Phœbe Waller-Bridge. L’essai a été très concluant, puisque Unloved travaille aujourd’hui sur la saison 2. David Holmes vient de finir la bande original du nouveau film de Steven Soderbergh, The Laundromat (2019). Pour en revenir à Heartbreak, c’est un disque avec de multiples facettes, porté par la voix, sublime, de Jade Vincent. Parfois pop, parfois rock, cet album est aussi marqué par les bandes originales de films et le son des années 60. Cet assemblage d’émotions et d’atmosphères crée un univers musical assez fascinant, magnifié par l’image quasi-gothique de Jade Vincent. Ce trio américano-irlandais n’a pas fini de hanter vos nuits.

Heartbreak, Unloved (Heavenly Recordings/Pias), 14,99 euros (CD), 19,99 euros (vinyle).

 

Drift-Code-Rustin-Man

Drift Code

Rustin Man

Talk Talk. De 1981 à 1988, Paul Webb a été le bassiste du groupe de new wave Talk Talk. Il n’a jamais chanté, la prestation étant alors assurée par Mark Hollis. En 2002, lorsque Webb a refait surface avec l’album Out of Season, c’était sous le nom de Rustin Man. Mais il ne chantait alors toujours pas, laissant la place à Beth Gibbons, la voix de Portishead. Dix-sept ans plus tard, et alors qu’on n’y croyait plus vraiment, Paul Webb publie un deuxième album. Et cette fois, en solo. On peut enfin découvrir sa voix, douce et plaintive, sur le titre Vanishing Heart, un morceau porté par la tristesse et l’émotion. Les 9 titres de ce disque sensible sont marqués par la folk anglaise. Preuve que Webb ne s’interdit rien, on y entend un piano, des cordes et même un tuba. C’est dire.

Drift Code, Rustin Man (Domino Records/Sony), 14,99 euros (CD), 19,99 euros (vinyle).

journalistRaphaël Brun