Rybolovlev, Narmino
et Masseron inculpés

Raphaël Brun
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Dans le cadre de l’affaire Rybolovlev-Bouvier, 9 personnes ont été inculpées. Notamment le milliardaire russe et propriétaire de l’AS Monaco, Dmitry Rybolovlev, mais aussi l’ancien directeur des services judiciaires de Monaco, Philippe Narmino, l’ex-ministre de l’intérieur, Paul Masseron et trois hauts dirigeants policiers. Les rumeurs autour d’une vente de l’AS Monaco n’ont jamais été aussi fortes.

« Il faut que les dossiers sortent. » C’est la petite phrase que nous a glissé la nouvelle procureure générale de Monaco, Sylvie Petit-Leclair, lors de l’interview qu’elle nous a accordée, le 31 octobre 2018 (lire Monaco Hebdo n° 1082). Soit seulement 6 jours avant que le milliardaire russe et propriétaire de l’AS Monaco, Dmitry Rybolovlev, ne soit placé en garde à vue, à la demande du juge Edouard Levrault. Selon Monaco-Matin, les enquêteurs auraient posé près de 600 questions à Rybolovlev, qui serait resté « mutique ». En parallèle, et toujours le 6 novembre 2018 au matin, et à seulement quelques heures d’un match de Ligue des Champions au stade Louis II face à Bruges, le domicile de Rybolovlev, La Belle Epoque, a été perquisitionné. Dans la journée, d’autres perquisitions ont eu lieu en principauté, et on a appris que d’autres personnes étaient entendues par la justice monégasque. Dans un premier temps, les noms de ces personnes n’ont pas été divulgués. Mais, très vite, le lien avec l’affaire qui oppose depuis début 2015 le patron de l’ASM au marchand d’art suisse Yves Bouvier, a refait surface.

Smartphone

À l’origine de ces nouveaux rebondissements, il y a un smartphone, celui de l’avocate du milliardaire russe, Me Tetiana Bersheda. Ce téléphone a été saisi dans le cadre de l’affaire dans laquelle Rybolovlev accuse Bouvier de l’avoir escroqué à hauteur d’un milliard d’euros, avec l’appui d’une amie commune, Tania Rappo, en appliquant d’énormes marges lors de la vente de tableaux. Me Bersheda avait alors mis en avant un enregistrement de Tania Rappo, contesté par cette dernière. Le juge d’instruction, Edouard Levrault, a fait extraire du téléphone de Tetiana Bersheda la totalité des messages qu’il contenait. Une procédure dénoncée par les avocats de Dmitry Rybolovlev, qui rappellent qu’un recours est toujours en cours devant la cour de révision de Monaco. Publiés notamment par Le Monde et Mediapart, les SMS issus du smartphone de Me Bersheda, laissent entrevoir les relations entre cette avocate et les dirigeants de la police monégasque, mais aussi avec le directeur des services judiciaires de l’époque, Philippe Narmino. Cette proximité aurait permis de piéger Yves Bouvier. Le contenu du téléphone de Me Bersheda a débouché sur l’ouverture d’une enquête contre X pour trafic d’influence et sur le départ à la retraite anticipé de Philippe Narmino. Mais il a fallu attendre le 7 novembre pour commencer à y voir plus clair.

Hors-normes

Le 7 novembre, on a en effet appris que Dmitry Rybolovlev et l’ex-directeur des services judiciaires de Monaco, Philippe Narmino, avaient été inculpés. Ils sont tous les deux soupçonnés de corruption. Le patron et propriétaire de l’ASM a été inculpé pour trafic d’influence actif et corruption active, alors que Philippe Narmino est poursuivi pour trafic d’influence passif et actif et pour corruption passive. L’épouse de Philippe Narmino, Christine Narmino, et leur fils, Antoine, ont également été inculpés, tout comme l’avocate, Me Tetiana Bersheda. L’ex-ministre de l’intérieur de 2006 à 2015, Paul Masseron, a aussi été inculpé, tout comme trois hauts dirigeants policiers : Christophe Haget, patron de la police judiciaire, son adjoint Patrick Fusari, et l’ex-directeur de la sûreté publique, Régis Asso. Ils ont été inculpés de trafic d’influence passif et de violation du secret de l’instruction, mais aussi de corruption passive. L’ancien procureur général de Monaco de 2011 à 2015, Jean-Pierre Dréno, a aussi été placé en garde à vue, mais il est ressorti libre, sans être inculpé. Au total, neuf personnes ont donc été inculpées, soit à peu près l’essentiel de l’appareil judiciaire de l’époque. Jeudi 8 novembre, à l’appel du syndicat de la police de Monaco, un peu plus d’une centaine d’agents de la sûreté publique se sont regroupés devant le palais de justice de la principauté, pour apporter leur soutien à Christophe Haget et à Patrick Fusari. Du jamais vu en principauté, dans un dossier décidément hors-normes. Le 13 novembre, chez nos confrères de Monaco-Matin, le conseiller-ministre pour l’intérieur, Patrice Cellario, a apporté son « soutien » à la police, en affirmant que « si des fautes individuelles ont été commises, elles seront sanctionnées. Si l’innocence des inculpés est établie, cela sera une bonne nouvelle ». Une certitude : cette affaire avance et rien ne semble pouvoir stopper la détermination du juge Edouard Levrault. On se souvient que, le 3 octobre 2017, le prince Albert avait assuré à nos confrères de Monaco-Matin que « la justice monégasque fonctionne en toute impartialité et indépendance ». Avant d’ajouter : « Il ne faut pas avoir peur de la vérité, dans le respect des institutions et des principes fondamentaux qui régissent la principauté. Si ces investigations venaient à mettre en lumière des comportements individuels défaillants, je peux vous assurer qu’aucun manquement ne sera toléré. »

Vendre ?

Bien entendu, ces événements ont provoqué des réactions, à commencer par la défense de Dmitry Rybolovlev. « Les faits pour lesquels [Dmitri Rybolovlev] est entendu reposent […] sur l’exploitation du téléphone portable de son avocate » ont précisé dans un communiqué Me Hervé Temime et Me Thomas Giaccardi, les défenseurs du propriétaire de l’ASM, tout en pointant du doigt une violation du secret de l’instruction. Les deux avocats ont aussi appelé au respect de la présomption d’innocence. Le 9 novembre, dans le camp d’Yves Bouvier, et selon nos confrères du journal suisse Le Temps, une requête en nullité a été déposée auprès de la cour d’appel de Monaco. Objectif : faire annuler toute la procédure (lire notre encadré, par ailleurs). Une demande qu’Yves Bouvier motive par le « manque d’impartialité constant d’acteurs clés de la justice » qui a, selon ce marchand d’art, « gangrené dès le premier jour, l’ensemble de l’instruction ». Le lendemain, le 10 novembre, Dmitry Rybolovlev a fait savoir qu’il avait quitté la principauté pour Moscou, tout en soulignant qu’il « n’avait pas reçu d’interdiction de quitter Monaco », et qu’il restait « sous contrôle judiciaire ». D’après Le Journal du Dimanche (JDD), avant de partir, Rybolovlev aurait emporté « une partie de ses effets » et « ses employés de maison auraient reçu leur congé ». Des « témoins » cités par le JDD indiquent que le milliardaire russe aurait quitté Monaco « pour ne plus revenir ». Un départ qui a une nouvelle fois réactivé toutes les spéculations autour de la vente de l’AS Monaco. Pour éteindre l’incendie, dimanche 11 novembre, le vice-président du club, Vadim Vasilyev, a indiqué au Canal Football Club (CFC), sur Canal+, que Rybolovlev n’était pas décidé à se séparer du club monégasque. Pas tout de suite, en tout cas : « Si un jour le rêve de Dmitry Rybolovlev de gagner la Ligue des Champions devient réalité, là, peut-être qu’il vendra le club », a précisé Vadim Vasilyev. Un démenti qui n’a pas convaincu tout le monde. « Même s’ils s’en défendent fermement, les Russes seraient prêts à vendre le club pour plusieurs centaines de millions d’euros, et des sources monégasques indiquent qu’ils seraient obligés de s’en débarrasser si les soupçons de corruption étaient confirmés », indiquaient nos confrères de L’Equipe, dans leur édition du 7 novembre 2018. L’Equipe avance aussi qu’un groupe américain et des investisseurs chinois auraient montré leur intérêt pour l’AS Monaco.

1) Toutes les personnes et les entités citées dans cet article sont présumées innocentes, jusqu’à un jugement définitif.

 

Bouvier dépose une requête en nullité

En parallèle de la vague d’inculpations lancée à Monaco, le marchand d’art suisse, Yves Bouvier, a indiqué par l’intermédiaire de l’un de ses avocats, repris par Le Temps, qu’il souhaitait faire annuler la procédure le visant. Accusé d’escroquerie par Dmitry Rybolovlev à l’occasion de la vente de tableaux, Bouvier estime que l’impartialité n’a pas été respectée dans ce dossier. « Cette requête se fonde sur la violation de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales au niveau de l’exigence d’impartialité, a expliqué l’avocat monégasque Frank Michel à nos confrères de La Tribune de Genève. Les textos à l’origine de la procédure pour trafic d’influence démontrent la partialité totale, en faveur de M. Rybolovlev, de la part, notamment, de certains enquêteurs. » Toujours selon la Tribune de Genève, Me Michel a indiqué qu’une première audience concernant sa requête en nullité pourrait se dérouler le 4 décembre, afin de définir le calendrier judiciaire. De son côté, l’avocat de Dmitri Rybolovlev, Me Hervé Temime, a indiqué à l’AFP ne « pas être informé de l’existence de cette requête » et ne pas « s’expliquer comment cette date du 4 décembre [pouvait] être en possession des conseils de M. Bouvier ». Contacté par Monaco Hebdo, le parquet de Monaco n’a pas répondu à nos questions avant le bouclage de ce numéro, le 13 novembre 2018. R.B.

journalistRaphaël Brun