Précarité et pauvreté :
les invisibles de la principauté

Pascallel Piacka
-

A l’ère de la mondialisation, la précarité et la pauvreté progressent. Et le phénomène ne s’arrête pas forcément aux frontières de la Principauté. Analyse.

La principauté dispose d’une superficie de seulement 2,02 kilomètres carrés. Et les 54 303 salariés dénombrés par l’institut monégasque de la statistique et des études économiques (IMSEE) en 201, marquent le dynamisme de l’économie monégasque. Néanmoins, à l’instar des pays voisins, Monaco doit aussi répondre à l’ensemble des questions relatives à la précarité et pauvreté. La politique gouvernementale tend à garantir la pérennité du lien social et beaucoup d’actions sont réalisées en faveur des Monégasques et des résidents (lire notre article sur ce sujet dans ce dossier, par ailleurs). Objectif affiché par le gouvernement monégasque : maintenir la principauté comme un pays de solidarités. Pour cela, la direction de l’action et de l’aide sociale (DASO) sert des prestations aux personnes domiciliés à Monaco basées sur des critères précis. « 29 millions d’euros sont alloués par an à l’aide et l’action sociale de l’Etat. Ce qui représente 2,15 % des dépenses (1). 3 800 bénéficiaires sont recensés dont 37,5 % de Monégasques et 62,5 % de résidents », indique à Monaco Hebdo le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Didier Gamerdinger. En France, le mouvement des gilets jaunes témoigne des inquiétudes grandissantes des citoyens. En ces temps de crise financière, l’incertitude, l’instabilité et la fragilité sociale touchent un nombre grandissant de personnes. Et l’écart se rétrécit entre la grande précarité et les situations de pauvreté. Précarité et pauvreté, deux concepts intimement liés, qui ne sont pas une spécificité hexagonale. Mais qui interagissent également en Principauté.

Précarité

Le terme de précarité a souvent été employé en lieu et place de la pauvreté, ou pour rendre compte de nouvelles formes de pauvreté. Plus qu’un concept, la précarité repose sur la mise en lumière de la vulnérabilité sociale. Elle est liée à l’expérience du chômage, mais aussi à son éventualité. « Quelle est la différence entre précarité et pauvreté ? », questionne Olivier Cardot, secrétaire général adjoint de l’Union des syndicats de Monaco (USM). Afin de distinguer les différentes formes qu’elle recouvre, on parle des « précarisés », mais également de haute, moyenne et basse précarité. « Parler de la précarité à Monaco n’est pas dérisoire. Certes, il n’y a pas une queue importante devant le bureau de la paroisse Sainte-Dévote », indique Robert Ferrua, directeur de Caritas Monaco, une association fondée en 1990 par Monseigneur Sardou (1922-2009), ancien archevêque de Monaco. Pour définir la précarité, il est donc nécessaire de la disjoindre de la pauvreté. Car cette dernière est mesurable et mesurée par un taux de pauvreté lié au regard d’un niveau de vie, ce qui n’est pas le cas de la précarité. « Il y a toujours un problème d’orgueil à surmonter. Mais les personnes en difficultés trouveront toujours de la considération et de l’écoute auprès de nous », insiste Robert Ferrua. Le premier usage de la notion de précarité n’est pas issu des sciences sociales, mais des politiques publiques, et il se décline en deux temps. En France, il y a tout d’abord eu la publication en 1981 du rapport de Gabriel Oheix (1922-2002). Cet inspecteur général honoraire des affaires sociales y circonscrivait la « nouvelle pauvreté » qui était alors surtout composée de travailleurs précaires. Il établissait une continuité entre la précarité, la nouvelle pauvreté et la pauvreté traditionnelle. En clair, le « précaire » est un pauvre potentiel. « Il y aurait moins de précarité si les loyers des logements — secteur privé — étaient abordables », remarque aujourd’hui le directeur de Caritas Monaco. Ensuite, il y a aussi le rapport du père Joseph Wresinski (1917-1988). Intitulé « Grande Pauvreté et précarité économique et sociale » ce rapport englobe la pauvreté traditionnelle et la nouvelle pauvreté sous le terme de « grande pauvreté ». Pour la prévenir, il est alors nécessaire de conjurer la précarité. Et ce rapport reconnaît la misère comme une violation des droits de l’homme. « L’écoute est très importante. Les gens ont besoin de parler. Notamment les personnes âgées souffrant de solitude », souligne Robert Ferrua. Les déficits de ressources culturelles, sociales et économiques sont à l’origine des différentes formes de précarités. Et, par voie de conséquence, de la grande pauvreté. « Nous recevons des personnes en difficultés psychologiques », précise Frédéric Platini, secrétaire général de la Croix Rouge monégasque.

Emploi

La précarité sous-tend aussi bien sûr la précarité de l’emploi. Elle peut aussi se manifester par la souffrance au travail, ou par la peur de perdre son emploi. « Avoir un contrat à durée déterminée (CDD) à Monaco est plus protecteur qu’un contrat à durée indéterminée (CDI). Je fais référence ici à l’article 6 de la loi n° 729 du 16 mars 1963 », précise Olivier Cardot, secrétaire général adjoint de l’USM. Cette loi encadre le contrat de travail dans la principauté. Elle précise dans son article 12 que « le CDD ne peut cesser avant terme par la volonté d’une seule partie que pour de justes motifs ou dans les cas de faute grave, de force majeure ou dans ceux prévus au contrat ou déterminés par le règlement intérieur », ce qui limite les abus. Mais un contrat de travail ne protège pas de tout, notamment pas de la crainte d’être pauvre. « J’ai eu des témoignages de salariés qui vivent dans leurs voitures », assure Olivier Cardot. La précarité peut-être divisée en trois sous-catégories : haute, moyenne et basse. Ainsi, la haute précarité ou précarité absolue est incarnée par les personnes sans domicile fixe. A Monaco, il n’y en a pas, pour une raison simple : la mendicité est interdite par l’article 212 du code pénal (2). La précarité moyenne se distingue de la haute précarité par le fait que la personne concernée dispose d’un logement. Depuis des années, l’explosion des loyers et du marché immobilier monégasque ont provoqué un exode des retraités et salariés non monégasques de la principauté. « Il y a un problème. Il faut voir la vérité en face. Ne nous cachons pas. Les Monégasques sont très bien accompagnés, mais la problématique vient plus des résidents », souligne Robert Ferrua, directeur de Caritas Monaco.

Pauvreté

Lors de la conférence mondiale sur les droits de l’Homme en juin 1993, la déclaration et programmation d’action de Vienne a affirmé que l’extrême pauvreté et l’exclusion sociale constituaient une violation de la dignité humaine. Pourtant, la définition de la pauvreté reste, encore aujourd’hui, un sujet complexe. D’un pays à un autre, la définition n’est pas la même. En dehors de l’Europe, c’est souvent la notion de pauvreté « absolue » qui est retenue. Elle correspond à la capacité d’une personne à pouvoir répondre à un certain nombres de besoins, considérés comme des minimums vitaux. La pauvreté est un terme désignant la situation d’une personne ou une communauté qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins fondamentaux. C’est-à-dire l’accès à la nourriture, l’eau potable, les vêtements, le logement et le chauffage. « A la Croix Rouge nous avons un rôle de tampon social », nous explique Frédéric Platini, secrétaire général de la Croix Rouge monégasque. Parallèlement, la DASO vient en soutien aux Monégasques ou aux résidents. Et ce, grâce à des aides leurs permettant de surmonter les difficultés de vie. Les actions prioritaires se concentrent sur la famille, la protection de l’enfance, les personnes âgées et celles — ayant un accident de vie —. « Monaco est un bassin d’emploi. La Principauté est facteur de richesse », ajoute Frédéric Platini. Il est donc difficile de parler de paupérisation en Principauté, ce phénomène social caractérisé par un état de pauvreté endémique d’une partie de la population. Néanmoins, il existe différents types de pauvreté. « La réalité du monde n’est pas celle uniquement existante dans 2 kilomètres carrés », lance le père Philippe Blanc, délégué épiscopal à l’oecuménisme au diocèse de Monaco (lire son interview par ailleurs, dans ce dossier). La pauvreté est un phénomène qui recouvre plusieurs réalités. Il y a la pauvreté matérielle, bien sûr. Elle est associée à l’incapacité totale ou partielle d’obtenir de la nourriture, des vêtements et un abri. « En 2018, 793 personnes ont été recensées et prises en charge par notre vestiaire. Les vêtements offerts ont été triés, puis redistribués par nos bénévoles », indique Frédéric Platini, secrétaire général de la Croix Rouge monégasque. De plus, la pauvreté est estimée au moyen de seuils de pauvreté. Ainsi, différents seuils existent. Les pays développés utilisent généralement des seuils « relatifs », donc applicables à Monaco. Alors que la pauvreté dans les pays en développement se mesure au moyen de seuils de pauvreté « absolue ».

Seuil de pauvreté « relatif »

La méthode de calcul tient compte du niveau de vie d’un pays. Et elle s’opère en utilisant une fraction du revenu médian. La France utilise un seuil à 60 % du revenu médian, comme l’Union européenne (UE) avec Eurostat, la direction générale de l’UE chargée de l’information statistique. En 2015, ce revenu médian était de 1 015 euros par mois pour une personne isolée. En France, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) établie aussi un seuil relatif à 50 % du revenu médian. Ainsi, en France, en 2014, 8,77 millions de personnes, soit 14,1 % de la population, vivaient en dessous du seuil de pauvreté relative. Ce qui correspond à 1 008 euros par mois pour une personne seule. Au vu de ces chiffres français, « quel est le seuil de pauvreté relatif monégasque ? », se demande Olivier Cardot, secrétaire général adjoint de l’USM. Avant d’ajouter : « Depuis 1998, il n’y a plus de publication de grille salariale à Monaco ». En 2018, en France, pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans le seuil était de 1 687 euros (avec un seuil à 50 % du revenu médian) ou de 2 024 euros (avec un seuil à 60 % du revenu médian). Le salaire horaire du SMIC est passé de 9,88 euros en 2018, à 10,03 euros en 2019. Ce seuil minimum de rémunération prévu par toute convention collective ne peut être inférieur à ce montant [le SMIC brut mensuel pour 39 heures est fixé à 1 699,81 euros — N.D.L.R]. A noter, qu’en France, au-dessous du SMIC, 80 % des salariés sont des femmes. A Monaco, la DASO réfléchit à la possibilité d’instituer une allocation garantissant un revenu minimum, qui s’adresserait aux personnes monégasques, sans ressources. Ces personnes devraient répondraient à certaines conditions d’ouverture de droits qui n’ont pas été précisée à Monaco Hebdo, la réflexion autour de ce sujet ayant été lancée depuis peu.

« Travailleurs pauvres »

La notion de « travailleurs pauvres » doit donc être employée avec précaution, car elle est d’une grande complexité. Les coûts inhabituels, comme les coûts de santé, les frais scolaires, ou les loyers peuvent amener rapidement certaines personnes ou familles fragiles vers de grandes difficultés. A cela s’ajoute les problèmes alimentaires. Et Monaco n’est pas épargné. « En 2018, le service social de la Croix Rouge monégasque a apporté son soutien à 229 foyers [62 nationalités Monégasques et 167 résidents — N.D.L.R]. A cela, s’ajoute 351 foyers [résidants sur des communes limitrophes — N.D.LR] », précise Frédéric Platini, secrétaire général de la Croix Rouge monégasque. La typologie des travailleurs pauvres rend compte d’un accroissement du champ de la pauvreté, qui n’épargne plus les salariés. Serge Paugam, sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et membre du Centre Maurice Halb-wachs, parle alors de « travailleurs pauvres ». Cet universitaire les défini comme « les salariés de la précarité ». Ces derniers ne sont pas forcément pauvres, mais ils peuvent perdre leur emploi ou accumuler les contrats précaires de type intérim ou CDD. Et cela traduit de nouvelles formes de pauvreté. « Je pense qu’il faudrait une loi pour encadrer le travail temporaire et les contrats à durée déterminée (CDD) », souhaite Olivier Cardot, secrétaire général adjoint de l’USM. Le 21 décembre 2018, le département des affaires sociales et de la santé a réuni les partenaires sociaux. En effet, le gouvernement monégasque souhaite une concertation avec les partenaires sociaux pour aboutir à l’élaboration d’un texte encadrant l’intérim.

« Logement »

Avec une surface constructible limitée, les prix de l’immobilier explosent et se loger à Monaco devient difficile pour les plus fragiles économiquement. « Le gros problème, c’est le prix exorbitant des loyers. Les retraités à faibles revenus sont contraints de partir. Mais, je pense aussi aux jeunes couples, lance Robert Ferrua, directeur de Caritas Monaco. Il n’y aurait pas de problème de précarité si les prix des logements étaient abordables ». « Le facteur de pauvreté à Monaco est constitutif des prix élevés des loyers. Beaucoup de travailleurs ne peuvent pas vivre en Principauté », confirme Olivier Cardot. A Monaco, les baux sont d’un an minimum et la rupture de bail n’existe pas. Le loyer pour toute la durée du bail doit être entièrement payé. « Le problème de l’encadrement des loyers est primordial. Car il a une influence sur les prix des loyers des communes limitrophes », estime Frédéric Platini, secrétaire général de la Croix Rouge monégasque. Dans le secteur protégé, les loyers sont inférieurs au secteur privé. Et les locataires peuvent, en fonction de leurs revenus, bénéficier d’une aide au logement (3). Mais finalement, ce sont peut-être les conditions de vie des ménages à Monaco et les restrictions qu’ils doivent consentir vis-à-vis de biens de consommation de base qui permettent aussi de mesurer le sentiment de pauvreté, même s’il est relatif. Ces restrictions de consommation, qui peuvent inclure, par exemple, des retards de paiement, peuvent déclencher le sentiment d’être « pauvre », même s’il y a un décalage entre ce ressenti et leur exposition réelle à la pauvreté économique. Mais en principauté, les écarts de revenus sont si grands entre le haut et le bas de l’échelle, que l’on peut vite en avoir le vertige.

 

(1) Le budget primitif 2019 envisage des recettes à 1,346 milliards d’euro, en hausse de 128,5 millions d’euros (+10,6 %), et des dépenses se montant à 1,342 milliards d’euros, soit une augmentation de 126,8 millions d’euros (+10,4 %).
(2) L’article 2012 du code pénal indique que : « Sera punie d’un emprisonnement de 1 à 6 mois toute personne qui, n’ayant ni domicile, ni résidence, ni ressources, sera trouvée sur le territoire de la principauté, sans y exercer habituellement un métier ou une profession. »
(3) Il s’agit de l’Aide Nationale au Logement (ANL) pour les Monégasques. Et de l’Allocation Différentielle de Loyer (ADL) pour les autres nationalités.

 

Suite du dossier :

Pauvreté, que font les pouvoirs publics ?

journalistPascallel Piacka