Plages privées : 2000 emplois supprimés sur la Côte d’Azur

Sophie Noachovitch
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Régulièrement suspendu, le décret plage de 2006 est finalement appliqué stricto sensu depuis début 2018. Entre réduction des longueurs des plages privées ou même fermetures, les professionnels du tourisme accusent le coup.

« On se bat depuis 10 ans contre ce décret. » René Colomban, responsable du syndicat des plagistes de Nice, dresse un bilan plus que compliqué des plages privées dans les Alpes-Maritimes et le Var pour cet été 2018. En cause, l’application du décret plage, datant de 2006, depuis début 2018, à la faveur du renouvellement des concessions sur les plages du département. « Dans l’absolu, les professionnels du tourisme ne sont pas contre ce décret, mais on voulait l’assouplir, précise René Colomban. Il est draconien, sans raison valable. » Ce décret plage, mis en place par Jean-Louis Borloo, alors secrétaire d’Etat français chargé du logement et de l’urbanisme, a pour objectif de promouvoir un développement durable et maîtrisé des plages françaises. Par conséquent, il réduit l’occupation privée des plages et oblige les plagistes à détruire toutes les installations en dur, pour reconstruire des bâtiments modulables, qui seront démontés en fin de saison.

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Ordre de l’Etat

Si le décret ne s’applique qu’aujourd’hui, c’est, selon le responsable du syndicat des plagistes de Nice, parce que lui, et ses confrères des autres syndicats, ont lutté d’arrache pied pour l’en empêcher. « On s’est battus pendant 10 ans. J’ai rencontré tous les ministres [chargés du tourisme — N.D.L.R.] qui se sont succédés. Cela a d’ailleurs été un jeu de piste pour les atteindre. La mairie de Nice nous a beaucoup aidé dans ce sens, raconte-t-il. On a eu quelques ministres qui nous ont compris, en suspendant le décret. Mais les ministres passent et les fonctionnaires restent, faisant remonter le dossier sur le dessus de la pile. » Selon lui, si le préfet des Alpes-Maritimes et son confrère du Var appliquent depuis le début de 2018 ce décret, c’est sans aucun doute parce qu’ils « ont reçu l’ordre de l’appliquer stricto sensu. Mais à Paris, ils n’ont aucune notion de ce que peut être la gestion d’une plage privée ». Si la plupart des plages privées ont été prévenues en amont de la saison estivale, en raison du renouvellement de leur concession (plusieurs ont eu lieu en début d’année), d’autres en ont fait les frais, au tout début d’été. « Pour les deux plages privées de la Mala, cela a été extrêmement violent, commente René Colomban. Idem pour la Paloma, à la plage Passable au Cap Ferrat. Pour eux, en plein weekend de Pâques et pour La Réserve de la Mala et l’Eden Plage Mala en plein weekend du Grand Prix, c’était très dur. Alors qu’il y a des procédures en cours, le préfet aurait pu laisser épuiser ces procédures avant d’agir. » Le 25 mai, vendredi précédent le Grand Prix, une opération de la préfecture, aux côtés de la direction départementale de la protection des populations et de la gendarmerie nationale, a été organisée sur la plage de la Mala, créant une vive émotion auprès des responsables des deux plages privées de Cap d’Ail. « Je suis sous le choc. C’est incompréhensible. Nous faire ça pendant le week-end du Grand Prix… J’ai 40 salariés. Je ne sais pas ce que je vais faire », déclarait alors Jean Botticini, gérant de la Réserve de la Mala, dans Monaco Hebdo n° 1063. Son confrère de l’Eden Plage Mala était lui aussi remué : « Je pense que la préfecture avait pour objectif de faire beaucoup de mal aux restaurateurs. J’ai dû mettre mes huit plagistes au chômage ce matin [vendredi 25 mai 2018 — N.D.L.R.]. Mes 75 matelas ont été saisis… Le week-end du Grand Prix correspond à quasiment 80 % de mon chiffre d’affaires du mois de mai. Je ne suis pas sûr que l’entreprise pourra se relever de ça. » Dans un communiqué, la préfecture des Alpes-Maritimes annonçait alors : « Les exploitants des restaurants […] exploitent sans droit ni titre depuis 2012 cette plage emblématique du département, dans l’attente du jugement du tribunal administratif, des contraventions de grande voirie dressées par le service maritime, l’opération visait à constater le délit de vente non autorisée sur le domaine public. Un délit réprimé par le code pénal et par le code du commerce ».

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« Coup de crayon »

Depuis, ces deux plagistes se sont réorganisés. Les deux établissements ont retiré des tables de leur terrasse en bois pour y installer des transats. A l’Eden Plage, le nombre de transats est ainsi passé de 62 à 30 et a perdu quasiment une dizaine de tables dans son restaurant. Xavier Beck, maire Les Républicains (LR) de Cap d’Ail avait alors expliqué à Monaco Hebdo que l’origine du litige avec la préfecture remontait au renouvellement de la concession des plages déléguée par l’Etat à la ville de Cap d’Ail. « Jusqu’au 31 décembre 2010, la mairie était concessionnaire de l’Etat pour la plage. Au 1er janvier 2011, l’Etat voulait bien m’accorder une nouvelle concession, mais en posant comme condition que je m’engage à démolir les bâtiments des restaurants. Ce que j’ai refusé, car ils ont 70 ans. » Pour le moment, aucune décision judiciaire ou administrative n’a été prise concernant l’avenir des plages privées de la Mala. Mais sur le territoire des Alpes-Maritimes et du Var, les conséquences de l’application du décret plage se sont largement faites sentir. Car le décret de 2006 prévoit que les plages privées n’occupent que 20 % de la plage si elle est naturelle, et 50 % si la plage est artificielle. Selon René Colomban, Ramatuelle, dans le Var, serait même « une zone sinistrée » avec la fermeture de cinq plages privées et « toutes les autres sont réduites de moitié ». A Pampelonne, à proximité de Saint-Tropez, on parle de la suppression de 2 000 matelas sur un total de 5 000. A Juan-les-Pins, 14 plages privées ont été réduites. Sur les Alpes-Maritimes et le Var, ce sont une vingtaine d’établissements qui ont dû fermer, alors que tous les autres ont été réduits. Et l’impact le plus notable concerne les salariés. Près de 2 000 ont perdu leur emploi. « 500 à Cannes, 500 à Juan-les-Pins, 500 à Pampelonne et 50 à Nice. Sans compter les emplois à Cap-d’Ail et à Saint-Jean-Cap-Ferrat, énumère-t-il. Tout ça est supprimé d’un coup de crayon par des énarques qui ne comprennent rien. L’objectif de l’Etat est de développer le tourisme, mais ce n’est pas en fermant les plages privées qu’on va y arriver. Et je peux affirmer que les 80 millions de touristes en France ne font que passer sur la Côte d’Azur. » René Colomban s’appuie sur l’expérience de son propre établissement, le Blue Beach, à Nice. « A la fin du mois d’août, mon chiffre d’affaires est déjà à – 4,5 % par rapport à l’an dernier, alors qu’il y avait plus de monde sur la Côte cette année. Ce n’est pas en septembre et en octobre que je vais rattraper ce retard. » La perte de 80 matelas au Blue Beach en est la directe conséquence, selon lui. Le responsable du syndicat des plagistes de Nice espère que le décret plage va s’assouplir d’ici la prochaine saison. Ce sont, en tout cas, les rumeurs qui circuleraient, à l’heure actuelle, d’un établissement à l’autre. « Peut-être qu’ils vont se rendre compte que c’est compliqué pour nous », conclut-il.

 

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