« On ne pourra pas
survivre encore longtemps »

Raphaël Brun
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D’ici fin février, il n’y aura plus que 30 salariés chez Héli Air Monaco, contre 120 en 2015. Suite à la perte de la ligne Monaco-Nice au profit de Monacair, le patron monégasque de ce transporteur aérien, Jacques Crovetto, se dit ouvert à la recherche d’une « solution viable » pour sauver son entreprise, qui sera expulsée dès que les travaux de rénovation de l’héliport débuteront.

Dans le monde de l’entreprise, le temps c’est souvent de l’argent. « C’est aussi du souci et de l’inquiétude pour mes salariés. Certains se trouvent presque à la rue au bout de 20 ans passés chez Héli Air Monaco. Ceci alors qu’il y avait des solutions multiples à mettre en œuvre. » Le patron de cette entreprise de transport aérien, Jacques Crovetto, a de quoi être amer. Créée en 1976 avec son frère Patrick Crovetto, Héli Air Monaco réalisait encore en 2015 un chiffre d’affaires d’environ 10 millions d’euros avec 120 salariés. Un joli succès pour cette entreprise monégasque qui était alors la seule à exploiter la ligne Monaco-Nice, grâce à une convention franco-monégasque. « En hélicoptère on peut faire ce trajet en seulement 7 minutes. A l’époque, cette liaison n’existait pas. Il fallait donc faire le trajet en bus, en train ou en voiture », nous rappelait le patron d’Héli Air Monaco en juillet 2015. En 2007, cette entreprise enregistre une pointe à 120 000 passagers sur l’année, avant de retomber à environ 76 000 personnes en 2015. Mais en décembre 2014, le ministre d’Etat prévient Jacques Crovetto que la convention liant l’Etat monégasque et Héli Air Monaco concernant cette ligne Monaco-Nice sera résiliée à partir du 31 décembre 2015 à minuit, ceci pour « motifs d’intérêt général ». En juillet 2015, cette ligne est remportée par Monacair, suite à un appel d’offres. Du coup, depuis le 1er janvier 2016, Monacair dispose de l’exclusivité, après 40 ans d’exploitation par Héli Air Monaco.

Appel

Un choix contesté par Jacques Crovetto, qui a alors attaqué l’Etat en justice. En septembre 2015, Héli Air Monaco dépose devant le tribunal suprême une « requête en excès de pouvoir contre la décision » du ministre d’Etat de l’époque, Michel Roger. Le 14 juin 2018, en première instance, l’entreprise de Jacques Crovetto l’emporte. L’Etat monégasque est condamné à payer à Héli Air Monaco 2 millions d’euros de dommages et intérêts « en réparation du préjudice subi du fait de l’insuffisance du délai de préavis ayant précédé la résiliation de la convention du 20 juin 1996 ». Une sorte de victoire à la Pyrrhus pour cette entreprise monégasque de transport aérien, qui décide donc de ne pas en rester là. « La somme est tellement dérisoire que nous avons fait appel, lance Crovetto. Nous souhaitons obtenir un préjudice normal et juste. Voilà pourquoi nous avons fait appel de ce jugement. » Interrogé par Monaco Hebdo, le gouvernement n’a pas souhaité s’exprimer sur ce dossier, qui est donc toujours devant la justice monégasque. En revanche, l’Etat confirme avoir également fait appel de ce jugement, mais pour une raison bien différente. Le gouvernement conteste le fait que le délai du préavis ait été jugé insuffisant. Autre point important : depuis « plusieurs mois », Héli Air Monaco occupe ses locaux de « façon illégale », souligne une source gouvernementale. Si l’arrêt d’exécution n’a pas été mis en pratique, théoriquement, il aurait pu l’être dès le 1er janvier 2016, date à laquelle l’exploitation de la ligne Monaco-Nice a été confiée à Monacair. En effet, ces locaux administratifs sont dévolus à l’entreprise qui dispose de cette exclusivité. Mais la situation devrait évoluer dans les mois à venir. Car lorsque les travaux de réfection de l’héliport qui accueille chaque année entre 60 000 et 70 000 passagers seront lancés, Héli Air Monaco sera expulsée de ces locaux. Discuté devant les élus du Conseil national en décembre 2018, le début de la réfection de l’héliport sera donc synonyme de déménagement pour l’entreprise de Jacques Crovetto, ou de dépôt de bilan si ce patron monégasque ne trouve pas de solution de replis.

« Déficit »

En attendant, aujourd’hui, l’heure ne semble plus à l’opposition frontale. Bien au contraire. Jacques Crovetto répète qu’il est « ouvert à la discussion ». En face, on note qu’un conseiller spécial a été nommé pour suivre ce dossier sensible. Et pas n’importe qui, puisqu’il s’agit de l’ancien conseiller-ministre pour les finances, Marco Piccinini. Au fil du temps, l’urgence se fait de plus en plus pressante pour Héli Air Monaco, car la perte du marché Monaco-Nice est estimée à 5 à 7 millions d’euros de chiffre d’affaires par an, soit la moitié du chiffre d’affaires global réalisé par Héli Air Monaco en 2015. En décembre 2018, Jacques Crovetto a rencontré le ministre d’Etat, Serge Telle, pour évoquer ce dossier, qui semble aujourd’hui dans l’impasse. Une visite de courtoisie, pendant laquelle il n’a pas été question de négociations. L’occasion tout de même pour ce patron monégasque de présenter des solutions qui permettraient, selon lui, le sauvetage de cette entreprise lancée il y a 43 ans : « Le ministre d’Etat connaît notre situation. Nous sommes ouverts à toute solution, pourvu qu’elle soit viable. Pour l’instant, il ne m’a pas répondu [ce numéro a été bouclé le 12 février 2019 — N.D.L.R.]. Nous sommes dans un pays qui peut tolérer deux entreprises de transports aérien, au moins à court terme. Côté français, sur la Côte d’Azur, il y en a déjà quatre autres. » Une première mesure de sauvegarde a été apportée. C’était il y a près de deux ans. Il s’agissait alors de tenter un rapprochement dans le fonctionnement de Monacair et d’Héli Air Monaco. Selon Crovetto, cette alliance consistait à mettre en commun toutes les recettes, tous les passagers des deux entreprises de transport aérien, afin de dégager ainsi un chiffre d’affaires global. Une source proche du dossier évoque un autre fonctionnement : pour chaque passager d’Héli Air Monaco, Monacair se serait engagé à reverser une contrepartie. « Au début, ça fonctionnait normalement, raconte Jacques Crovetto. Puis, les comptes ont vite été détériorés. Ce qui a abouti à un déficit. » Autre difficulté avancée par Crovetto : « L’objectif ne devait pas être qu’une entité prenne les passagers de l’un ou de l’autre pour se les approprier. Mais Monacair a visé un transfert de clientèle. Ce qui explique qu’aujourd’hui, le nombre de passagers sur la ligne Monaco-Nice n’a pas progressé, et qu’il a même peut-être baissé. Du coup, au bout de 18 mois, j’ai préféré mettre un terme à cette alliance. » Contacté par Monaco Hebdo afin de recueillir leurs positions sur cette tentative de rapprochement, Monacair n’a pas souhaité faire de commentaires.

« Patriotisme monégasque »

Une certitude : les effectifs d’Héli Air Monaco vont être à nouveau revus à la baisse d’ici la fin du mois de février. « Nous avons encore une quarantaine de salariés et 7 hélicoptères. Mais à la fin du mois, on ne sera plus que 30. Impossible de faire autrement, car nous n’avons plus le chiffre d’affaires nécessaire. J’ai eu la correction de ne pas déposer le bilan. Les coûts de licenciements sont à notre charge. On en est déjà à plus de 1,2 million », souligne le patron de cette entreprise de transport aérien. Mais ce volet pourrait rebondir prochainement, car la direction du travail a été alertée. Des manquements à la loi auraient été constatés dans le cadre de ces licenciements. De son côté, Jacques Crovetto se plaint aussi d’un « traitement discriminatoire » au sein de l’héliport de Monaco : « Désormais, nous sommes obligés de faire l’entretien de nos hélicoptères à Cannes-Mandelieu, ce qui implique des frais supplémentaires. » Sur cette question, le gouvernement renvoie à l’arrêté ministériel 2015-729 du 11 décembre 2015, qui s’applique uniformément à toutes les compagnies de l’héliport de Monaco. Ce texte indique dans son article 23 que « les opérations de maintenance hors ligne ne sont pas autorisées sur l’emprise de l’héliport ». En clair, les travaux de maintenance considérés comme « lourds » doivent être fait ailleurs que sur l’héliport, afin d’éviter les nuisances sonores. Les dépenses s’accumulent donc pour cette entreprise qui ne voit plus l’avenir qu’à court terme, malgré une histoire qui ressemblait, jusqu’à récemment, à une “success story”. « Nous avions 120 accords avec des compagnies aériennes, ce qui nous permettait de vendre le billet Héli Air Monaco dans le monde entier. Rien que cela nous rapportait 80 000 euros par mois. Du coup, on générait entre 12 et 15 millions d’euros de chiffre d’affaires. Mais nous avons été stoppés dans notre développement. Tout ça est tout de même très surprenant du point de vue du patriotisme monégasque », estime Jacques Crovetto. En 2018, Héli Air Monaco a généré un chiffre d’affaires de 3,5 millions d’euros, mais l’exercice s’est soldé par des « pertes importantes » assure Crovetto, sans donner de chiffre précis. Pour combler ces pertes, il a fallu vendre un hélicoptère. « D’occasion, un hélicoptère se négocie autour d’un million d’euros. Neuf, il faut compter 2,5 millions », ajoute le co-fondateur d’Héli Air Monaco. Une source gouvernementale confirme les graves difficultés de cette entreprise qui présenterait des arriérés de loyers et de redevances carburants. Ces arriérés porteraient sur des sommes « considérables », sans qu’un chiffre précis n’ait pu être communiqué à Monaco Hebdo. Privé de la ligne Monaco-Nice, Héli Air travaille donc sur d’autres destinations, notamment Cannes, Isola 2 000 ou Courchevel. Sans oublier les baptêmes de l’air. « Mais à 35 euros la place, on ne va pas bien loin…, soupire Jacques Crovetto. On ne pourra pas survivre encore longtemps. Bien sûr, en vendant tous les meubles, on peut tenir. Mais ce n’est pas une manière normale de résoudre ce problème. » Il faut donc trouver d’autres solutions. Mais lesquelles ? Le 8 février, Jacques Crovetto a été reçu au Conseil national par le président de la commission des finances et de l’économie nationale, Balthazar Seydoux. « J’attends que les élus défendent les entreprises monégasques et les monégasques. Le Conseil national va donc questionner le gouvernement sur le dossier Héli Air Monaco, raconte le patron d’Héli Air Monaco. Il n’y a pas d’hostilité de la part d’Héli Air Monaco. Nous réclamons seulement une solution viable pour notre entreprise. »

 

journalistRaphaël Brun