Faut-il interdire les cabines de bronzage ?

Raphaël Brun
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Depuis des années, les cabines de bronzages sont pointées du doigt pour leur dangerosité. Une nouvelle étude de l’agence nationale de sécurité sanitaire française avance des preuves scientifiques supplémentaires et réclame désormais la fermeture pure et simple de ces cabines à UV. Le gouvernement monégasque prône la vigilance. 

Cette fois, il n’y a plus aucun doute à avoir. « Le risque de cancer est avéré » pour les utilisateurs de cabines de bronzage, affirme l’agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) française. Les données scientifiques s’empilent et, depuis des années, les conclusions ne varient pas. Dans un nouvel avis rendu en octobre 2018, l’ANSES a donc demandé « aux pouvoirs publics [français] de prendre toute mesure de nature à faire cesser l’exposition de la population aux UV artificiels ». Dans l’interview qu’il nous a accordée (lire par ailleurs), Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques aux agents physiques à l’ANSES, qui a suivi l’expertise, réclame l’arrêt des cabines de bronzage, mais aussi l’arrêt de la vente d’appareils émettant des UV pour les particuliers. Les recommandations sont donc plus radicales qu’auparavant, mais le problème de fond et les conclusions restent identiques.

« Cancérogènes certains »

Déjà, dans un avis rendu en 2014, l’ANSES demandait « la cessation à terme de tout usage commercial du bronzage par UV artificiels » et estimait que la dernière réglementation en date, qui remontait alors à 2013, ne constituait qu’une réponse « partielle et insuffisante au regard du risque avéré de cancers cutanés pour les utilisateurs ». Désormais, l’attente n’a que trop duré estime l’ANSES, tout en rappelant que les preuves scientifiques de dangerosité ne font que s’empiler depuis des années. Et l’ANSES n’est pas la seule à estimer que l’urgence est réelle. En 2009, le centre international de recherche sur le cancer a estimé que les rayonnements artificiels étaient des « cancérogènes certains ». Quelques années plus tard, en 2015, l’Académie de médecine française, des dermatologues et des sénateurs français ont demandé l’interdiction des cabines à UV. Mais le gouvernement français a préféré durcir l’encadrement en légiférant. Or, en 2016, 63 % des 982 cabines contrôlées en France par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), se sont révélées être en faute, que ce soit pour des raisons de sécurité ou pour des infractions sur la publicité autour de cette activité. En effet, la publicité et les promotions sont interdites. En France, plus de 12 500 appareils de bronzage sont en activité, d’après le syndicat national des professionnels du bronzage en cabine (SNPBC). Bien sûr, rien de comparable à Monaco, où seulement 6 instituts sont autorisés à proposer du bronzage par UV, en plus des soins esthétiques courants. « Avant toute mise en œuvre d’une telle activité, le demandeur doit se déclarer auprès de la direction de l’action sanitaire et fournir un dossier complet permettant de contrôler la qualité des appareils et de la formation suivie », souligne le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Didier Gamerdinger.

« Mesures »

Aujourd’hui, la pression ne semble jamais avoir été aussi forte autour de cette activité. Du coup, le SNPBC rappelle que l’enjeu est aussi économique et social car ce métier représente quelque 22 000 emplois en France. Mais la mécanique semble aujourd’hui enclenchée, et elle répond à une chronologie précise. « En 2013, de nouveaux décrets français qui encadrent le bronzage en cabines devaient entrer en application au 1er janvier 2014. Il était aussi prévu dans ces textes que le gouvernement fasse produire un rapport d’évaluation de l’effet de ces nouvelles mesures après 4 ans d’application de ces nouvelles mesures. Ce qui nous amenait début 2018. Nous avons donc été sollicités par le ministère de la santé français pour faire une mise à jour des effets sur la santé liés au bronzage artificiel », explique Olivier Merckel. Pour compléter ce travail, Santé publique France et l’institut national du cancer (INCA) ont aussi été sollicités. Entre 1980 et 2005, le nombre de nouveaux cas de cancers cutané a été multiplié par plus de trois. Ce type de cancer est l’un de ceux qui a le plus augmenté et cette hausse continue. En France, 90 % des cancers cutanés sont des carcinomes. Même s’ils sont moins répandus, les mélanomes restent les plus dangereux. Selon des chiffres communiqués par l’institut national du cancer, 14 325 nouveaux cas de mélanomes ont été identifiés en France en 2015 et il y a eu 1 773 décès.

« Artificiels »

L’ANSES a publié en octobre 2018, des chiffres précis : « 382 cas de mélanomes pouvaient être attribués à l’exposition aux appareils de bronzage » et le risque de développer un mélanome pour celles et ceux qui ont pratiqué le bronzage artificiel au moins une fois avant 35 ans, a augmenté de 59 %. Autre chiffre qui marque les esprits : l’ANSES indique que 43 % des cas de mélanomes chez les jeunes peuvent être imputés à l’utilisation des cabines à UV. « Deux études épidémiologiques récentes réalisées aux États-Unis et en Norvège ont conforté le niveau de preuve du risque cancérigène lié à l’utilisation des appareils de bronzage », ajoute l’ANSES, tout en rappelant une information fondamentale, mais qui reste encore trop souvent ignorée : les cabines de bronzage ne préparent pas la peau au bronzage solaire, car « la coloration de la peau provoquée par l’exposition aux UV artificiels suit un mécanisme différent de celui du bronzage naturel et n’assure aucune protection contre les effets délétères des UV. Ainsi, l’exposition aux UV artificiels ne prépare pas la peau à l’exposition solaire et ne protège pas des coups de soleil. Enfin, l’utilisation de cabines de bronzage ne permet pas un apport significatif de vitamine D ». Quant au vieillissement de la peau, il serait quatre fois plus rapide avec les lampes de bronzage qu’avec le soleil. Et pas question de se contenter de limiter l’utilisation de ces cabines à UV : « Aucune valeur limite d’irradiance ou de dose ne peut être fixée pour protéger les utilisateurs », explique l’ANSES.

« Vigilant »

En principauté, la vente et à la mise à disposition du public de certains appareils de bronzage utilisant des rayonnements ultraviolets dans les instituts spécialisés est réglementé par l’arrêté ministériel n° 2007-318 du 15 juin 2007. Ce texte impose une série de règles. Notamment « une qualification spécifique du personnel proposant cette prestation, le marquage CE des appareils et des lunettes fournies, un contrôle technique régulier desdits appareils par des organismes reconnus ainsi qu’une mention visible de mise en garde à destination de l’utilisateur. En outre, l’utilisation de cabines de bronzage par des mineurs est totalement interdite », détaille le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Didier Gamerdinger. Selon l’article 5 de cet arrêté, le personnel de ces instituts doit posséder une formation spécifique mise à jour tous les 5 ans. Mais ce n’est pas tout. Les six instituts installés en principauté peuvent être contrôlés par un médecin-inspecteur de la direction de l’action sanitaire, qui peut, en cas d’infraction, dresser un procès-verbal qui sera ensuite transmis à la justice. Ce qui n’empêche pas le gouvernement monégasque de rester très attentif aux conclusions rendues par les experts français. « En vertu des accords de coopération technique entre le département des affaires sociales et de la santé (DASA) et les agences françaises telles que l’agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ou l’ANSES, les autorités sanitaires monégasques s’appuient sur l’expertise technique de ces entités », explique Didier Gamerdinger. Interrogé par Monaco Hebdo, le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé reconnaît avoir pris connaissance de cet avis « avec la plus grande attention ». Reste désormais à savoir si Monaco franchira le pas et interdira les cabines à UV en principauté. « Pour l’heure, cet avis n’a pas donné lieu à un changement de réglementation en France. Le gouvernement princier demeure vigilant aux évolutions qui pourraient intervenir à ce sujet », glisse Didier Gamerdinger, sans en dire davantage. En interdisant les premiers les cabines à UV, le Brésil et l’Australie ont été précurseurs. Monaco pourrait-il leur emboîter le pas ?

 

journalistRaphaël Brun