« La réalité du terrain,
c’est le plus important »

Raphaël Brun
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Où en sont les différents chantiers publics lancés par le gouvernement en principauté ? Le conseiller-ministre pour l’équipement, Marie-Pierre Gramaglia, a répondu aux questions de Monaco  Hebdo.

Les chantiers publics ont rencontré une série de problèmes plus ou moins graves : comment en est-on arrivé à cette situation ?

Il ne faut pas globaliser tous les chantiers de la principauté dans une question générale. Chacune de ces opérations est unique. Il s’agit de bâtir un collège, un nouvel hôpital, un musée, des logements domaniaux. Toutes ces opérations répondent à des besoins. Chaque chantier est spécifique de par sa finalité, les techniques employées, son originalité, son architecture, ses équipes.

Oui, mais chaque dossier doit être soigneusement préparé en amont ?

Sur le papier toutes ces opérations sont planifiées, organisées, quantifiées, budgétisées. Il y a une organisation très détaillée, mais tous les professionnels du BTP vous le confirmeront : la réalité du terrain, c’est le plus important. Un chantier ce sont des événements à gérer au quotidien, des aléas techniques, géologiques ou simplement météorologiques. Un chantier, c’est d’abord une histoire de femmes et d’hommes qui mettent leur expertise et leur expérience en commun, au service d’un projet, qui fera partie de leur vie pendant plusieurs mois, voire plusieurs années.

Pourquoi le chantier de l’îlot Pasteur est à l’arrêt ?

Aujourd’hui l’opération Pasteur a été arrêtée après un appel d’offres déclaré infructueux pour le lot « fondation gros œuvre », qui présentait un surcoût de 27 millions d’euros par rapport à l’estimation initiale de ces travaux par la maîtrise d’œuvre. Un nouvel appel d’offres est en cours, avec une reprise du chantier au deuxième trimestre 2019.

Impossible de faire autrement ?

Cette décision était la seule envisageable au regard de la responsabilité de l’Etat de préserver les deniers publics.

Les conséquences de ce retard ?

Ce décalage entraîne le report de la livraison du collège en 2022 et en 2023-24 pour les autres superstructures. Des mesures sont à l’étude pour raccourcir ce délai, même s’il ne serait pas raisonnable de vouloir gagner quelques mois en augmentant le coût de l’opération dans des proportions hors normes, ce que nous nous sommes justement refusé à faire.

Et le chantier de la darse nord ?

Le chantier de la darse nord, où nous réalisons le musée de l’automobile et un parking, vient de redémarrer. Cette opération a subie des aléas géotechniques lors du creusement du parking en bordure de quai, avec des circulations d’eau anormales. La livraison est prévue pour le quatrième trimestre 2021.

Il y a aussi le futur centre hospitalier princesse Grace ?

Concernant le nouveau centre hospitalier princesse Grace (CHPG), il est important de souligner que le chantier n’a jamais été arrêté. Les difficultés rencontrées sont intervenues dans la phase de soutènement du futur parking et sur les ouvrages permettant de dévier l’avenue Pasteur. Les opérateurs sont également confrontés aux aléas géotechniques liés au site. Le retard sera d’environ 35 mois. Mais les premiers patients seront accueillis dans le nouveau CHPG en 2025.

Le projet Vasconi-Iosis de nouvel hôpital avait été stoppé en raison de son coût, estimé à l’époque à 750 millions d’euros : finalement, un surcoût de 250 millions est envisagé par le conseiller-ministre pour les finances, Jean Castellini, et ce chantier pourrait donc dépasser le milliard d’euros ?

Concernant le coût, le budget est de 796 millions d’euros, valeur au 1er janvier 2019. Ce que vous évoquez c’est l’actualisation des sommes non-dépensées qui vient chaque année augmenter le budget présenté, du fait de l’inflation. Il ne s’agit pas de surcoût des travaux.

Le chantier de l’extension en mer a aussi pris du retard ?

Sur les mois à venir, les 18 caissons en fabrication vont venir prendre leur place progressivement et constituer à l’été 2019, la ceinture littorale de l’infrastructure maritime. Commenceront alors les travaux de remblaiement. Le projet suit son phasage, avec la fin de l’infrastructure maritime en 2020, suivie de la construction du nouveau quartier en 2021, et une livraison de l’ensemble du quartier en 2025.

Les problèmes rencontrés par les mérous bruns et les grandes nacres ne sont donc pas dus aux travaux de l’extension en mer ?

Le chantier d’urbanisation en mer n’est pas du tout mis en cause dans la mortalité de ces espèces. Concernant les mérous, les symptômes et les premiers résultats d’analyse sur les individus recueillis dans les eaux monégasques, permettent de s’orienter vers une infection virale ayant déjà été observée par le passé, et à de multiples reprises, en Méditerranée. Notamment en Crète, en Lybie, à Malte, en Corse… Le virus a commencé à se développer le long de la rive sud, avant de gagner le nord de la Méditerranée, sans qu’un lien avec le réchauffement des eaux puisse être établi de façon certaine.

Et pour les grandes nacres ?

Pour les grandes nacres, l’épisode de mortalités anormale qui les touche est la conséquence d’une épidémie dont les premiers événements ont été enregistrés dans les populations du sud-est de la péninsule ibérique et dans les îles Baléares fin 2016. Depuis, ces mortalités massives se sont étendues à l’ensemble des côtes espagnoles, ainsi qu’à de nombreux endroits en France et en Italie.

Il y a eu des fuites dans la résidence l’Hélios : que s’est-il passé ?

Une cartographie de l’humidité de l’ensemble des appartements de la résidence Hélios a été réalisée. Elle conclut à des présences d’humidité dans une trentaine d’appartements, avec des origines internes (humidité chape, fuites ponctuelles plomberie) et externes sur certains étages (menuiseries extérieures). En septembre 2018, le gouvernement a décidé d’intervenir sur l’ensemble des logements, ainsi que sur la crèche pour supprimer la laine de bois et remplacer les sols humides.

En quoi consistent les travaux dans cette crèche ?

Les travaux entrepris sur la crèche comprennent le remplacement de toutes les cloisons légères humides en pied, la démolition et la reconstruction des chapes lorsqu’elles présentent un taux d’humidité résiduel trop élevé, mais aussi le nettoyage et la désinfection de tous les réseaux. Les travaux de la crèche ont débuté en septembre 2018 et seront terminés avant fin décembre 2018, pour permettre un réaménagement, puis une réouverture en janvier 2019.

Et les travaux entrepris dans la résidence l’Hélios ?

Les travaux des logements Hélios comprennent la dépose de toute la laine de bois en cloison, la démolition et la reconstruction des chapes présentant un taux d’humidité résiduelle trop élevée, la réfection des pièces d’eau, le renforcement du réseau de collecte des eaux fluviales, et la reprise des menuiseries extérieures. Les travaux démarreront fin 2018, par bloc. L’achèvement des travaux est programmé pour début 2020. Le coût des travaux de réparation est pris en charge par l’entreprise. L’Etat finance les travaux préventifs, c’est-à-dire l’enlèvement généralisé de la laine de bois.

Il y a aussi eu les fuites aux Jardins d’Apolline ?

Concernant les Jardins d’Apolline, l’État a décidé de réaliser une rénovation totale des logements. Les travaux, confiés à l’entreprise JB Pastor, ont démarré en mars 2018, pour une durée globale de 36 mois. Le montant du contrat est de 50 millions d’euros hors taxes, soit 55 millions toutes taxes comprises, pour la rénovation totale de l’intérieur des logements.

En quoi consistent les travaux ?

Les travaux consistent en la dépose de tous les aménagements intérieurs, cloisons, carrelages, menuiseries, plomberie, électricité et en la reconstruction à l’identique des logements au terme d’une désinfection.

Des responsabilités claires ont été établies dans ce dossier ?

L’expertise judiciaire en cours a montré qu’il était aussi nécessaire de remplacer les menuiseries extérieures et de reprendre les revêtements des balcons. Les locataires sont relogés en totalité depuis fin octobre 2018. Les premiers blocs réhabilités, les blocs B et D, seront livrés fin juillet 2019. Les blocs A et C seront livrés mi-2020. Parallèlement aux travaux de rénovation, l’Etat a décidé de réaliser des surélévations, permettant de créer 45 logements complémentaires, qui seront livrées aux mêmes dates.

Quand il s’agit de trouver des responsabilités, le métier de maître d’ouvrage public est souvent pointé du doigt ?

Dans un projet, chaque acteur, maître d’ouvrage, architecte, bureau d’études techniques, et entreprises, assume les responsabilités correspondant à son rôle. Le rôle du maître d’ouvrage consiste à définir le programme, choisir les prestataires, et assurer le financement du projet. En principauté, la maîtrise d’ouvrage publique est de longue date dotée de compétences techniques, et elle s’implique fortement durant la phase de chantier.

Cela induit quelles conséquences ?

L’une des conséquences de cette implication, c’est que le maître d’ouvrage a tendance à compenser certains dysfonctionnements ou manquements contractuels sur les projets. C’est pour cette raison que j’ai souhaité que la maîtrise d’ouvrage publique recentre son positionnement sur les projets, et mette plus en responsabilité tous les intervenants de l’acte de construire.

Est-il exact que l’une des causes des dysfonctionnements de beaucoup de grands chantiers s’explique en partie parce que les maîtres d’ouvrage ne disposent pas toujours de service dédié au suivi des grands projets ?

La différence des grands chantiers se situe au niveau de leur complexité accrue, liée évidemment à leur taille et à leur durée, ainsi qu’aux multiples interfaces techniques et relationnelles. Alors qu’une organisation empirique et une grande réactivité en phase travaux peuvent suffire pour mener à bien un projet « courant », un projet plus complexe oblige à renforcer le pilotage, avec une répartition des responsabilités claire, et comprise par tous les acteurs. Cette exigence concerne aussi bien le maître d’ouvrage que le maître d’œuvre et les entreprises. Autrement dit, pour augmenter les chances de mener à bien un grand chantier, il faut que tous les acteurs soient aguerris à ce type d’opération.

Quelles leçons ont été tirées par le gouvernement concernant la gestion des chantiers publics ?

Une réflexion est actuellement en cours pour moderniser les règles prévues par l’ordonnance souveraine n° 2097 du 23 octobre 1959 réglementant les marchés de l’État. Elle devrait aboutir avant la fin de l’année 2018. En l’état actuel de la réflexion, la révision de l’ordonnance s’organiserait autour de quatre grands objectifs : moderniser et actualiser les règles pour répondre efficacement aux enjeux et contraintes inhérents au droit de la commande publique, sécuriser juridiquement les procédures et les pratiques en usage, assurer une meilleure gestion des deniers publics, préserver la priorité nationale aussi bien au stade de la consultation des entreprises que lors de l’attribution des marchés.

Comment la notion de “mieux disant” va être mise en place dans les appels d’offres publics ?

Les principales innovations devraient concerner la consécration du principe du “mieux-disant” au lieu du “moins-disant”. Nous allons aussi introduire un éventail élargi de procédures de passation, pour répondre au plus près des besoins exprimés par l’Etat lors de chaque opération. Le contrôle de la commission consultative des marchés va être renforcée et la définition des notions essentielles du droit des marchés publics sera encore clarifiée. L’objectif est de clarifier la répartition des compétences et des responsabilités entre les différents acteurs.

Pour les futurs grands chantiers publics, quelle sera désormais la procédure et la logique défendue par le gouvernement ?

Sans attendre la refonte des textes, la direction des travaux publics a déjà eu recours à des équipes de maîtrise d’œuvres techniques plus structurées ce qui est aussi prévu sur les opérations à lancer comme l’îlot Charles III, Ida… Par ailleurs un renforcement du pilotage des projets a été initié, avec des recrutements à la direction des travaux publics ou le recours à des prestataires externes reconnus pour leur compétence. Enfin, d’autres changements à venir concernent la mise en place d’un nouvel outil de gestion financière des opérations à la direction des travaux publics. Un premier travail est conduit à ce titre concernant la mise à plat des “process”, la détection des simplifications, ainsi que le choix de la meilleure organisation. Cela se double d’un travail sur les aspects réglementaires. La mise en place de cet outil, à l’issue de cette phase et des travaux de spécifications, est prévue pour l’été 2019.

Du coup, quelle a été la feuille de route confiée au nouveau directeur des travaux publics ?

La feuille de route porte sur plusieurs points : la révision des procédures d’appels d’offres et de choix des entreprises et les conditions de suivi des chantiers. Sans oublier la réduction des nuisances de chantier.

Qu’est-ce qui va changer pour le suivi des chantiers ?

Sur le suivi des chantiers, des modifications sont envisagées au niveau des contrats de maîtrise d’œuvre, avec une responsabilisation plus forte des bureaux d’études techniques et une distinction entre la phase de conception et la direction des travaux. L’objectif est une responsabilisation plus forte de la maîtrise d’œuvre d’exécution. Afin de capitaliser sur l’expérience douloureuse des Jardins d’Apolline, la direction des travaux publics va étendre la démarche de maîtrise des risques dans les projets.

Et ça marche ?

Sur l’opération Carmelha, une analyse des risques a ainsi été réalisée, afin de nous assurer que les principaux enjeux liés à la technologie bois sont maîtrisés lors de la conception et de la construction, mais aussi en phase d’utilisation. Il s’agit d’une deuxième application en principauté de la méthode d’analyse de risques, après l’extension en mer. Cet outil a vocation à être généralisé sur les projets de l’Etat.

Comment les entreprises qui ont démontré leurs qualités dans le passé seront-elles privilégiées, pour que l’Etat puisse bénéficier de chantiers bien exécutés et, du coup, bien définis ?

Comme je l’ai précisé, les textes sur la passation des marchés publics vont évoluer, et nous y travaillons. Parallèlement la direction des travaux publics a informé en juin 2018 l’ordre des architectes et la chambre patronale du bâtiment qu’une évaluation des maîtres d’œuvre et des entreprises serait désormais pratiquée, avec une incidence sur la participation aux futurs appels d’offres des prestataires n’ayant pas donné satisfaction. Cela pourra se traduire par un abaissement des seuils et aller jusqu’à la non consultation.

La solution de contrat promotion immobilière par maîtrise d’ouvrage déléguée a donné de bons résultats dans le passé : faut-il privilégier ce type de solution plutôt que des appels d’offres par corps d’Etat séparés ?

C’est une des manières de réaliser des projets qui a ses avantages, en termes de délai notamment. Elle est particulièrement adaptée à des projets dont le programme est simple, voire monofonctionnel, comme des logements ou des bureaux. Mais certains projets peuvent difficilement être réalisés selon cette voie, en particulier, les opérations avec des imbrications fonctionnelles, avec un socle technique abritant des fonctions. De plus, à Monaco seules quelques grandes entreprises sont capables de porter ce type de contrat. En tant que gros donneur d’ordre, le gouvernement doit aussi prendre en considération le tissu d’entreprises monégasques du secteur de la construction et veiller à ce que la commande publique puisse bénéficier à des PME, dès lors que celles-ci sont capables de fournir des prestations de qualité.

 

journalistRaphaël Brun