« Il faut calibrer nos ambitions
à ce que nous sommes »

Raphaël Brun
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Après le vote du budget rectificatif 2018 et à quelques semaines du budget primitif 2019, Monaco Hebdo donne la parole à l’élu Union Monégasque, Jean-Louis Grinda.

Que s’est-il passé au sein de votre formation politique, depuis l’échec aux élections nationales de février 2018 ?

Je suis le seul élu de notre liste de 24 candidats. Nous pouvons donc parler d’un échec relatif. Mais nous avons fait la campagne que nous souhaitions, à partir des thèmes sociétaux que nous voulions. J’ai eu autour de moi une belle équipe qui est d’ailleurs toujours très soudée et motivée aujourd’hui encore. Donc, je n’ai pas d’état d’âme sur quoi que ce soit.

Quelles décisions ont été prises et que va devenir Union Monégasque ?

Union Monégasque (UM) est née du rapprochement entre les élus de l’Union des Monégasques (UDM) et des indépendants durant la dernière mandature du Conseil national. C’est donc à nouveau sous les couleurs de l’UDM que le mouvement va continuer. Une assemblée générale doit se dérouler prochainement. Pour le moment, la date n’a pas encore été fixée. Un vote aura lieu pour élire le futur président.

Vous serez candidat à la présidence de l’UDM ?

Non, car mon emploi du temps ne me le permet pas.

Est-ce que les deux anciens élus UM, Jean-François Robillon et Bernard Pasquier, seront candidats à la présidence de l’UDM ?

Non. Si Bernard Pasquier entend rester actif sans prendre la tête de ce mouvement, Jean-François Robillon souhaite prendre du recul par rapport au monde politique. D’autres candidats devront donc émerger.

Le président du Conseil national, Stéphane Valeri, vous a proposé de prendre la présidence de la commission pour le suivi du fonds de réserve constitutionnel et pour la modernisation des comptes publics : ce n’est pas un hasard ?

Non, bien sûr. J’ai accepté, car ce sont deux thèmes très importants à mes yeux. Si depuis 2013, UM n’a voté aucun budget présenté par le gouvernement, c’est parce qu’ils sont systématiquement incomplets. En effet, toutes les dépenses de l’Etat ne figurent pas dans les comptes qui nous sont présentés. En conséquence de quoi, il n’est pas possible de se prononcer de façon juste et éclairée. De plus, je rappelle que cette tradition qui consiste à proposer une présidence de commission à la minorité du Conseil national remonte à 2010-2013, une période à laquelle Jean-François Robillon était président. C’est lui qui a souhaité mettre en place cela. Depuis, Laurent Nouvion (2013-2016), Christophe Steiner (2016-2018) et maintenant Stéphane Valeri, ont tous maintenu cet usage.

Votre présidence de commission n’empiète pas sur la commission des finances de l’élu Priorité Monaco (Primo !), Balthazar Seydoux ?

Pas du tout. La commission des finances est davantage dans l’immédiateté, puisqu’elle travaille sur les chiffres de l’année. Alors que ma commission s’inscrit dans le long terme.

Quel est votre sentiment sur le fonds de réserve constitutionnel ?

Il n’a pas changé : il faut absolument que l’Etat cesse de le considérer comme un budget « bis », lequel échappe au vote des élus. Au contraire, le fonds de réserve constitutionnel doit être renforcé. Il faut donc l’abonder, chaque fois que c’est possible. Parce qu’il est notre condition de survie. Or, pendant les débats sur le budget rectificatif 2018, il a été dit que notre fonds de réserve se montait à environ 5 milliards d’euros. La réalité, c’est que plus de la moitié de cette somme correspond à des biens immobiliers incessibles car patrimoine des Monégasques. Les liquidités du fonds de réserve constitutionnel ne représentent que 2,3 milliards d’euros.

Cela représente encore beaucoup d’argent !

Je rappelle qu’en 2008, nous avons enchaîné trois exercices budgétaires déficitaires et que 10 % du fonds de réserve constitutionnel ont dû être ponctionnés, soit environ 200 millions d’euros à l’époque. Le fonds de réserve constitutionnel devrait nous servir de baromètre pour lancer nos politiques publiques, notamment en ce qui concerne la création d’une caisse de retraite autonome pour les fonctionnaires.

Sur 24 élus au Conseil national, vous êtes le seul UM : comment vous allez travailler ?

En étant seul, je ne peux évidemment pas assister à toutes les commissions, ni à toutes les réunions. Mais je m’investis beaucoup dans la commission que je préside sur le fonds de réserve constitutionnel. Je vais aussi continuer de suivre les sujets de société, notamment la question du contrat de vie commune, le travail de nuit ou encore la sauvegarde de justice et le mandat de protection future, une proposition de loi qui a pour objectif de renforcer la protection des intérêts personnels et patrimoniaux des majeurs vulnérables. La décision du gouvernement annoncée le 17 octobre 2018 d’octroyer aux femmes le statut de chef de foyer est aussi une grande victoire, alors que nous avions déposé avec Jean-François Robillon, Bernard Pasquier, Eric Elena et moi-même, une proposition de loi en ce sens, en 2014. Et il y a aussi, bien sûr, la dépénalisation de l’avortement. Enfin, je vais travailler avec l’élu HM, Jacques Rit, sur un projet de nouvelle loi électorale.

Pourquoi ?

Parce que je n’ai jamais changé d’avis. La minorité est systématiquement sous représentée lors des élections nationales. En février 2018, HM a recueilli 26,1 % des voix et UM a fait 16,2 %. Avec 42,3 % des voix, HM a eu 2 sièges et UM un seul. Ce n’est pas juste. Et je ne dis pas ça parce qu’UM a perdu les élections. Je tiens ce discours depuis des années.

Que proposez-vous ?

Il faut réduire les listes. 24 candidats, c’est trop. D’ailleurs, je crois que presque tout le monde a eu du mal à trouver 24 candidats pour boucler sa liste. Les listes pourraient se réduire à 16 candidats. La moitié des sièges serait automatiquement attribuée à la liste arrivée en tête. L’autre moitié serait attribuée aux autres listes, au prorata des suffrages exprimés.

Comment allez-vous travailler pendant 5 ans avec les 21 élus Primo ! ?

Je n’ai aucun problème ni avec Primo !, ni avec Stéphane Valéri. Nous nous parlons, la communication est bonne.

Vous pourriez quitter UM pour rejoindre Primo ! ?

Je n’ai pas été élu pour ça. Et d’ailleurs, ils ne me l’ont pas demandé !

Suite aux débats lors du vote du budget rectificatif 2018, le gouvernement a-t-il suffisamment avancé sur la question de la qualité de vie ?

Non, je ne suis pas satisfait de ce que j’ai entendu. Je comprends aussi qu’avec un budget triennal à 5 milliards d’euros, il est désormais impossible d’arrêter tous les chantiers qui ont été lancés. Il fallait anticiper il y a 10 ans cet engorgement de travaux dans lequel on se trouve aujourd’hui, avec les nuisances qui vont avec pour les résidents de Monaco. Désormais, il est urgent de calibrer nos ambitions à ce que nous sommes.

Oui, mais le gouvernement tente de réagir ?

Le bruit est devenu insupportable dans tout Monaco. Les moyens techniques mis en place pour lutter contre le bruit sont une bonne chose. Mais il faut faire davantage, plus vite et mieux.

Au Japon (voir notre photo), certains chantiers sont équipés d’un dispositif qui mesure le bruit et l’affiche en toute transparence : pourquoi ne pas imaginer la même chose à Monaco ?

Pourquoi pas ? Il ne faut écarter aucune solution, a priori. Surtout dans la mesure où cela va dans le sens que nous recherchons tous, c’est-à-dire diminuer les nuisances le plus possible.

Et la brigade de la circulation réclamée depuis des mois par Primo ! ?

Là encore, je dis « pourquoi pas » ? Pour cela, le gouvernement a annoncé la création de 10 postes de fonctionnaires. C’est un outil parmi d’autres qu’il faut utiliser, mais le Ministre d’Etat a annoncé être vigilant sur les dépenses qui en incomberont à l’avenir. Il a raison !

Concernant les négociations avec l’Union européenne (UE), que pensez-vous de la méthode apportée par la nouvelle majorité ?

Chez Primo !, l’approche du dossier des négociations entre Monaco et l’UE n’a pas changé. Ils continuent de surfer sur les peurs, comme HM l’a fait en 2013, avec le désormais fameux « on veut rester chez nous, avec nos sous », de leur leader de l’époque. Or, il est toujours plus facile de faire peur que d’argumenter.

On vous reprochera d’être trop confiant sur ce dossier ?

Il faut arrêter d’agiter les peurs et de raconter n’importe quoi. Des lignes rouges infranchissables ont été définies par le prince Albert II et son gouvernement. De plus, le conseiller-ministre pour les relations extérieures, Gilles Tonelli, travaille remarquablement bien sur ce dossier. Il nous tient informés et répond à toutes nos questions. Je rappelle d’ailleurs que c’est UM qui a demandé et obtenu que le négociateur soit un Monégasque.

Primo ! estime qu’au vu de la bonne situation économique de Monaco, il n’y a pas d’urgence à négocier ?

Si aucun accord d’association n’était trouvé entre Monaco et l’UE, les conséquences seraient à évaluer avec précision. J’ai la conviction que Monaco ne peut pas se passer d’un bon accord du même niveau que la convention fiscale que Monaco a signée avec la France en mai 1963.

Accord ou pas avec l’UE, quel impact ce dossier aura sur l’activité du Conseil national ?

Si un accord est signé, un immense chantier législatif va s’ouvrir pour le Conseil national, avec une multitude de textes à traiter. Et si aucun accord n’est trouvé, il faudra aussi mettre nos textes de loi à jour, pour faire face aux différentes conséquences. Tout cela représentera un énorme volume de travail.

Il faudra donc avoir 24 élus professionnels ?

Je suis absolument contre l’idée d’une classe politique professionnelle dont l’existence serait mortifère pour notre Principauté. En revanche, il faudra sans doute embaucher pour renforcer les effectifs du Conseil national et même, du gouvernement.

La société des bains de mer (SBM) vient d’accumuler 167 millions de pertes : ça vous inquiète ?

La direction de la SBM, dont l’actionnaire majoritaire est l’Etat monégasque, a décidé depuis plusieurs années de diversifier ces sources de revenus, en misant sur le secteur immobilier. Ne plus tout miser sur les jeux, c’était un choix stratégique et un pari sur l’avenir. Aujourd’hui, les grands travaux lancés par la SBM sont en train de se terminer. Et le directeur des jeux, le Monégasque Pascal Camia, semble commencer à obtenir des résultats encourageants.

Chez Monaco Telecom, la qualité de service et les tarifs sont toujours un problème pour beaucoup de Monégasques ?

Disposer d’un meilleur service et de prix plus bas reste effectivement une demande forte de la part des usagers de Monaco Telecom. La direction de cette entreprise a annoncé le lancement de la 5G en principauté en avant-première, ce qui sera un atout pour le développement de la smart city.

Comment vous envisagez le vote du budget primitif 2019 ?

Je crois que ce budget primitif 2019 nous sera présenté de façon très favorable. Le gouvernement s’était engagé à nous faire une nouvelle présentation des comptes qui permette aux élus de mieux s’y retrouver. Donc j’attends sous peu, de la part du conseiller-ministre pour les finances, Jean Castellini, une première indication de cette nouvelle présentation des comptes. Même si, à mon avis, cela devrait tarder un peu avant de pouvoir être mis en place.

Tous les signaux sont donc au vert ?

Je constate qu’il y a un plan triennal exceptionnellement élevé. Il ne faudrait pas qu’on reproduise les errances du passé, avec 30 % du budget général en dépenses publiques. Et avec les conséquences cataclysmiques que nous avons connues : non surveillance des chantiers, bruit, poussière… Et surtout, manque de moyens humains suffisants pour l’administration pour assurer toutes les vérifications indispensables.

Vous pourriez envisager de voter enfin un budget, ce qui serait la première fois depuis votre première élection, en 2013 ?

Avec mes collègues d’UM, nous ne votions pas les budgets parce que nous considérions à l’époque que toutes les dépenses n’y étaient pas. Nous n’avons jamais été suivis sur ce point par aucune des majorités successives. Et il y a peu de chances pour que je sois suivi par cette nouvelle majorité. Mais je sens quand même, au fil des réunions avec le gouvernement, notamment en ce qui concerne le fonds de réserve constitutionnel, qu’il y a désormais une volonté d’aller de l’avant. Surtout après la création de la commission que je préside, qui est consacrée au suivi du fonds de réserve constitutionnel et à la modernisation des comptes publics. Donc sans préjuger de mon vote futur, si j’obtiens des preuves tangibles que cette volonté d’aller de l’avant est bien réelle, je ne ferme pas définitivement la porte. C’est le minimum.

Et si ce minimum n’est pas là, en décembre ?

Si ce minimum n’y est pas, je ne pourrais pas trahir mes idées. Ni trahir les électeurs qui ont voté pour les idées claires que notre liste UM a défendues pendant la campagne électorale. Nous sommes ici sur un domaine très technique, pas « sexy ». Mais c’est ce genre de sujet qui prépare l’avenir de notre pays. Il est urgent que nous remettions de la raison dans tout ce que nous faisons.

1) Cette interview a été réalisée le 17 octobre 2018.

journalistRaphaël Brun