« Les faits sont là »

Raphaël Brun
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S’appuyant sur une nouvelle étude, Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques aux agents physiques à l’agence nationale de sécurité sanitaire, appelle les gouvernements français et monégasque à légiférer face aux cabines de bronzage. Explications.

L’origine de cette étude ?

On travaille depuis plusieurs années sur la question des UV artificiels. En 2013, de nouveaux décrets français qui encadrent le bronzage en cabines devaient entrer en application au 1er janvier 2014. Il était aussi prévu dans ces textes que le gouvernement fasse produire un rapport d’évaluation de l’effet de ces nouvelles mesures après 4 ans d’application. Ce qui nous amenait début 2018. Nous avons donc été sollicités par le ministère de la santé français pour faire une mise à jour des effets sur la santé lié au bronzage artificiel. Comme nous, Santé publique France et l’institut national du cancer (INCA) ont aussi été sollicités.

Vos principales conclusions ?

Un utilisateur de cabine de bronzage a 59 % de chance en plus de développer un mélanome cutané. D’une manière générale, aujourd’hui, il n’y a plus de doute scientifique. Toutes les preuves de la dangerosité du bronzage en cabine sont là et elles ne cessent de s’accumuler au fil des ans.

Mais, de toute façon, on s’expose forcément au soleil à un moment ou à un autre !

Oui mais les UV artificiels constituent en eux-mêmes un risque à part qu’il ne faut pas confondre avec les UV solaires qui, bien sûr, restent une source très importante de danger si on ne se protège pas.

A moins de 30 ans, l’Anses estime que 43 % des cas de mélanome peuvent être attribués aux cabines UV ?

C’est le résultat d’études épidémiologiques qui permettent de distinguer précisément la pratique du bronzage naturel de celle du bronzage artificiel. On est donc en capacité de dire aujourd’hui que plus on s’expose à des UV artificiels jeune et plus le risque de développer un mélanome cutané augmente.

Mais certains prétendent que ces cabines de bronzages préparent la peau à l’exposition au soleil et apportent de la vitamine D ?

C’est totalement faux. La composition des UV délivrés naturellement par le soleil ou en cabine n’est pas la même. Donc, s’exposer en cabine ne remplace pas le soleil naturel. Et heureusement d’ailleurs, car les doses reçues lors d’une séance de bronzage en cabine avoisinent un soleil tropical. Or, si on s’exposait au soleil tropical sans protection, on brûlerait instantanément. Les appareils à UV comportent une quantité d’UVB qui sont les UV qui sont les plus dangereux.

Mais il y aussi les UVC ?

Si les UVC sont encore plus dangereux, ils sont totalement filtrés par l’atmosphère. Les UVB sont à l’origine des coups de soleil, mais ils nous font bronzer. Une fois que l’on a bronzé, la peau est relativement protégée d’autres coups de soleil et d’autres agressions. Alors qu’avec les cabines de bronzage, on a une proportion d’UVA qui est beaucoup plus importante que dans les UV naturels. Et la proportion d’UVB est beaucoup plus faible. Résultat, comme il n’y a pas d’UVB, il n’y a pas les coups de soleil, mais il n’y a pas non plus le bronzage. Du coup, dans les cabines, on ne bronze pas, on colore seulement notre peau.

C’est quoi le bronzage ?

Le bronzage est une production de mélanine au niveau de la peau, qui l’épaissit. Il y a donc une action biologique très particulière : avec une peau épaissie, on est davantage protégé. Avec les UVA dans les cabines de bronzage, on n’a pas ce phénomène. On a une dégradation de la mélanine qui a pour effet de colorer. C’est pour ça que le bronzage artificiel ou naturel, ce n’est pas tout à fait pareil en termes de rendu.

Quelle est la différence ?

Avec le bronzage artificiel, on a souvent une coloration orangée, qui est lié à la dégradation de la mélanine et à l’absence de production de mélanine. Donc le bronzage en cabine ne permet pas de préparer la peau au soleil, c’est parfaitement vrai. Si après avoir fait des UV en cabine on s’expose en extérieur, on attrapera malgré tout des coups de soleil tout aussi douloureux et nocifs.

A Monaco, 6 instituts sont autorisés à pratiquer le bronzage par UV : lorsqu’on conjugue ces rayons en cabine avec le soleil de la principauté, que se passe-t-il ?

Les risques liés au bronzage artificiel ou naturel sont les mêmes, avec une hausse du risque de développer un mélanome et une accélération du vieillissement de la peau. Les mécanismes ne sont pas les mêmes. Le bronzage naturel implique majoritairement des UVB dans les processus de cancérogénèse. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a limité en 1997 en particulier la quantité d’UVB dans les appareils à UV. Mais depuis le début des années 2000, on sait que les UVA qui sont très majoritairement présents dans les cabines à UV, sont aussi responsables d’une forme de cancérogenèse, qui n’est pas tout à fait la même qu’avec les UVB. Donc, au final, on peut dire que si on bronze au soleil sans se protéger et qu’en plus on fait des séances en cabines à UB, les risques de tumeur s’additionnent.

Depuis 2005, vous déconseillez l’usage de ces cabines de bronzage, études et chiffres à l’appui : pourtant, presque 15 ans après, on a l’impression que rien n’a vraiment changé ?

On essaie de provoquer une prise de conscience, mais on est confronté à des habitudes qui sont bien ancrées. Les dernières réglementations ont interdit aux instituts d’afficher le message qui indique que le bronzage artificiel permet de préparer la peau au soleil. Pourtant, on retrouve dans le discours de certains instituts ces arguments-là. Malheureusement, le niveau d’information n’est donc pas suffisant. Voilà pourquoi on appelle les pouvoirs publics à prendre les mesures qui s’imposent pour faire cesser ces expositions.

Le bronzage est toujours à la mode ?

La pratique du bronzage semble en légère diminution. Mais, comme le montre des enquêtes de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), alors que c’est interdit, des moins de 18 ans font des séances d’UV.

Mais les instituts de beauté défendent leur activité, en mettant en avant des règles de sécurité qu’ils affirment respecter ?

Les études scientifiques montrent qu’il n’existe pas de dose minimale d’UV sans risques. Par ailleurs, ces instituts ne sont pas dirigés par des médecins. Des clients peuvent avoir des problèmes de photosensibilité et déterminer un phototype, ce n’est peut-être pas si évident que ça… Or, on sait que selon le type de peau, il y a des risques plus ou moins importants de développer des tumeurs. Voilà pourquoi notre message est clair. Surtout qu’il existe d’autre façon de se colorer la peau que de faire des UV en cabines.

Comment ?

Il faut toujours évaluer les risques qui accompagnent ces produits de substitution. Une coloration est par exemple possible par le biais de produits que l’on applique sur la peau.

Les instituts de beauté ont aussi rappelé qu’ils sont contrôlés tous les deux ans par une entreprise indépendante, et qu’ils changent les lampes tous les deux ans ?

C’est le minimum pour éviter des accidents. Notamment pour éviter des surexpositions et des brûlures. Mais tout ça ne répond pas du tout à cette problématique de santé publique.

Il y aussi une limite : il est interdit de faire plus de 30 séances par an ?

Sauf que rien ne vous empêche d’aller dans deux instituts et de faire 60 séances par an. Je ne pense pas qu’il y ait de carnets de suivis pour l’exposition au bronzage, qui empêcherait quelqu’un d’agir de la sorte. On a encore peu de données robustes sur le plan scientifique, mais on est interpellé par quelques études qui mentionnent la possibilité d’une addiction chez certaines personnes au bronzage en cabines. Avec du coup des comportements à très hauts risques, car certaines personnes ne peuvent plus s’en passer et font un nombre de séances très important.

Certains professionnels estiment qu’on attribue trop facilement les mélanomes aux cabines, et que le soleil est tout aussi responsable ?

Effectivement, le plus grand nombre de mélanomes répertoriés aujourd’hui dans la population est bien sûr en lien avec le soleil. Ce qui est logique. Car on est tous beaucoup plus exposés au soleil qu’aux cabines de bronzage. Il est donc logique qu’en France, on retrouve à peu près 10 000 cas de mélanomes par an qui sont liés au soleil. Mais aujourd’hui, on est capable de dire qu’un peu moins de 400 mélanomes par an sont liés exclusivement à la pratique du bronzage en cabines et non pas au soleil.

Le syndicat national des professionnels de bronzage en cabine (SNPBC) craint la disparition de 10 500 emplois directs et indirects : il y a aussi un important risque de casse sociale dans ce dossier ?

Nous ne sommes pas qualifiés pour parler de ces aspects-là. Nous, on traite de la santé. On donne aux pouvoirs publics les informations qui sont nécessaires sur le volet de la santé. Ensuite, c’est aux pouvoirs publics de faire la balance entre les risques divers pour la santé et d’autres risques, éventuellement économiques.

Qu’attendez-vous du gouvernement français ?

Il faudrait interdire ces cabines de bronzage. Il n’est plus question d’attendre ou de se poser des questions. Les faits sont là. C’est un problème de santé publique.

Monaco devrait suivre le même chemin et légiférer ?

Oui. L’idée, c’est aussi qu’une position française qui serait ferme et forte sur ce sujet pourrait certainement avoir des échos notamment en Europe. Même s’il y a du soleil à Monaco, il y aussi beaucoup de personnes qui font des UV dans les pays du sud, car il y a cette idée fausse que cela prépare la peau au soleil. Le Brésil, un pays où il y avait beaucoup de cabines à UV, a fini par les interdire. C’est aussi interdit en Australie. Mais pas encore en Europe.

 

journalistRaphaël Brun