Transition énergétique :
les défis à relever pour
une neutralité carbone dès 2050

Pascallel Piacka
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Accompagné de Marie-Pierre Gramaglia et d’Annabelle Jaeger-Seydoux, le ministre d’Etat, Serge Telle, a détaillé la politique gouvernementale en matière de transition énergétique.

Les enjeux environnementaux appellent à une mobilisation des consciences. « La problématique de l’anthropocène doit nous interpeller », a lancé le ministre d’Etat, Serge Telle le 29 janvier, à l’occasion d’une conférence de presse. L’anthropocène, soit l’ère de l’homme (1), est un terme créé et utilisé pour désigner une nouvelle époque géologique. Elle aurait débuté à la fin du XVIIIème siècle, avec la révolution industrielle, une période à partir de laquelle l’influence de l’homme sur le système terrestre serait devenue prédominante. « La planète va mal. Pour exemples, le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles — cyclones, tsunamis — et les variations de températures — records de froid et chaleur — », a commenté le ministre d’Etat. Un nouveau chapitre de l’histoire de la Terre s’est-il vraiment ouvert ? Pour une majorité de scientifiques, la réponse est oui. La planète est bel et bien entrée dans l’anthropocène. « Il faut penser le monde dans une rupture de l’ordre établi, voire du contrat social », a estimé Serge Telle. Dès les années 1960, les scientifiques alertaient sur la gravité du réchauffement terrestre. Mais la réponse des dirigeants mondiaux a été une succession d’amnésies, voire de renoncements. « Le dérèglement climatique peut s’emballer », a indiqué le ministre d’Etat. En clair, le processus du réchauffement climatique n’est pas linéaire, mais exponentiel. Serge Telle a aussi renvoyé aux conclusions du rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le rapport GIEC du 31 mars 2014. Pour éviter un scénario catastrophe, la conclusion de ces experts était sans appel : maintenir le réchauffement de la Terre au-dessous de 2° nécessite la réduction des émissions mondiales des gaz à effet de serre de 40 % à 70 % d’ici 2050.

Marqueurs

Les autorités monégasques se sont donc fixées comme cap la réduction des émissions de GES de 50 % à l’horizon 2030 et la neutralité carbone en 2050. Ainsi, un plan d’action national a été mis en œuvre sur les trois secteurs les plus polluants : le transport routier, le traitement des déchets et les dépenses énergétiques dans les bâtiments. Trois dates clés témoignent de la volonté du gouvernement de réduire les émissions de gaz à effet de serre. En 1992, la principauté a ratifié la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). En 2006, Monaco a signé le protocole de Kyoto, souhaité par le prince Albert II dès son avènement, le 6 avril 2005. Enfin, en 2015, il y a eu la ratification de l’accord de Paris, où le prince a fixé le cap de la neutralité carbone en 2050. « J’ai déjà eu l’occasion de le rappeler : ces objectifs impliquent un rythme de réductions de nos émissions de gaz à effet de serre quatre fois plus rapide. Chacun doit se sentir concerné », a rappelé Marie-Pierre Gramaglia, conseiller-ministre pour l’équipement, de l’environnement et l’urbanisme. Et Serge Telle l’a assuré : « La politique publique de la principauté est fondée sur la transition énergétique. » Pour accompagner cette évolution, le prince Albert II a décidé de créer une mission dédiée à la transition énergétique, ainsi qu’un fonds vert, pour en financer les actions. « Le rôle de la mission pour la transition énergétique est notamment de coordonner toutes les politiques publiques. Car il n’y a pas de décision politique qui n’ait d’incidence sur l’écologie », a estimé Serge Telle. Avant d’ajouter : « Votre mission, Annabelle Jaeger-Seydoux, est de mettre en cohérence sur le plan national, les engagements que prend le prince au niveau international. » Annabelle Jaeger-Seydoux, directrice de cette mission, a résumé : « Ma mission est d’agir concrètement avec les différents acteurs — privé et public — engagés dans cette transition énergétique, dont la principauté apparaît comme un pays leader en la matière. »

Repères

En janvier 2018, le pacte national a marqué une nouvelle étape. Monégasques, résidents, entreprises, institutions et associations… Chacun est amené dorénavant à contribuer à la transition énergétique. Le prince Albert II, suivi par le gouvernement, ont été les premiers signataires du pacte national qui compte plus de 600 adhérents à ce jour. Le pacte national est constitué d’une charte d’engagement articulée autour de trois grands axes : la mobilité, les déchets et l’énergie. Pour repères, l’incinération des plastiques représente la première source d’émission de gaz à effet de serre [11 % du tonnage, mais 80 % des gaz à effet de serre issus de leur incinération — N.D.L.R]. Et l’incinérateur de Fontvieille, construit en 1980, est en fin de vie. La question de son renouvellement soulève encore des débats. « La bascule de l’actuelle usine d’incinération par une Unité de valorisation énergétique de trigénération (UVET) devrait engendrer une diminution de l’ordre de 10 000 à 14 000 tonnes d’équivalent CO2 », avait précisé Marie-Pierre Gramaglia [lire Monaco Hebdo n° 1088]. L’incinérateur de Fontvieille représente 34 % de la production de CO2 de la principauté. En attendant, la localisation de la future usine de valorisation des déchets est désormais actée. « Le nouveau bâtiment est prévu à l’extrême ouest de l’îlot Charles-III. Ce seront deux tours, avec un socle commun », a précisé Marie-Pierre Gramaglia. « L’appel d’offres sera lancé début 2020. Et toutes les technologies proposées [autre que la technique de l’incinération — N.D.L.R] seront également étudiés. » A noter que depuis le 1er janvier 2019, la distribution et la vente des pailles et mélangeurs en plastiques sont interdites. Au 1er janvier 2020, les couverts en plastique seront aussi interdits. Le ministre d’Etat a rappelé que « l’engagement doit être à la fois individuel et sociétal. Et le pacte national donne justement la capacité aux personnes et aux entreprises de contribuer, chacun à sa mesure et avec ses moyens, à changer la donne. » Autres repères : les transports. Ils représentent 31 % des émissions de gaz à effet de serre, dont 14 % pour les voitures individuelles et 10 % pour les véhicules utilitaires. Enfin, le secteur du bâtiment représente 37 % des émissions de gaz à effet de serre. Le chauffage au fioul pèse pour 15 % des émissions. L’interdiction de la production de chauffage, et d’eau sanitaire avec l’énergie fioul rentrera en vigueur à compter du 1er janvier 2022 pour tous les bâtiments existants.

Electromobilité

A Monaco, la question de la qualité de vie demeure plus que jamais au cœur des préoccupations des Monégasques et des résidents. « Il est vital que nous réussissions, tous ensemble, notre transition énergétique, pour une meilleure qualité de vie en principauté. Il nous faut un développement économique compatible avec les limites planétaires et un héritage responsable à nos enfants », a souligné Marie-Pierre Gramaglia. La problématique des transports polluants revient de manière récurrente. Depuis 1994, le gouvernement a mis en place un dispositif favorisant l’électromobilité, via une prime à l’achat. Le véhicule électrique est né en même temps que le véhicule thermique. Mais son utilisation est resté très minoritaire. Cependant, la prise en considération récente des effets de la pollution, de la raréfaction des combustibles ont démontré la pertinence de l’utilisation du véhicule électrique. En 2017, le parc monégasque de véhicules électriques s’élevait à 1 603 soit 3,59 %. En 2018, l’achat de près de 400 véhicules hybrides ou électriques a été subventionné par le gouvernement. « Nous devons mener une politique cohérente. Et les nouveaux modes de mobilité urbaine doivent être intégrés », a précisé le ministre d’Etat. En 2019, le dispositif fixe le montant de la subvention des véhicules électriques à 30 % du prix d’achat TTC, plafonné à 10 000 euros pour les véhicules et à 400 euros pour les vélos électriques. Environ 560 points de charge gratuits ouverts au public ont été installés à Monaco dans les parking publics. Et 15 points de charge rapide s’ajoutent sur la voirie. La principauté dispose aussi d’un service d’auto-partage 100 % électrique lancé en 2014 : Mobee.

Synergie

La transition énergétique est amenée à marcher de concert avec la transition numérique. Le ministre d’Etat a rappelé l’importante de cette convergence : « Nous sommes en permanence confrontés aux contradictions. Et nous gérons les paradoxes. Transitions énergétique et numérique se doivent d’être en synergie. » Annabelle Jaeger-Seydoux a estimé qu’il faut « accélérer les potentiels. Et pour cela, le numérique et la délégation interministérielle pour la transition numérique, avec laquelle nous travaillons en association étroite, nous aideront. Les transitions numérique et énergétique sont convergentes. » Enfin, Annabelle Jaeger-Seydoux a pris date pour le 29 mars pour la conférence annuelle sur la transition énergétique. « Depuis 15 ans, je suis engagée dans la cause environnementale. C’est parfois difficile, mais souvent passionnant ! Je m’inspire de Nicolas Hulot, en déclarant que l’on ne naît pas écologiste. Mais on le devient », a-t-elle conclu.

 

1) L’anthropocène est un terme popularisé en 1995, par le chimiste et prix Nobel néerlandais, Paul Josef Crutzen.

journalistPascallel Piacka