Lucien Allavena, l’un des grands noms de RMC s’est éteint

Sophie Noachovitch
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Le Monégasque Lucien Allavena est décédé le 31 juillet 2018, à l’âge de 88 ans. L’ancien directeur technique de Radio Monte-Carlo a œuvré toute sa carrière à l’ascension de cette radio monégasque.

«  Dans sa vie, il y a une cohérence et une continuité impressionnantes. Il a consacré sa vie à une entreprise, à une femme et à sa terre. C’est une génération dans laquelle on consacrait sa vie à un destin. » Lucien Allavena était de ces destins-là. L’ancien directeur technique de Radio Monte-Carlo (RMC) s’est éteint le 31 juillet 2018, à l’âge de 88 ans. Son fils, Jean-Luc Allavena, ex-directeur de la communication du prince Albert II, entrepreneur, décrit avec beaucoup d’émotion son père, qui a marqué aussi bien l’histoire de cette radio que sa famille. Lucien Allavena fait partie de ces familles monégasques ancrées dans le territoire, au destin lié à Monaco depuis presque quatre siècles. « La première mention d’un Allavena remonte au début du XVIIème siècle. On les trouve ensuite de Nice à la proche Ligurie, précise Jean-Luc Allavena, l’un des deux fils de Lucien Allavena. Comme beaucoup de familles monégasques, les Allavena constituent une famille transfrontalière. Mon père est né en 1930 à Pigna, dans une vallée de l’arrière pays de Vintimille. Mais c’est presque par accident. Toute sa vie, il l’a passée en principauté. » Lucien Allavena passe son enfance et sa scolarité à Monaco au lycée Albert Ier. Il quitte ensuite le territoire pour faire ses études à Paris. C’est ici que son destin se noue résolument à celui de RMC.

Jeune ingénieur

Cette radio, dite périphérique, en opposition à la monopolistique Radio France, est née en 1943 à Monaco. À l’époque, elle est contrôlée à 83 % par l’Etat français et à 17 % par l’Etat monégasque. Lucien Allavena rejoint l’entreprise en 1955. Il est alors fraîchement diplômé ingénieur en électricité de l’école Violet, spécialisée dans la technique et l’électricité. Le jeune homme de 24 ans va rapidement gagner la confiance de l’équipe de RMC. D’abord en 1965, lorsqu’est construit le premier émetteur grandes ondes à la Madone, derrière le Mont Agel. « Sa vraie légitimité, il la gagne en 1974, lorsqu’il dit qu’il faut construire des émetteurs à Roumoules (Alpes-de-Haute-Provence), sur le plateau de Valensole, raconte Jean-Luc Allavena. Il participe à l’accord trouvé avec l’Etat français, avec Monaco. Il trouve le lieu et il dirige la construction de ces quatre émetteurs. » C’est là, au cœur de la Provence, au milieu des champs de lavande, qu’ont surgi trois antennes grandes ondes et une plus petite. Le choix du lieu ne doit rien au hasard et Lucien Allavena l’avait bien compris. Le plateau de Valensole, par son étendue très plane sur de nombreux kilomètres en position surélevée, constitue un catalyseur parfait pour les ondes. « Papa a développé ce projet pendant cinq ans. Il travaillait toute la semaine entre Paris, rue Magellan, où se trouvaient et se trouvent encore les studios de RMC, et Monaco. Quasiment tous ses weekends, il allait contrôler la construction des émetteurs et nous y allions avec lui, se souvient Jean-Luc Allavena. La veille de l’inauguration, prévue le 14 juillet 1974, et avant leur mise sous tension, nous avons grimpé dans l’un des émetteurs avec mon grand frère ». La famille de Lucien Allavena était un socle inébranlable pour cet homme, souvent qualifié de discret. C’est donc avec ses deux fils, Jean-Luc et Jean-Charles, administrateur à l’opéra de Monte-Carlo et ex-conseiller national, et sa femme Eugénie, qu’il passait ses weekends.

Missions en Afrique

Avec les antennes de Roumoules, RMC change drastiquement de portée en diffusion, mais aussi en audience. « Par sa localisation, en entrant dans les terres plus à l’ouest et au nord, les ondes partaient jusqu’à Paris, même si la qualité d’écoute était mauvaise, décrit Jean-Luc Allavena. Avant ça, RMC ne diffusait que sur la Côte d’Azur, et un peu jusqu’à Marseille. À partir de là, la radio couvrait quasiment la moitié du territoire, ce qui a permis à RMC de tripler son audience. Cela a complètement changé la physionomie de RMC. Elle est devenue une radio nationale. » A l’époque c’est une prouesse technique. Et la réalisation de ce projet a valu à Lucien Allavena en 1973, la décoration de chevalier de l’ordre national du mérite français, remis par Henri Dolbois, conseiller à la cour des comptes et directeur général de RMC. Au long de sa carrière, il est également décoré par deux fois à Monaco, d’abord par le prince Rainier III, puis par le prince Albert II. La reconnaissance de son savoir-faire ne datait pourtant pas de Roumoules. Lucien Allavena s’était lancé, pour le compte de la Sofirad, la société de l’Etat français gérante de RMC, dans des missions d’implantation de la radio dans des positions stratégiques en Afrique et Proche et Moyen-Orient. « Nous avons vécu deux ans à Conakry dans la Guinée d’Ahmed Sékou Touré (1922-1984), se souvient Jean-Luc Allavena, qui n’avait alors que deux ans lors du départ de toute la famille, en 1965. Il s’agissait d’un projet des Nations unies avec la France pour implanter des radios en Afrique. L’idée était d’enseigner la technique aux Africains : comment on fait de la radio, comment on diffuse. C’était l’ère postcoloniale, la Guinée était indépendante depuis 1958. La France cherchait à garder des positions stratégiques. La radio faisait partie de cette politique et mon père a fait plusieurs missions dans les années 60 et 70. Cela a renforcé sa légitimité auprès de l’Etat français. » Lucien Allavena se rend à Chypre dans un contexte particulièrement tendu, mais aussi au Liban. « Peu à peu, il a imprimé sa marque à RMC. C’était le directeur technique : il permettait aux autres d’exister. »

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« Par sa localisation, en entrant dans les terres plus à l’ouest et au nord, les ondes partaient jusqu’à Paris […]. Cela a permis à RMC de tripler son audience. Cela a complètement changé la physionomie de RMC. Elle devient une radio nationale »

 

A travers toute la France

Dans les années 70, l’histoire de RMC devient nationale. Lucien Allavena œuvre à son développement, dont il est un moteur crucial, même si, bien souvent, il reste dans l’ombre. « Le prince Rainier avait très bien compris l’importance de la radio dans la poussée des relations franco-monégasques, explique Jean-Luc Allavena. C’était un moment où la télévision et la radiodiffusion étaient monopoles d’Etat et le prince Rainier a décidé d’utiliser la participation croisée avec la France à RMC pour faire grandir l’entreprise. » Lorsque François Mitterrand (1916-1996) libère les ondes en 1981, avec l’appui du prince, Lucien Allavena négocie auprès de la Haute autorité (le futur CSA) l’implantation des fréquences pour RMC à travers toute la France. Le directeur technique est aussi à l’œuvre lors du rachat de Radio Nostalgie, en 1986. « Papa était au cœur des décisions », assure Jean-Luc Allavena. Le directeur technique côtoie tous ceux qui formeront bientôt le PAF, le paysage audiovisuel français : Julien Lepers, Jean-Pierre Foucault, Pierre Lescure, Albert Mathieu ou Yves Mourousi. Dans les studios de RMC, Lucien Allavena est le référent pour toutes ces personnalités.

Instabilité politique

Mais bientôt, alors que RMC connaît son apogée au milieu des années 80, la radio pâtit de l’instabilité politique française des années 90. « A chaque nouveau président, puis à chaque cohabitation, le nouveau gouvernement nommait un nouveau directeur général à la tête de RMC, relate le fils cadet. Mon père est devenu le référent. Il était celui qui connaissait parfaitement l’entreprise, toute son histoire et qui avait les compétences techniques. Cela permettait le maintien du bateau à flot. » Lucien Allavena souffre énormément de ces changements successifs et RMC en est la première victime. L’instabilité politique entraine l’impossibilité d’assurer sa pérennité. « C’était très dur pour lui. Lorsqu’il a pris sa retraite en 1995, il n’a plus jamais voulu en parler, souligne Jean-Luc Allavena. Je lui avais souvent dit qu’il aurait pu écrire une histoire de la radio en France, puisqu’il en a été acteur, mais il n’a jamais voulu. » Le retraité a alors choisi de se consacrer à son jardin, à sa famille, et, en particulier, ses sept petites filles. « Comme si tout était si bien réglé, il y a quelques semaines, le 7 juillet, l’ainée de ses petites-filles, Laetitia a donné la vie à Amaury : un premier arrière-petit fils pour papa, lui qui avait souvent tendrement ironisé sur notre incapacité à fabriquer au moins un garçon, a dit Jean-Luc Allavena lors des obsèques de son père. C’est l’image symbolique de la parfaite continuité de la vie. Au soir d’un parcours accompli, papa a transmis le témoin. » Sa famille et ses amis gardent l’image d’un « très gros travailleur ». « Il nous a appris la valeur du travail, insiste Jean-Luc Allavena. Aussi bien dans sa vie professionnelle que dans les loisirs. Il était très sérieux, mais il avait aussi beaucoup d’humour. » Ses fils voyaient en lui un homme très rigoureux, mais aussi un bon vivant qui les a initié au bon vin. Mais c’est surtout la bienveillance de leur père que Jean-Luc et Jean-Charles Allavena souhaitent que tous gardent en mémoire. « Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de quelqu’un. S’il désapprouvait quelque chose, il se contentait de baisser les yeux, pour ne pas blesser, décrit-il. Il aurait pu devenir le numéro 1 de RMC, mais il n’a jamais cherché à l’être. Il n’œuvrait que pour l’intérêt général. Tout ce qui comptait pour lui, c’était son amour de la terre. Et puis, nous, sa femme, ses fils et ses petites-filles. Son clan. »

 

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