« Il est facile de dire que la pauvreté n’existe pas à Monaco »

Pascallel Piacka
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En France, 8,8 millions de personnes vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2016 d’après l’Institut national de la statistique et des études économiques, soit 14 % de la population. A l’ère de la globalisation, que signifie être pauvre ou précaire de nos jours ? Frontalière de la France, la principauté est-elle concernée et impactée ? Eléments de réponses avec le père Philippe Blanc, délégué épiscopal à la charité et à la solidarité au diocèse de Monaco.

Père Philippe Blanc, quelles sont vos fonctions au sein du diocèse de Monaco ?

Depuis septembre 2018, je suis le délégué épiscopal à l’œcuménisme, en charge des questions liées à la charité et solidarité.

Quel état des lieux pouvez-vous dresser ?

Premièrement, nous devons prendre en compte l’ensemble des associations ou mouvements caritatifs reconnus par le diocèse. Je pense bien sûr aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Elles sont présentes dans trois paroisses de notre diocèse. Elles sont très actives et en permanence au contact avec les personnes en difficultés. Elles traitent des situations de fragilité, de pauvreté et d’aides ponctuelles, ou qui peuvent être étalées dans le temps. Leurs actions vont de la prise en charge du paiement d’un loyer jusqu’à la fourniture de nourriture pour les familles en difficultés financières. C’est l’élément fort de notre diocèse au quotidien.

Il y aussi l’association catholique Caritas Monaco ?

Oui. Cette association a été fondée en 1990 par Monseigneur Joseph Sardou (1922-2009), le prédécesseur de Monseigneur Bernard Barsi [Monseigneur Sardou a été archevêque de Monaco du 31 mai 1985 au 16 mai 2000 — N.D.L.R]. Caritas Monaco a une double mission. Elle intervient pour des situations de pauvreté ou de détresse locale et sur les communes limitrophes. Elle intervient aussi en Italie, notamment à Vintimille auprès des migrants, et ailleurs, au niveau international.

Caritas Monaco intervient aussi en France ?

Des volontaires monégasques apportent et distribuent un soir par mois [le vendredi – N.D.L.R] de la nourriture à Nice. Le 11 janvier, un groupe a servi 240 repas dans les rues de la cité azuréenne. Il faut noter que les denrées alimentaires sont fournies par le Café de Paris, le Yacht Club de Monaco et par le restaurant Cipriani. Il y a aussi des volontaires qui vont à Menton et Roquebrune-Cap-Martin tous les jeudis. C’est un moment d’échanges avec ces personnes en grandes difficultés.

Il y a d’autres structures ?

Je note aussi l’engagement des guides et scouts monégasques. En partenariat avec le Fourneau économique Nice [une association humanitaire d’entraide sociale – N.D.L.R], ils organisent un repas à 1 euro pour les personnes sans domicile fixe. Pour la 5ème édition de l’opération Un grand Chef pour Tous, ils ont eu l’excellente idée d’inviter Christian Garcia [le chef des cuisines du palais princier – N.D.L.R]. Monseigneur Barsi avait fait le déplacement pour les soutenir. Les actions de Saint-Vincent-de-Paul se situent plutôt sur la commune de Beausoleil.

La pauvreté et la précarité existent à Monaco et dans les communes limitrophes ?

Dans nos paroisses [Monaco compte un diocèse et six paroisses – N.D.L.R], des gens viennent au quotidien demander de l’aide. Ils sollicitent un soutien pour l’hébergement, la nourriture et les vêtements. Les besoins sont multiples et on constate diverses formes de pauvreté. Il y a aussi de l’accompagnement personnel. C’est une autre vraie forme de pauvreté. On n’en parle pas assez souvent. Il n’y a pas uniquement qu’une pauvreté liée à la dimension matérielle.

C’est-à-dire ?

Je fais référence à la pauvreté liée au manque d’affection, à la solitude et aux situations d’abandons. Et là, toutes les catégories d’âges sont touchées : des plus jeunes jusqu’aux personnes âgées. Nous sommes parfois surpris des échanges à l’occasion des aumôneries scolaires.

Pourquoi ?

Il y a des enfants qui ne voient que très peu leurs parents. C’est la conséquence d’un éloignement relatif aux rythmes professionnels. Il y a aussi les personnes âgées seules, qui sont éloignées de leurs enfants pour les mêmes motifs professionnels. Ce sont des situations de solitudes douloureuses. Ce sont des réalités qui touchent de plein fouet la personne humaine, ici, à Monaco.

Comment définir la pauvreté ?

C’est une vaste question ! Peut-on définir la pauvreté simplement sur des bases salariales ? J’ai par exemple entendu récemment lors d’une réunion de la conférence Saint-Vincent-de-Paul, le cas d’un monsieur qui avait auparavant une situation très favorable. Mais suite à des affaires non conclues, il a été totalement ruiné. Actuellement, la situation de ce monsieur peut être considérée comme une situation de pauvreté. En outre, j’attire l’attention sur le fait qu’il ne faut pas uniquement s’attacher aux statistiques. Il faut vraiment avoir une gestion individuelle et au cas par cas.

Les Monégasques sont concernés ?

Effectivement, cette question est difficile à concevoir concernant les Monégasques. Ils ne sont pas majoritaires parmi les résidents à Monaco. Il faut se concentrer sur les résidents étrangers. Je pense notamment aux Philippins ou aux Sri-Lankais, qui sont très présents à Monaco et très utiles pour leur force de travail.

Mais quand on regarde autour de soi, on ne voit pas de pauvres à Monaco !

Il est facile de dire que la pauvreté n’existe pas à Monaco. Mais lorsqu’on est sur le terrain, il y a des situations de pauvreté.

Il n’y a pas de SDF à Monaco ?

Il y a des personnes qui viennent dans les paroisses à la recherche d’un toit pour la nuit. Certainement pas des Monégasques. Mais de quelles nationalités ? C’est difficile à déterminer. D’où la complexité des situations. Il faut ouvrir les yeux sur la réalité. Il ne faut pas s’arrêter sur des idées ou slogans. Les paroisses apparaissent pour ces démunis comme des ultimes lieux d’accueil et d’écoute. On ne peut pas logiquement satisfaire à toutes les demandes. Mais on peut servir de relais relationnel pour l’entraide.

Y a-t-il un accueil d’urgence ?

Bien sûr, on ne va pas demander la pièce d’identité à un démuni en situation d’urgence. Par la suite, nous devons engager des démarches administratives, pour rendre les situations légales. Nous n’encourageons pas des comportements sortant des règles. C’est important et j’insiste sur ce point. Il y a des individus utopistes qui pensent qu’une venue à Monaco réglera l’ensemble de leurs problèmes. Malgré sa générosité, la principauté n’a pas toutes les structures nécessaires d’accueil. Par exemple, il n’existe pas d’accueil de nuit. Les seules solutions seraient un hébergement dans nos locaux paroissiaux ou chez l’habitant. Si je fais une comparaison avec Nice, nous n’avons pas de fourneaux économiques.

Quel est le rôle des chrétiens face à la pauvreté ?

Ils ne doivent pas occulter le problème en renvoyant vers les associations ceux qui en ont besoin. Les chrétiens doivent prendre en charge eux-mêmes les personnes en difficulté. C’est aussi un défi que d’ouvrir les portes des maisons pour l’accueil. Par exemple, depuis 2 ans à l’occasion de la journée mondiale des pauvres [chaque 18 novembre – N.D.L.R], la conférence Saint-Vincent-de-Paul a organisé un repas à Menton pour les sans-abri et démunis. C’était un repas de fête, dans un restaurant.

Ca vous a inspiré une idée ?

L’idée serait qu’en 2019 nous puissions organiser un repas pour la journée des pauvres à Monaco. Forcément, il n’y aura pas que des sans-abri, mais aussi des individus isolés, en détresse et en souffrance affective et psychologique. Ces personnes pourraient venir de Monaco et des communes limitrophes. A Monaco, par commodité, nous pouvons décaler la date du 18 novembre [19 novembre Fête Nationale – N.D.L.R]. Ce repas pourrait se dérouler le 1er décembre 2019.

La mendicité est interdite à Monaco ?

Effectivement, elle est interdite légalement [par l’article 212 du code pénal – N.D.L.R]. Mais cela ne règle pas le problème. La journée mondiale des pauvres a été créée à l’initiative du pape François. L’objectif, c’est d’ouvrir les yeux pour ne pas participer à certains aveuglements. Il ne faut pas éliminer le mot « pauvre ». Cette journée est pour l’église universelle. A noter que dans certains pays, les repas ont été servis dans les églises. Mais il n’y a pas d’excuses possibles. Car nous sommes tous concernés.

 

journalistPascallel Piacka