Dégradation de la qualité de vie L’éternel débat

Raphaël Brun
-

Comme prévu, les discussions autour de la dégradation de la qualité de vie à Monaco ont animé une partie des débats de ce budget rectificatif 2018. Des solutions concrètes commencent à faire surface.

C’est un sujet qui revient constamment. La qualité de vie en principauté est en baisse, tout le monde le reconnaît, que ce soit l’ensemble des élus ou le gouvernement. Le 8 octobre 2018, ce dossier est évidemment revenu à la surface. Le président Priorité Monaco (Primo!) de la commission des finances, Balthazar Seydoux, s’est même inquiété « de voir un certain nombre de résidents quitter Monaco ou de résidents potentiels ne pas choisir de s’y installer ». Dans le collimateur des élus : les embouteillages, les nuisances sonores et les chantiers. Des chantiers qui affichent des retards considérables ou qui avancent au ralenti pour des raisons diverses (lire notre article par ailleurs dans ce dossier). L’élu Union Monégasque (UM), Jean-Louis Grinda a remis en avant une idée qu’il défend depuis plusieurs années, déjà : « Je ne peux me contenter des réguliers effets d’annonces en matière de respect de notre cadre de vie. Il est temps d’obtenir du gouvernement un véritable droit à la tranquillité que j’appelle de mes vœux depuis 5 longues années. Si nous unissons nos forces et nos volontés, nous pouvons y parvenir. » Même position du côté du groupe politique Horizon Monaco (HM), qui avoue aussi son exaspération. « La situation n’est plus tenable. Pas un quartier n’est épargné, a souligné l’élue HM, Béatrice Fresko-Rolfo. Déjà, en décembre 2017, nous avions réclamé que soit mis en place un phasage précis de toutes les opérations de travaux publics et privés. Or tant que le gouvernement s’obstinera avec un simple calendrier, nous vivrons dans cette confusion. La recherche de l’équilibre qualité de vie/dynamisme économique, si fragile, devrait être classé comme priorité numéro une dans l’accomplissement de votre mission au sein de l’exécutif. »

Pions

En réponse, le ministre d’Etat, Serge Telle a indiqué que l’Etat allait « moderniser » ses procédures « à la lumière des défaillances que nous avons constatées » (lire le détail de ces mesures publié dans Monaco Hebdo n° 1078). Prudent, le président du Conseil national, Stéphane Valeri, a lancé : « Nous nous réjouirons définitivement lorsque nous en connaîtrons les délais et la réalité, comme l’efficacité de leur application dans les faits. C’est un dossier sur lequel nous seront très vigilants ». Le gouvernement a avancé quelques pions. Notamment le déplacement de 9 arrêts de bus sur les 86 que compte la principauté, afin d’améliorer la circulation. Pour doper l’utilisation des vélos électriques jugée encore trop timide, une subvention de 30 % du prix du vélo, hors options et avec un plafond de 400 euros, a été décidée. Stéphane Valeri s’est félicité du déploiement de l’opération « régulation circulation » lancée à la rentrée 2018, avec des policiers en chasuble jaune, déployés aux points névralgiques de la principauté le matin et le soir, aux horaires de bureaux. Les élus de la majorité Primo!, à l’origine de cette initiative, réclamaient le recrutement de 15 policiers supplémentaires pour créer une brigade spécifiquement dédiée à la circulation, ils en ont obtenu 10. « M. le ministre, nous sommes raisonnables, et donc, en grande partie satisfaits », a glissé Stéphane Valeri. Le gouvernement a aussi évoqué une série de discussions avec les autorités françaises, à commencer par la SNCF. Le 10 octobre 2018, jour de grève en France, ce fut une nouvelle fois le chaos pour les salariés qui utilisent ce moyen de transport pour se rendre à Monaco. « En ce jour de conflit social, la SNCF PACA n’avait à assurer que quelques TER en heures de pointe avec des trains de 1 800 places à des horaires précis matin et soir. Par manque de matériel en état de marche, cela lui fut impossible ! Seuls des TER de 900 places ont été mis sur les rails, à ces horaires ultra sensibles, au grand désarroi de ses fidèles abonnés », a écrit le président de l’association des Naufragés du TER Grasse-Vintimille, Eric Sauri, à l’attention du préfet des Alpes-Maritimes. Un énième coup de gueule qui fait suite à beaucoup d’autres.

« Mécontentement »

Devant les élus, Serge Telle a cherché à rester positif : « La desserte de Monaco par les transports en commun, avec la ligne de bus n° 100 et la SNCF n’est certes pas satisfaisante, mais elle n’est pas inefficace, avec 8 millions de passagers transportés par an. Ce sont autant de véhicules particuliers qui ne viennent pas grossir le flot de la circulation en entrée et sortie de la principauté. Le mécontentement dont vous parlez existe bien. Il ne faut pas le nier. Il provient d’une demande toujours plus forte, confrontée au manque de confort, de ponctualité, ainsi qu’à un manque de service de la SNCF. Nous recherchons inlassablement des améliorations. Mais, vous en conviendrez, nous devons composer avec le gestionnaire du réseau. » Après avoir signé en 2016 une convention sur le financement des études d’avant-projet pour l’amélioration de la ligne ferroviaire qui relie Mandelieu à Vintimille. Ces études ont permis de définir une série d’aménagements pour tenter d’améliorer la situation. « La principauté serait bénéficiaire de ce projet, avec 56 % des voyages supplémentaires attendus sur la ligne à destination ou en provenance de Monaco. Notre gare serait effectivement celle où la fréquentation augmenterait le plus en volume, a indiqué Serge Telle. En outre, la mise en accessibilité pour les personnes à mobilité réduite de la gare de Nice-Riquier est en cours de réalisation et la principauté participera financièrement aux travaux. L’objectif est une mise en service en décembre 2019. » Les bus départementaux de la ligne de bus n° 100 qui relie Nice à Menton, en passant par Monaco, posent aussi problème. Souvent prise d’assaut le matin et le soir, aux heures de bureaux, ces bus sont saturés, même s’il s’agit depuis l’été 2013 de bus articulés de 150 places, contre environ 90 places pour un bus simple. En 2016, Monaco versait une subvention annuelle de 450 000 euros pour co-financer cette ligne de 17 bus articulés avec le département des Alpes-Maritimes. « L’Etat continue à faire du renforcement aux heures de pointe de la ligne 100 une priorité, a assuré le ministre d’Etat, Serge Telle. Elle transporte 3 600 passagers par jour dans les deux sens, soit l’équivalent de deux trains. Les problèmes rencontrés sont inhérents à la longueur de cette ligne. Et aussi au fait qu’en période estivale, les touristes saturent les bus. » Quant aux bus de la compagnie des autobus de Monaco (CAM), pas question d’augmenter leur fréquence, pour des problèmes de « densité de la circulation en principauté » a argumenté le ministre, qui préfère donc que l’on cherche à améliorer la régularité du cadencement, surtout aux heures de pointe.

Bateaux

On se souvient que Primo! avait suggéré l’étude de liaisons maritimes entre Nice et Monaco, pour acheminer les salariés qui travaillent en principauté. Après avoir jugé l’idée peu crédible, notamment l’hiver à cause de la météo, le gouvernement semble avoir revu sa copie. En effet, Serge Telle a révélé l’intérêt de plusieurs opérateurs et que leurs offres étaient actuellement examinées par le département de l’équipement, de l’environnement et de l’urbanisme, de Marie-Pierre Gramaglia. Mais, sans « rien exclure », Telle a souligné que cette liaison en bateau Nice-Monaco ne pourrait offrir qu’une fréquence de 30 minutes aux heures de pointe, contre 12 minutes pour le TER et de 10 minutes pour les bus de la ligne 100. Chaque bateau pourra accueillir 230 passagers, contre 1 800 par rame de TER et 150 dans un bus. Autre solution avancée : la mise en place de parkings de dissuasion aux abords de la principauté. Prenant l’exemple du terrain de Brasca, un terrain récemment racheté par l’Etat monégasque sur lequel l’automobile club de Monaco (ACM) entrepose du matériel, le ministre d’Etat a indiqué qu’il pourrait permettre d’accueillir 3 500 véhicules sur 5 ou 7 niveaux, avec la possibilité de « l’associer à une liaison expresse aérienne ou souterraine ». Mais rien ne sera possible dans l’immédiat, car « les règles d’urbanisme françaises ne le permettent pas pour l’instant », a ajouté Telle. Tout en précisant que les « démarches administratives liées à l’avenir de ce terrain sont de la compétence de la Métropole Nice Côte d’Azur et du représentant de l’Etat français dans les Alpes-Maritimes. Il a été demandé que ce site soit inscrit en tant que tel dans le plan local d’urbanisme (PLU) métropolitain ». Le ministre d’Etat a aussi confirmé que le projet de création d’une trémie à Cap-d’Ail était toujours dans les tuyaux. Il s’y trouve depuis 2011 et les élus commencent à trouver le temps long. Pour justifier en partie ce retard, Serge Telle a mis en avant les « réticences » du maire Les Républicains (LR) de Cap-d’Ail, Xavier Beck « notamment au regard des désagréments générés par les travaux échelonnés sur 20 mois, avec interruption en été. Toutefois, des aménagements légers pourront être réalisés d’ici la fin 2018 au niveau des carrefours concernés ». Quant au choix final de réaliser, ou non, cette trémie, une décision devrait être prise « au regard des résultats constatés de trafic dans les deux tunnels, aprés livraison de la bretelle de l’autoroute et réalisation de ces premiers travaux sur les deux carrefours, soit en 2022 », a ajouté Serge Telle.

Piétonnisation

Autre mesure poussée par Primo ! depuis des mois : la création d’une brigade de la circulation, pour aider à fluidifier la circulation dans Monaco aux heures de bureau. « Il serait réducteur de penser que la problématique se résume à la simple question de la création ou pas d’une « brigade » spécifiquement dédiée à la circulation », a commencé le ministre d’Etat, avant de se ranger finalement à la proposition avancée par la nouvelle majorité du Conseil national. Admettant que cette brigade de la circulation nécessitait des moyens humains supplémentaires, Serge Telle a proposé la création de 10 postes supplémentaires. Primo ! en réclamait 15. « Vous nous annoncez, M. le ministre, la création de 10 postes. Nous sommes raisonnables, et donc, en grande partie satisfaits », a répondu le président du Conseil national, Stéphane Valeri. Quant à la piétonnisation d’une partie de la place du Casino depuis le mois d’août 2018, il est urgent d’attendre, a estimé Serge Telle. Pour sa part, Valeri réclame l’arrêt dans les meilleurs délais de cette expérimentation qui cristallise beaucoup de mécontentements (lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1073). « Les nombreux clients de la Société des Bains de Mer (SBM) ou de la salle Garnier, stoppent le flux en laissant leur véhicule aux voituriers. De plus, ces derniers sont obligés d’effectuer des manœuvres longues et périlleuses au milieu des piétons. Si je n’ai rien, bien sûr, contre la création de nouvelles zones piétonnes, ce n’est donc certainement pas le lieu pour le faire », avait expliqué le président du Conseil national. « Un bilan du test réalisé va très prochainement intervenir », a glissé le ministre d’Etat. Sans en dire plus sur les intentions de son gouvernement.

journalistRaphaël Brun