« J’aimerais que la nuit de la danse puisse devenir un week-end »

Raphaël Brun
-

Alors que le Monaco Dance Forum se poursuit jusqu’au 16  décembre, le directeur des ballets de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot, annonce à Monaco Hebdo ses premières idées pour la deuxième fête de la danse, qui se déroulera le 4  juillet 2020. Interview.

Comment avez-vous imaginé la programmation de ce Monaco Dance Forum 2018 ?

Nous avons construit notre programmation autour de chorégraphes emblématiques de la danse contemporaine. Je citerai, par exemple, le chorégraphe Israélien Hofesh Shechter qui est un artiste vraiment très surprenant. Il y a aussi Dimitris Papaioannou, qui est un peu la nouvelle vedette de la danse contemporaine internationale, et que l’on compare souvent, et à juste titre, à Pina Bausch (1940-2009). Je suis aussi très content d’accueillir Thierry Malandain qui est un résistant de la danse dite « néo-classique » en France. Il a résisté avec courage, et ce n’était pas simple. Mais aujourd’hui, il bénéficie d’une reconnaissance internationale. Il sera à Monaco avec Noé, une très belle pièce.

Depuis le début du Monaco Dance Forum, le 8  décembre 2018, certains spectacles ont déjà convaincu votre public ?

Le 10 décembre, on a eu Aakash Odedra, un magnifique chorégraphe indien qui a fait quatre pièces de quatre chorégraphes différents, dont Sidi Larbi Cherkaoui. C’est passionnant de voir comment la danse très traditionnelle peut rencontrer la danse contemporaine. On peut également citer Kukai Dantza, un groupe de danse traditionnelle basque, qui a travaillé avec un chorégraphe espagnol que j’aime beaucoup, Marcos Morau. Il a travaillé avec eux, à partir de danses traditionnelles. C’est assez fort et cela montre bien que la danse est toujours un peu issue de la tradition et du folklore. D’ailleurs, George Balanchine (1904-1983), Jerome Robbins (1918-1998) et d’autres, se sont souvent inspirés de la danse folklorique.

Ballets-de-Monte-Carlo-Jean-Christophe-Maillot-@-Iulian-Giurca-0F7A5137

Et les ballets de Monte-Carlo ?

Les ballets sont revenus à la salle Garnier avec l’orchestre et Kazuki Yamada à la baguette. Cela faisait très longtemps que ça n’était pas arrivé. Le spectacle est centré autour de notre histoire que sont les ballets russes. J’ai eu envie de recomposer un programme entier autour de cette magnifique période musicale avec Claude Debussy (1862-1918) ou Maurice Ravel (1875-1937). J’ai donc demandé à quatre chorégraphes de repenser de manière contemporaine ces grandes œuvres majeures qui continuer à influencer énormément de chorégraphes. Les 8 et 9 décembre, j’ai repris mon Daphnis et Chloé que j’avais fait avec Ernest Pignon. Pour la première fois, Pignon mettait vraiment son travail sur scène, avec ses dessins sur le plateau.

Quoi d’autre ?

On a aussi présenté Le Spectre de la Rose de Marco Goecke, qui est un chef d’œuvre et que j’ai eu la chance de lui commander, il y a de cela une dizaine d’années. C’est un nouveau danseur, Daniele Delvecchio, qui était sur scène. Autre moment fort : Prélude à l’après-midi d’un faune, de Jeroen Verbruggen, avec sa folie si particulière. Enfin, il y a eu le chorégraphe suédois, Johan Inger, qui a montré un nouveau Petrouchka. Ces quatre pièces ont toutes été créées, à l’origine, par le danseur Vaclav Nijinsky (1889-1950). L’idée, c’était de se demander ce qu’il restait aujourd’hui, en 2018, de cette trace majeure de Nijinsky.

F(e)aites-de-la-danse-2017-CHG_1694

Après le succès populaire de la première fête de la danse à Monaco, le 1er juillet 2017, à quand une nouvelle édition ?

Une date a enfin été fixée : la deuxième édition de la fête de la danse aura lieu le 4 juillet 2020. Et ensuite, cette grande fête aura lieu tous les deux ans, toutes les années paires.

Il y aura du nouveau ?

J’aimerais organiser un beau défilé qui partirait du port Hercule et de la piscine, pour remonter jusqu’à la place du casino. Le marathon de la danse aura lieu, mais il sera beaucoup plus long.

Six heures de marathon de la danse, ce n’est pas assez long ?

En 2017, aucun danseur n’a abandonné parce qu’il était trop fatigué. Ça veut donc dire que ça n’était pas assez long. Ce marathon pourrait donc désormais frôler les 24 heures. C’est un peu ça l’idée. Ce marathon pourrait se dérouler à la salle Garnier, car, en 2017, la boîte de nuit que l’on avait installé dans ce lieu, n’a pas très bien marché. Cette boîte de nuit géante et silencieuse sera donc déplacée sur la place du casino. Et ce, jusqu’à 6h du matin.

Quoi d’autre ?

J’ai envie d’inviter encore plus de danseurs semi-professionnels. Car ce sont aussi les amateurs qui portent la passion de la danse. Personne n’oblige un amateur à danser. S’il danse, c’est donc que c’est un vrai désir. Je voudrais donc que cette idée de l’amateur soit prédominante.

Comment allez-vous travailler sur cet événement ?

Cela demande obligatoirement la création d’une cellule indépendante de deux salariés. Cette cellule accueillera un peu plus de monde au moment de la manifestation. Lorsque l’on a organisé la première fête de la danse en 2017, cela nous a pompé beaucoup d’énergie dans la compagnie, ce qui a un peu fragilisé la structure. Mais je ne peux pas sacrifier notre tournée d’été tous les deux ans. Il faut donc trouver un moyen pour maintenir cette structure.

Vous avez les effectifs nécessaires ?

On les trouvera.

La première édition de la fête de la danse a été un énorme succès : le risque, c’est de faire moins bien en 2020 ?

En 2017, on a attiré plus de 28 000 personnes. A un moment donné, il y a eu plus de 10 000 personnes sur la place du casino. Tout ce qu’on avait imaginé en 2017 de façon un peu abstraite, avec les invités, la circulation du public et l’absence de temps mort, a fonctionné. Le risque, ce serait de basculer dans un trop grand populisme ou dans un élitisme plus fort. Il faut absolument conserver la mixité sociale et culturelle que nous avions en 2017. On va donc continuer avec l’idée qui consiste à défendre ce qui vient de la rue, ce qui est urbain.

Vous aurez le dernier mot sur la programmation et le choix des artistes ou vous devrez faire des concessions ?

J’ai toujours eu une manière un peu dictatoriale de penser les choses. Mais par ailleurs, je suis très bien entouré, que ce soit avec le répétiteur Gaëtan Morlotti, Josu Zabala, chargé de la programmation des compagnies invitées et la responsable de la coordination, Ljiljana Lambelet. Je sais écouter. J’aime garder du recul pour permettre aux gens de s’investir à fond. Cela me permet de régler les problèmes de fonds. Donc oui, j’aurai le “final cut”, car ce genre de soirée, c’est aussi de l’ordre de l’instinct.

On ne vous imposera rien ?

Non. Et ça n’est d’ailleurs que très peu arrivé. On me propose des choses, bien sûr. Mais je n’ai jamais senti de menace si je ne faisais pas ce qui m’était proposé. Cette liberté là est remarquable. Même en France, je sais que la liberté n’est pas toujours totale, même si les artistes disent l’inverse. À Monaco, on peut parfois regretter qu’il y ait un éclectisme culturel un peu extrême. Et c’est vrai que l’on peut parfois passer de choses très pointues, à des choses qui le sont beaucoup moins. Mais c’est peut-être le prix à payer pour qu’il n’y ait pas de culture d’Etat.

La Société des Bains de Mer (SBM) ne fera pas pression non plus ?

Non. La SBM met à dispositions ses locaux et c’est tout. Ils n’interviendront pas sur la programmation. Il se peut néanmoins que je souhaite avoir une collaboration avec des personnes que j’apprécie beaucoup, comme le coordinateur artistique de la SBM, Gilles Marsan et le directeur artistique, Jean-René Palacio.

Comment résumer votre rôle, dans l’organisation de la fête de la danse ?

Je me vois un peu comme un directeur artistique dans cette fête de la danse. Si la SBM n’avait pas mis ses moyens pour rendre possible cette soirée, mon idée n’aurait servi à rien.

Par rapport à la fête de la danse 2017, qu’est-ce que vous allez changer ?

La partie VIP n’était pas vraiment nécessaire. Ce n’est pas l’esprit de cette fête et, de toute façon, ce n’était pas rempli. La salle Garnier n’a pas fonctionné, non plus, parce que l’entrée a été trop filtrée. Du coup, cela n’a pas pris la dimension que j’aurais souhaité.

Quoi d’autre ?

On a 18 mois devant nous. J’aimerais donc que beaucoup de structures de la région puissent se préparer avec une thématique particulière. Après le défilé qui partira de la piscine, arrivés sur la place du casino, les barres de danse seront plus nombreuses. En juillet 2020, normalement, la place du casino aura été totalement refaite. J’ai donc l’espoir que la fontaine de la place du casino ne soit plus là. Enfin, j’aimerais aussi pouvoir utiliser les jardins, au dessus de la place du casino.

En 2017, il y a eu des problèmes sur la restauration ?

Il faut en effet améliorer l’offre de restauration. Il y avait des queues monstrueuses. Et à 22h30, il n’y avait plus rien. Heureusement, l’attente s’est bien passée, parce que tout le monde dansait. Je préfère qu’on refuse du monde plutôt que de trop agrandir et de perdre cette proximité. Il ne faut pas que cet événement devienne une énorme foire. Car si ça a fonctionné, c’est parce que les gens ont eu la sensation d’être en famille.

Il y aura d’autres nouveautés en 2020 ?

J’aimerais prolonger cette fête du samedi au dimanche. Au Mexique, à 11h, le dimanche, sur toutes les places de toutes les villes, il y a ce que l’on appelle le danzón.

C’est quoi, le danzón ?

Des gens simples, qui s’habillent bien et qui mettent leurs plus beaux habits pour aller danser. C’est une danse cubaine magnifique, où on ne se regarde pas. C’est simple et accessible à n’importe qui. J’aimerais que la nuit de la danse puisse devenir un week-end.

Une fête de la danse sur deux jours, cela nécessitera beaucoup de travail en plus ?

Cela représente environ 20 % de travail supplémentaire pour une journée de fête supplémentaire.

En 2020, la question de la sécurité autour de cet événement se posera toujours ?

Je pense, hélas, qu’on en sortira pas. En 2017, il n’y a eu aucun problème : pas un seul évanouissement, pas de bagarre, pas de personnes ivres… Et pourtant il y avait 28 000 personnes. C’était très bien organisé par le ministère de l’intérieur, sans que l’on soit angoissé par une présence policière trop forte. Pour cela, il y avait beaucoup de policiers en civil, ce qui a permis d’assurer une certaine discrétion. En 2020, il faudra maintenir ce genre de dispositif.

Quel sera le thème de cette édition 2020 ?

Je suis très sensible à la musique des Balkans. J’aime beaucoup le cinéma d’Emir Kusturica, que je trouve très jouissif et dansant. Donc j’aurai toujours envie de privilégier une musique populaire, proche des folklores et des racines, qui parle immédiatement aux individus.

En 2020, il y aura des types de spectacles absents en 2017 ?

Je n’ai pas fait de claquettes lors de l’édition 2017 et ça m’a manqué. On peut aller un peu plus loin dans l’aspect festif. Les écrans vidéos étaient trop petits et trop éloignés du public. Il faudra installer davantage d’écrans et de taille plus importante.

Mais en 2020, vous ne bénéficierez plus de l’effet de surprise ?

En 2017, l’effet de surprise a surtout reposé sur le fait que les gens ont été surpris de se retrouver. Nous n’avions pas fait une énorme campagne de communication en amont. C’est donc parce que les gens ont eu besoin de se retrouver qu’ils sont venus aussi nombreux. Or, vu l’état du monde, je ne vois pas en quoi le besoin pourrait se réduire. Il ne peut que grandir. Cette fête de la danse a vraiment répondu à un besoin.

L’édition 2017 a largement dépassé vos prévisions ?

Pour cette première édition, je m’étais dit que si on attirait 6 000 à 7 000 personnes, ce serait bien. Et que pour la deuxième, on ferait peut-être 8 000 à 10 000 personnes. Et on a finalement accueilli 28 000 personnes… Cela signifie que le public ressentait le besoin de partager quelque chose, tous ensemble. Pour 2020, il faudra anticiper et se demander comment gérer et canaliser 35 000 personnes.

Si le public vient trop nombreux, cela risque de rendre l’expérience beaucoup moins agréable ?

C’est un risque, oui. J’aime bien cette idée de déambulation, un peu comme on se promène dans un concept store. On rentre, et puis on peut choisir un livre, des fringues ou boire un thé. La fête de la danse, c’est un peu pareil.

En 2020, vous proposerez un nouveau spectacle, créé spécialement pour cette deuxième édition de la fête de la danse ?

Je vais peut-être inviter quelqu’un à faire une création. Il faudra en tout cas trouver un équilibre, sans tomber dans le populisme, bien sûr. C’est bien beau les artistes qui vous disent qu’ils se moquent du public et qu’on ne doit pas s’en préoccuper. Mais quand ils se produisent dans des salles de 1 800 places et qu’il n’y a que trois spectateurs, ils sont si contents que ça ? C’est pas vrai. Lors de la première édition, en 2017, lorsque mes danseurs ont dansé sur la place du casino devant 10 000 ou 15 000 personnes, ça a été un bonheur et un moment de partage sans nom. Et ça a un peu démystifié le spectacle vivant. Je cherche donc des chorégraphes qui seraient prêts à relever ce défi.

Vous avez déjà identifié qui pourraient être ces chorégraphes invités ?

J’ai quelques noms, oui. Mais je n’ai pas de certitudes encore. Ils pourraient être plusieurs… Et il n’est pas impossible que je participe aussi. En revanche, je voudrais supprimer les quatre scènes que nous avions en 2017 et qui étaient un véritable casse tête pour imaginer une chorégraphie.

Quel type de scène souhaitez-vous ?

Je voudrais une grande scène centrale, avec un parcours autour. J’admire beaucoup la statue de l’artiste Indien Anish Kapoor qui est au milieu de la place du casino, mais j’espère qu’il sera possible de l’enlever. Car cela nous a vraiment compliqué la tâche. J’ai été obligé de surélever les plateaux beaucoup trop hauts. Du coup, une partie du public a été gênée pour voir correctement la scène.

 

journalistRaphaël Brun