« Le touriste veut
de l’authentique, mais il veut que
ce soit beau et confortable »

Raphaël Brun
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À l’heure où 800 millions de touristes sillonnent le monde chaque année, beaucoup de pays, dont Monaco, sont lancés dans une compétition mondiale pour les attirer. Peut-on échapper à l’industrie touristique, au marketing et aux circuits ultra-balisés pour atteindre des espaces vierges et authentiques ? Interview du géographe Thomas Daum, qui vient de publier avec un autre géographe, Eudes Girard, Du voyage rêvé au tourisme de masse(1).

L’origine de ce livre ?

Avec Eude Girard, le co-auteur de ce livre, nous sommes amis depuis 25 ans. Nous voyageons assez souvent ensemble. Nous sommes tous les deux géographes et, assez vite, une frustration est née. Quand on part, c’est pour découvrir des lieux différents et authentiques. Mais, souvent, on est accueilli, guidé et canalisé par une industrie touristique, qui nous présente les mêmes types de restaurations, les mêmes rénovations de centre-ville et les mêmes chaînes de magasins. Cette homogénéisation et cette artificialisation de lieux censés être authentiques, nous a amené à nous interroger et à réfléchir.

Pourquoi parlez-vous du tourisme de masse comme une conséquence de la « passion démocratique » ?

À partir de la révolution française, à la fin du XVIIIème siècle, en France et dans les pays sous l’influence de la France, le tourisme qui était réservé à une élite aristocratique, britannique en particulier, s’est ouvert à des gens devenus citoyens. Ces citoyens se disent qu’eux aussi ont droit à ces privilèges. Du coup, le fait de pouvoir voyager est devenu un attribut de l’égalité avec la noblesse. Une noblesse qui était à la fois un objet d’attraction et de répulsion par rapport à ses privilèges et à son mode de vie.

Les grandes étapes qui ont rendu possible le tourisme de masse ?

Il y a d’abord eu l’augmentation du niveau de vie dans l’après-guerre, avec les Trente Glorieuses, entre 1945 et 1973. Avec les congés payés, le temps de loisirs a augmenté. Il y a notamment eu une troisième semaine de congés payés en 1956, puis une quatrième en 1968. Plus récemment, dans les années 1990, il y a eu la révolution du low-cost du transport aérien, ce qui a permis à une fraction de personnes plus importantes de pouvoir voyager. Et même, pour certains, de pouvoir voyager à l’étranger plusieurs fois dans l’année. Tout cela a démultiplié le tourisme.

Pourtant, aujourd’hui environ 40 % de français ne partent pas en vacances ?

C’est exact. C’est une démocratisation du tourisme. Mais cette démocratisation n’est qu’une tendance. Sur ces 40 % de Français qui ne partent pas, tous ne partent pas uniquement pour des raisons économiques. Si environ 1/3 ne part pas par manque d’argent, il y a aussi des raisons culturelles, avec la peur de partir à l’étranger et la notion de risques. Et puis, il y a de plus en plus de gens qui refusent de partir pour visiter des lieux touristiques qui sont de plus en plus identiques.

La menace terroriste pèse toujours sur l’économie du tourisme ?

Il y a un fantasme du risque. Sans parler de risque terroriste, il y a une population âgée qui craint de prendre les transports. La menace terroriste a un effet qui dure un an ou deux, avant d’être résorbé. En France, le poids des attentats de 2015 a disparu des statistiques en 2017, et la courbe du tourisme a repris. La menace terroriste joue donc sur le court terme, mais assez peu sur le moyen et le long terme.

Quelle est la différence entre un voyageur et un touriste ?

Un voyageur ne construit pas son voyage. Il emprunte des chemins périphériques aux grands sites touristiques. Il pense que c’est lorsqu’on est inattendu dans un lieu, que l’on peut réellement découvrir. La recherche de l’inconnu est le principe même de son déplacement.

Et avec le touriste ?

C’est l’inverse. Il en veut pour son argent et pour le temps qu’il a. Il a donc préparé son voyage en amont. Il veut du confort et de la sécurité. Il cherche à faire ce que les autres ont fait, ses collègues de travail ou ses amis sur les réseaux sociaux. Il souhaite donc être attendu. La dimension de l’inconnu ne l’intéresse pas.

Comment évolue ces deux profils, du touriste et du voyageur ?

Ils ont de plus en plus tendance à se brouiller. Car l’industrie du tourisme cherche parfois à mettre en scène une forme d’incertitude. Alors que les aventuriers préparent de plus en plus finement leurs voyages et sont de plus en plus connectés.

Quels sont les pays qui attirent le plus de touristes ?

L’Etats-Unis, la France, la Chine et l’Italie. Mais la première place occupée par la France, avec 85 millions de touristes, est doublement ambigüe. Car la Chine continentale est comptée à part de Hong Kong et Macao : or, si on les mêlait, la Chine serait première.

Pourquoi ça n’est pas le cas ?

Parce que la France pousse l’organisation mondiale du tourisme (OMT) à ne pas construire une seule entité pour la Chine. Ensuite, une partie de ces 85 millions de voyageurs ne font que transiter par la France, du nord vers le sud. Pourtant, ils sont statistiquement considérés comme des touristes internationaux en France. Mais ils restent peu de temps et dépensent peu. Et parfois, ils ne visitent même pas.

Du coup, quel est le classement réel de la France ?

En termes de dépenses touristiques, la France devrait être à la quatrième ou cinquième place mondiale.

Qu’est-ce qui fait qu’une destination est à la mode ?

Il y a un facteur à long terme qui est l’ancienneté et le prestige de grands sites internationaux, comme Paris et sa Tour Eiffel, par exemple, ou des sites précolombiens au Mexique. À ceci s’ajoute des facteurs à court terme, comme la visibilité d’un espace grâce au marketing des Etats ou aux réseaux sociaux. Instagram a ainsi créé des tendance au tourisme sur des sites qui n’en demandaient pas plus que ça, d’ailleurs.

le village Kampung Pelangi

« En Indonésie, des photos de Kampung Pelangi, un village dans lequel les façades étaient colorées, ont été publiées sur Instagram. Et les gens ont commencé à affluer. » Thomas Daum. Géographe.

 

Un exemple ?

En Indonésie, des photos de Kampung Pelangi, un village dans lequel les façades étaient colorées, ont été publiées sur Instagram. Et les gens ont commencé à affluer. Du coup, la municipalité a décidé de repeindre de couleurs encore plus “flashy” ce village, qui est devenu “rainbow village”, c’est-à-dire le village arc-en-ciel. Les réseaux sociaux ont donc un véritable effet d’entraînement.

Les réseaux sociaux pèsent vraiment sur le tourisme mondial ?

Les réseaux sociaux pèsent sur la génération la plus jeune. Mais il s’agit d’un poids à la marge. Car ces réseaux sociaux ont une visibilité médiatique plus importante que leur poids réel.

Que représente une destination comme Monaco ?

En principauté, le nombre de touristes annuel est estimé à environ 7 millions. Mais comme il y a à Monaco plus de 120 nationalités, il n’y a pas forcément ce sentiment d’invasion que ressentent parfois certaines villes ou sites.

Comment l’image de Monaco s’est-elle construite au fil du temps dans le monde du voyage ?

C’est un site si petit que la présence touristique se révèle être plutôt une contrainte, un peu comme à Dubrovnik, par exemple. Tous les lieux à visiter sont concentrés dans un espace restreint. Mais Monaco travaille aussi sur le tourisme du jeu : du coup, la concentration touristique n’est plus un problème, dans la mesure où les joueurs viennent pour se confronter à d’autres.

Quand on est un pays de 2 km2 comme la principauté, comment peut-on continuer à exister dans la compétition mondiale que se livrent les autres pays pour attirer toujours plus de touristes ?

La principauté peut compter sur l’image traditionnelle de la monarchie, que l’on retrouve d’ailleurs aussi à Londres. Il y a également une dimension sportive et de protection de l’environnement, qui a été développée par le prince Albert II. Il existe donc à Monaco des niches touristiques, qui sont relativement récentes, mais qui peuvent dynamiser le tourisme. Surtout la dimension écologique, qui peut encore prendre de l’ampleur.

Monaco peut-il miser sur un tourisme élitiste et s’opposer au tourisme de masse ?

Oui. Le niveau de vie à Monaco sélectionne un tourisme relativement élitiste, sauf bien sûr pour les gens qui viennent simplement passer une journée en principauté.

Quel type de destination marche le moins bien, aujourd’hui ?

Ce qui marche moins aujourd’hui, ce sont les destinations très festives, comme Ibiza.

À l’inverse, un exemple de destination à la mode ?

À Vik en Islande, un village de 500 habitants possède des falaises spectaculaires, qui sont devenues l’objet d’un véritable afflux touristique. À tel point que Vik attire désormais 1,2 million de touristes par an. C’est une dimension naturelle, spectaculaire et écologique qui plaît beaucoup aujourd’hui. Les gens sont attirés par ce que la nature peut avoir de spectaculaire.

Sur quoi se construit le succès d’une destination ?

Un succès peut se construire, à la marge, sur les réseaux sociaux. Je dis à la marge, car ces réseaux ne touchent, pour l’essentiel, qu’une population jeune et très connectée. C’est davantage le bouche à oreille et par les guides touristiques au format « papier » qu’une destination peut devenir attractive. L’exemple des Cinque Terre, en Ligurie, le montre bien.

Pourquoi ?

Le succès touristique des Cinque Terre, en Italie, est relativement récent. À la fin des années 1980, ce n’était pas vraiment une destination à la mode. Mais tout a changé lorsque ces cinq villages de Ligurie qui sont, d’ouest en est, Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola et Riomaggiore, se sont réunis pour créer la marque Cinque Terre. On retrouve ici cette dimension naturelle et spectaculaire, avec des villages accrochés aux rochers, en bord de mer. Le bouche à oreille, les guides touristiques, les reportages télévisés et la mise en scène autour de ces cinq villages, avec une construction très précise de l’image de ces sites, ont été décisifs dans ce succès.

On voit se dessiner une tendance du retour à la nature, avec des locations de cabanes dans les arbres, par exemple : c’est un mouvement durable ?

C’est une tendance durable, mais de niche. Car, comme le touriste souhaite un retour à la nature, mais dans un certain confort, et que l’hébergeur est tenu par des règles de sécurité, cela implique des coûts, même pour une simple cabane. Du coup, il faut souvent compter 110 ou 130 euros la nuit. Financièrement, cette offre ne pourra donc pas être accessible aux masses.

Les locations de particulier à particulier ou les échanges de maison, popularisés notamment grâce à internet, vont devenir la norme dans les années à venir ?

L’échange de maisons reste complexe. Du coup, cette activité restera un marché de niche. Par contre, la location de son logement est une tendance évidente pour les jeunes générations.

En 2018, il reste encore des lieux peu ou pas connus par les touristes ?

Les sites touristiques fréquentés sont un espace finalement très réduit. Il y a donc beaucoup d’espaces encore vierges de touristes. Mais ces sites n’ont esthétiquement pas le caractère de beauté des sites à succès. Ni même le côté spectaculaire. Il y a là une contradiction : le touriste veut de l’authentique, mais il veut que ce soit beau et confortable.

En quoi c’est contradictoire ?

En Chine, il existe de nombreux espaces très authentiques, mais qui ne sont pas beaux, pas spectaculaires ou pas confortables. Mais si on veut vraiment découvrir la vie des Chinois, c’est pas à Shanghai qu’il faut aller. Car aujourd’hui, Shanghai est une métropole à l’occidentale.

Un exemple de ville chinoise authentique ?

Chongqing ou Wuhan. À Chongqing, le paysage est dantesque : on se retrouve sur des collines, avec des téléphériques et le brouillard de la pollution, qui est énorme. C’est très spectaculaire, mais c’est oppressant et ça n’est pas du tout beau pour un européen habitué à des modèles urbains très travaillés. Mais c’est pourtant là qu’habite la Chine authentique.

 

1) Du voyage rêvé au tourisme de masse, Thomas Daum et Eudes Girard (CNRS Editions), 288 pages, 22 euros.

journalistRaphaël Brun