« Le monstre est aux confins de l’humain et de l’inhumain »

Anne-Sophie Fontanet
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Journaliste et écrivain, Philippe Lançon était à Monaco jeudi 13  décembre dans le cadre des Rencontres Philosophiques. Rescapé du massacre de Charlie Hebdo, il a accepté d’intervenir sur la thématique du “monstre en nous”. Entretien.

« Bonjour, je suis Philippe… » Attablé au restaurant de l’hôtel Colombus, le dernier lauréat du prix spécial du jury Renaudot et du prix Femina pour son ouvrage Le Lambeau(1) est d’une accessibilité déconcertante. Dans ce roman, il livre une partie de ce qu’il était et de ce qu’il est devenu après le 7  janvier 2015, matinée du massacre perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo. Journaliste pour Libération, pour lequel il écrit des critiques littéraires, artistiques ou de théâtre, Philippe Lançon est aussi chroniqueur pour le journal satirique Charlie Hebdo. Malgré tout ce qu’il s’est passé et ce qu’il a enduré, son quotidien en 2018 reste le même, centré sur une écriture qui est un exutoire salvateur. Vous ne le verrez que de profil sur la photo que son éditeur Gallimard a bien voulu transmettre à Monaco Hebdo. Pourtant, en face à face, Philippe Lançon ne détourne pas le visage. Il répond à toutes les questions. Même celles qui nous paraissent presque trop difficiles à poser. « Pour l’écriture de ce livre, je ne voulais pas attaquer le récit dans l’état où j’étais trois ans avant. » L’état psychologique dans lequel l’ont laissé ses mutilateurs. « Pour en vouloir aux gens, il faut les connaître. Or, moi, je ne les ai connus que 2 minutes 30. Des hommes en noir, c’est tout ce que j’ai vu… On ne peut pas en vouloir à des fantômes. »

17 interventions

Physiquement, c’est dans sa chair qu’il a compris ce qu’un monstre pouvait faire de pire. En trois ans et des mois d’hospitalisation à Paris, il a subi 17 interventions chirurgicales. Un temps nécessaire à sa très patiente reconstruction du tiers inférieur de son visage, pulvérisé par les balles de ses agresseurs. Parce qu’il s’est relevé d’entre les morts, parce qu’il faut bien donner un sens à l’insensé, Philippe Lançon a poursuivi par les mots tout ce que ses maux lui disaient. « Réfléchir à partir de mes expériences, c’est de ce point de vue que je peux m’exprimer. » Jeudi 13 décembre 2018, l’auteur participait à l’atelier des Rencontres Philosophiques de Monaco dont le thème était « Le monstre en nous, cruauté, barbarie et inhumanité ». « Comment ce qui se “montre” en l’humain peut-il être inhumain ? De quelle “humanité” vient la barbarie ? Comment penser le rapport que nous ne cessons d’entretenir entre ce qui se montre en nous d’humain, et ces abîmes d’où surgissent de nous des monstres – l’inhumanité de l’humain ? » C’est Robert Maggiori, membre fondateur des Rencontres Philosophiques, qui a fait appel à Philippe Lançon pour intervenir dans cet atelier, au côté de la philosophe Catherine Chalier. « C’est un vieux collègue de Libération et un ami dont j’apprécie le travail depuis longtemps. J’ai une totale confiance en lui », nous indique Philippe Lançon.

Double vision

Son attachement avec Monaco passe aussi par une reconnaissance de la principauté envers son travail d’écrivain. En 2012, il est le lauréat de la Bourse de la découverte remis par la fondation Prince Pierre pour son ouvrage, Les Îles (2). « J’ai hésité, mais je me suis pris au jeu », confesse Philippe Lançon au moment d’accepter la proposition de son ami Maggiori cette année. En 14 000 signes, le journaliste s’est livré sur sa vision du monstre, à travers sa récente visite du parc des monstres de Bomarzo, dans la province italienne de Viterbe. « Je me disais que j’allais peut-être improviser et puis j’ai commencé à réfléchir à cette visite. Réfléchir à l’identité du rapport de la nature et de la civilisation. Quel miroir il me tend ? », explique Philippe Lançon. C’est forcément par l’écrit qu’il a trouvé l’issue à ce petit dilemme. Il explique simplement que chaque époque vit avec son monstre. Que le monstre d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. « Pour moi, le monstre est aux confins de l’humain et de l’inhumain. C’est un médiateur. Il nait d’une limite que l’homme franchit, alors qu’il ne devrait pas la franchir. Selon les moments, les cultures, les civilisations, cette limite peut varier. » L’expérience semble lui avoir plu. Lui qui aime prendre le recul nécessaire pour mieux comprendre. « Depuis le moment même de l’attentat, je vivais entièrement la situation. Et en même temps, une partie de moi était comme à distance. Cette double vision de l’intérieur et de l’extérieur ne m’a jamais quitté. » Plus que quiconque, il a vu ce que recouvrait l’inhumain dans l’humain. Philippe Lançon a choisi d’en faire une force. C’est ce courage et cette intention de continuer, malgré tout, que l’on retient quand on le quitte à la fin de l’entretien.

 

(1) Le Lambeau, de Philippe Lançon (Gallimard), 512 pages, 21 euros.
(2) Les Îles, de Philippe Lançon (JC Lattès), 460 pages, 19,30 euros.

journalistAnne-Sophie Fontanet