e-Education
« Il ne s’agit pas de transformer
les classes en laboratoire »

Pascallel Piacka
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Dans le cadre de la transition numérique, la direction de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports soutient une série de projets centrés sur l’e-éducation. Décryptage.

Le système éducatif monégasque est engagé dans des transformations pédagogiques et organisationnelles profondes, de l’école maternelle au post-baccalauréat. Ces évolutions nécessitent de mobiliser les potentialités offertes par le numérique. « L’e-éducation est une nouvelle étape du numérique en milieu scolaire à Monaco, explique le directeur de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports (DENJS), Isabelle Bonnal. Pour mémoire, le 18 septembre 2014, le prince Albert II a lancé le plan numérique scolaire, à l’occasion de sa visite à l’école Saint-Charles ».

« Plan quinquennal »

La DENJS produit aujourd’hui un grand nombre de données liées à la vie scolaire, aux évaluations et aux résultats des élèves. Une grande variété de données numériques personnelles sont ainsi collectées, stockées et font l’objet de traitements. « Nous avons des objectifs ambitieux. C’est-à-dire la généralisation des équipements numériques dans tous les établissements publics de la Principauté, poursuit Isabelle Bonnal. L’expérimentation du projet a débuté dès 2011, lorsque Michel Roger était ministre d’Etat ». La DENJS s’assure que les flux, les traitements et l’hébergement de ces données scolaires respectent strictement la vie privée. « Nous avons mis en place un plan quinquennal [2015-2019 — N.D.L.R.] doté de crédits spécifiques pour un total de 2,2 millions d’euros », ajoute le directeur de la DENJS. Ce dispositif de garanties constitue donc le préalable indispensable à l’entrée de l’enseignement dans l’ère des données numériques. L’enseignement est axé sur des technologies qui permettent la création de nouvelles solutions pédagogiques. « A cette fin, trois grands axes sont développés dans les établissements du primaire et du secondaire, explique Isabelle Bonnal. C’est-à-dire le “coding” (1), l’accompagnement des élèves dans leur projet d’orientation via un “chatbot” (2), et le développement d’un “cloud” pédagogique ». Objectif : répondre au développement dans le milieu éducatif du concept d’e-éducation. Ce terme est utilisé pour désigner des scénarios pédagogiques faisant intervenir des outils ou services technologiques. « C’est pourquoi, le gouvernement a souhaité acquérir des outils favorisant l’apprentissage de la programmation et de l’algorithmique, dès l’école primaire, ajoute Isabelle Bonnal. Je pense à “Beebot” (3) pour les élèves de 5 ans, à “Blue-bot” (4) pour les CP-CE1, à “Mover kit” (5) pour les CE2, et à “Thymio” (6) pour les CM1 ».

E-élèves

Le « e » qui renvoie à « électronique » ou « en ligne » permet d’inclure divers formats d’enseignement et d’apprentissage. Tout comme l’e-formation, l’e-éducation présente diverses caractéristiques. C’est-à-dire des supports en ligne ou hors-ligne, un apprentissage individuel ou collectif, et la présence d’un formateur à distance ou enseignant, et la possibilité de fournir des aides et corrections. « J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de transformer les classes en laboratoire, souligne Isabelle Bonnal. Il s’agit plutôt de permettre aux élèves d’acquérir les compétences nécessaires pour évoluer au XXIème siècle ». Ces formats flexibles permettent de proposer des contenus différenciés. Les élèves travaillent à leur rythme et peuvent se connecter depuis n’importe quel ordinateur. Ces solutions ont pour objectif de renforcer l’autonomie des apprenants, d’assurer une continuité dans le temps, tout en favorisant l’engagement de l’élève à être acteur de ses apprentissages. « A la rentrée 2019-2020, l’objectif est de former au “coding” plus de 2 700 élèves, du public primaire et secondaire », annonce le directeur de la DENJS. L’e-élève devrait à terme disposer d’un environnement personnalisé, ce qui lui permettra de faire le point sur ses besoins. Et accéder à des aides adaptées, voire des parcours pédagogiques spécifiques. « La DENJS a mis en place Hello Charly. C’est-à-dire un “Chatbot” utilisant Facebook messenger. L’élève pose des questions et affine son projet d’orientation, suite aux réponses », détaille Isabelle Bonnal. Hello Charly devrait venir en complément du dispositif actuel : les conseillers d’orientation et le centre d’information de l’éducation nationale (CIEN). Le développement d’un “cloud” pédagogique a impliqué le déploiement d’une plate-forme numérique dédiée, appelée Teams. « Cette plate-forme facilite la collaboration et le partage des cours et exercices, reprend Isabelle Bonnal. Le “cloud” pédagogique permet ainsi aux élèves et enseignants d’avoir accès à ces outils grâce aux ordinateurs, tablettes et smartphones ». En outre, les banques de ressources numériques éducatives (BRNE) pourraient à l’avenir être mises à disposition des élèves et des professeurs. « En France, il existe la plate-forme m@gistère pour les professeurs. C’est un dispositif d’e-formation pour les enseignants du premier et second degré, indique pour sa part Nicolas Rodier, conseiller technique à la DENJS. La future aide apportée aux professeurs est un enjeu important ». Les BRNE sont organisées par cycles d’apprentissage, c’est-à-dire en français, en sciences, en histoire-géographie, en mathématiques, et en langues vivantes étrangères. Elles répondent également spécifiquement aux besoins des élèves porteurs de handicap de type DYS(7) ou d’autisme.

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Inégalités

Certains sociologues rappellent la nécessité de faire la différence entre l’accès et l’usage. La fracture numérique des années 2000 semble être résorbée : 98 % des 12 à 17 ans ont aujourd’hui un ordinateur chez eux. Néanmoins, il demeure de fortes inégalités liées à leur utilisation. Le sociologue Fabien Granjon parle de « fractures numériques de second degré », définies comme étant des inégalités sociales. Selon ce spécialiste des médias numériques, elles résultent d’un usage différent des mêmes outils. « En principauté, il me paraît inapproprié de parler de fracture numérique, estime Isabelle Bonnal. Les élèves ont un accès large aux outils numériques dans leur cadre privé et familial ». Selon l’Institut Monégasque de la Statistique et des Etudes Economiques (IMSEE), 2,4 appareils informatiques sont recensés dans chaque résidence principale monégasque. « Il ne s’agit en aucun cas d’externaliser le travail numérique à la maison, précise le directeur de la DENJS. Mais, plutôt d’intégrer les pratiques numériques au quotidien de la classe ». Les technologies numériques revêtent un rôle important dans l’apport de ressources éducatives adaptées et accessibles aux élèves en difficulté, victimes, par exemple, de dyslexie, de dysorthographie ou d’autisme. « Pour répondre à cette attente, des tablettes et ordinateurs ont été alloués aux élèves notamment à l’école Saint-Charles », indique Nicolas Rodier, conseiller technique à la DENJS. Les ressources numériques peuvent contribuer à améliorer l’accueil et la pleine intégration de ces élèves et faciliter le suivi de leur scolarité par leurs parents. Les adaptations ainsi proposées profitent alors à tous les élèves, porteurs de handicap ou non. « C’est une priorité pour la DENJS et un gage de réussite du système scolaire monégasque » rappelle Isabelle Bonnal. “Digital natives” rime parfois avec exclusion numérique. C’est-à-dire beaucoup d’adolescents fragiles, des milieux populaires ou ruraux, sont considérés comme des “digital immigrants”. « Le concept de “digital natives” ou enfant du numérique est à nuancer, commente Isabelle Bonnal. Si les élèves sont immergés tôt dans une culture numérique, ils leurs restent néanmoins à développer des compétences adaptées à l’univers scolaire ». Une expérimentation a été menée au collège Charles III. Et celle-ci a révélé que l’utilisation de tablettes numériques nécessitait un certain apprentissage pour les élèves. « Je tiens à ce que le triptyque « utiliser, comprendre, créer » soit mis en œuvre. Et chaque élève sera ainsi un citoyen numérique autonome et responsable », espère le directeur de la DENJS.

Illectronisme

L’illectronisme, c’est-à-dire l’illettrisme du numérique, ne se contente pas d’être un obstacle empêchant la participation à la vie démocratique. Car aujourd’hui, ceux qui en souffrent sont face à un phénomène global, avec des services publics et scolaires qui tendent vers des procédures de dématérialisation. Dans ce contexte, l’illectronisme est-il la promesse d’une exclusion sociale pure et simple ? « L’action de la DENJS permet à tous les élèves scolarisés en principauté de s’approprier les codes, les usages et les outils du numérique, estime Isabelle Bonnal. C’est une garantie d’égalité des chances de réussite offerte à la jeunesse monégasque ». L’illectronisme résulte aussi de craintes ou d’aversions, et il se différencie de l’e-exclusion. Car il provient d’un manque de savoirs, et pas d’un manque de moyens pour l’accès au monde électronique. En outre, il prive certains élèves des usages de partages d’informations. « Le terme d’illectronisme me paraît donc peu adapté à l’offre éducative et pédagogique, actuelle et future, en principauté, pense le directeur de la DENJS. Monaco se positionne comme une “smart country”. Et le système éducatif monégasque est partie prenante de la transition numérique ».

 

Education : Du numérique, partout Intelligence artificielle

Le développement de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine scolaire devrait à l’avenir modifier les pratiques quotidiennes des enseignants. L’IA pourrait apporter une assistance à l’évaluation et à la correction des travaux des élèves et permettre ainsi aux professeurs d’adapter leurs accompagnements aux besoins de chaque élève. « La DENJS sensibilise, informe et conseille les responsables des traitements, notamment les chefs d’établissements », explique Nicolas Rodier, conseiller technique à la DENJS. Le déploiement progressif des objets connectés vise aussi à enrichir et à renouveler les modalités d’apprentissage. « Nous veillons au respect du cadre légal relatif aux données personnelles. Et nous travaillons avec la Commission de contrôle des informations nominatives (CCIN) et l’Agence Monégasque de Sécurité Numérique (AMSN) », ajoute Nicolas Rodier. Les simulations immersives, c’est-à-dire les réalités augmentées et virtuelles, apparaissent comme des champs prometteurs. A terme, les élèves devraient parvenir à un apprentissage par compétences, notamment dans les voies professionnelles et technologiques.

 

Pix : certification numérique

L’e-éducation implique de proposer des modalités d’évaluation spécifiques pour les compétences numériques. Pour cela, il existe un cadre de référence, inspiré du cadre européen Digcomp et valable de l’école primaire jusqu’à l’université. Ce référentiel qui établit une progression des niveaux de maîtrise, est couramment utilisé via la plate-forme Pix. « La DENJS travaille à la mise en oeuvre d’une plate-forme Pix pour les élèves pour la rentrée 2019. Et un Pix pour les professeurs, par la suite, avec les garanties de protection des données nécessaires », indique Nicolas Rodier, conseiller technique à la DENJS. La plate-forme Pix permet aux élèves de fin de 3ème et de lycée de tester régulièrement leurs compétences numériques. Le référentiel Pix couvre plus de 500 savoirs, savoir-faire et enjeux du numérique.

 

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