Michel Dotta :
« Une véritable nébuleuse »

Raphaël Brun
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Sites internet illégaux, apporteurs d’affaires sans licence ou sans autorisation, marchands de biens qui vendent en direct… Retour sur la grogne des agents immobiliers monégasques, avec le président de la chambre immobilière monégasque, Michel Dotta, et sa trésorière, Carol Millo. Ils ont répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Comment va le marché immobilier monégasque ?

Michel Dotta : Aujourd’hui, en principauté, le prix moyen au m2 à la vente se situe entre 35 000 et 40 000 euros. Mais les agences immobilières vont moins bien que le marché immobilier. Ce qui est quand même assez original.

Comment cela est-il possible ?

M.D. : De plus en plus de ventes sont faites en direct, sans passer par une agence immobilière. Les marchands de biens, les apporteurs d’affaires, les sociétés de conseils, les “company service provider”… Les solutions pour faire une vente en direct sont nombreuses aujourd’hui.

Les apporteurs d’affaires sont de plus en plus contestés à Monaco ?

M.D. : L’article sur ce sujet publié dans Monaco Hebdo n° 1070 est tout à fait exact. Il retranscrit et résume bien cette réalité. Aujourd’hui, il est impossible de parvenir à connaître leur nombre. C’est une véritable nébuleuse.

À Monaco, des agents immobiliers se plaignent de voir certains apporteurs d’affaires devenir de plus en plus gourmands et réclamer toujours plus d’argent ?

M.D. : Idéalement, il faudrait que les agences immobilières refusent les propositions inacceptables. Le problème, c’est qu’il y aura toujours quelqu’un qui finira par dire oui. Car, malheureusement, tout a un prix. Une agence qui n’a rien vendu depuis un an et qui doit payer son loyer à la fin du mois, peut se retrouver dans une situation qui la poussera à accepter de consentir de grosses sommes à un apporteur d’affaires.

Les ventes immobilières non déclarées par certains apporteurs d’affaires génèrent un gros manque à gagner pour les finances de l’Etat monégasque ?

M.D. : Difficile à chiffrer avec exactitude. Je n’en ai aucune idée. Il n’y a que le gouvernement monégasque et les services fiscaux qui ont la réponse. Car ils sont en mesure de faire les recoupements nécessaires à ce calcul.

Que faire face à cette problématique posée par certains apporteurs d’affaires ?

M.D. : Un début de solution, que l’on réclame depuis longtemps, c’est d’imposer de travailler avec un mandat. Ce qui éviterait, peut-être, certains arrangements.

Carole Millo : L’objectif, c’est de protéger les clients pour que l’apporteur d’affaires soit vraiment quelqu’un de qualité.

Quel est le problème posé par les sites internet immobiliers illégaux ?

M.D. : Le jour où Monaco sera devenu un spécialiste de cybersécurité, il serait souhaitable que l’on parvienne à faire supprimer ces sites internet sauvages. La chambre immobilière monégasque a porté plainte à trois reprises. Mais malheureusement sans succès.

Le contenu de ces sites internet sauvages ?

M.D. : Ce sites internet sont tenus par des gens très compétents, puisqu’ils parviennent à récupérer les photos et les descriptifs des appartements publiés sur nos sites. Bien évidemment, tout cela se fait dans notre dos.

C.M. : Des confrères ont découvert la présence sur ces sites, d’annonces venant de chez eux.

Les prix sont identiques aux vôtres ?

M.D. : Pas toujours. Certains prix sont modifiés. Des annonces qui ne devaient plus être diffusées, continuent à l’être sur ces sites illégaux. Et tout ceci, contre la volonté du propriétaire du bien.

Quel est le problème principal généré par ces sites ?

M.D. : C’est surtout un problème d’image. Un gros problème d’image. Les marchands de biens, les intermédiaires… Aujourd’hui, il est devenu complexe de parvenir à comprendre qui fait quoi dans l’immobilier à Monaco. Aujourd’hui, ce qui est sûr, c’est que tout le monde fait un peu d’immobilier. Y compris les banques.

Pourquoi ?

M.D. : Parce qu’à Monaco, l’immobilier est envisagé comme la poule aux œufs d’or. Il y a l’idée qu’on peut se faire facilement beaucoup d’argent.

C.M. : Vu de loin, et avec la chance du débutant, on peut imaginer que ce métier peut très vite devenir très rémunérateur.

D’autres problèmes ?

C.M. : Il y a aussi le problème des prix. Quand les prix sont modifiés et ne correspondent plus aux prix pour lesquels une agence a un mandat et auquel on doit vendre un produit, cela joue contre le vendeur.

Est-ce qu’aujourd’hui, les propriétaires victimes de ces sites illégaux sont prêts à aller en justice ?

M.D. : Clairement, non. Ils ne veulent pas aller à la sûreté publique. Ce n’est évidemment pas un moment agréable. Notamment à cause des locaux. Quelqu’un qui vient pour aider, pour collaborer, devrait être mieux reçu. Du coup, ce n’est pas toujours évident d’aller au bout de cette démarche.

Les marchands de biens vous posent toujours des problèmes ?

M.D. : Ce métier est autorisé. Ils font leur métier et certains le font très bien. La plupart des agences immobilières de Monaco font aussi marchands de biens. Le problème, c’est que certains travaillent de plus en plus de façon directe.

Comment font-ils ?

M.D. : Ils mettent tout simplement leurs produits à vendre sur leur site internet. Et, la plupart du temps, ils arrivent à vendre. Cela dit, ils ne font rien d’illégal, puisqu’ils ne prennent pas de commissions. Mais ils prennent une part de marché qui doit être importante, car, beaucoup de mes collègues ne sont pas contents.

C.M. : Cela gonfle artificiellement le nombre de produits sur le marché, alors qu’en fait, ce sont toujours les mêmes qui reviennent.

Pourquoi l’Etat monégasque ne se plaint pas ?

M.D. : L’Etat est satisfait car les droits de mutation sont très importants. Au fond, ce problème relève de ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui, avec une baisse du nombre d’intermédiaires. Je n’aime pas beaucoup ce terme, mais le monde est actuellement en pleine ubérisation.

Les clients se détournent des agences immobilières, aujourd’hui ?

M.D. : Les gens font de moins en moins confiance aux agences immobilières.

C.M. : Aujourd’hui, les gens ne sont plus fidèles. Les clients ont changé. Ils sont beaucoup plus difficiles à fidéliser qu’il y a 20 ans. Désormais, ils vont à droite et à gauche. Et puis, avec internet, tout est devenu possible. Désormais, on peut se renseigner sur tout.

Le marché des locations se porte comment ?

C.M. : Le marché de la location est en plein ralentissement. Certains loyers étaient abusifs. Les prix ne baissent pas, mais le temps d’écoulement est plus long. Avant, on louait un appartement presque en flux tendu. En une semaine, c’était loué. Désormais, ça peut prendre trois ou quatre mois.

M.D. : Du coup, du studio au 6 pièces, nous avons un vrai choix de produits.

Comment expliquer ce ralentissement du marché de la location à Monaco ?

M.D. : Il y a eu moins d’arrivants en Principauté, donc, mécaniquement, moins de demandes de locations. Peut-être faudrait-il chercher à attirer des ressortissants de pays moins habituels pour Monaco, comme la Turquie, par exemple. La principauté a toujours bénéficié de pays dans lesquels il y avait des problèmes politiques et de l’instabilité.

La baisse de qualité de vie en principauté, avec la multiplication des nuisances, commence à pénaliser le marché immobilier monégasque ?

M.D. : Les gens se plaignent d’une qualité de vie momentanément en baisse. Mais je ne pense pas que cela ait provoqué des départs de Monaco.

C.M. : Certains clients font leurs recherches dans un quartier précis pour essayer d’éviter les chantiers le plus longtemps possible.

Les clients vous réclament quoi, en ce moment ?

M.D. : Depuis 2015, et c’est une tendance qui continue de s’affirmer, certains clients réclament des produits “off market”, c’est-à-dire “en dehors du marché”. C’est une véritable mode. Il arrive que, même pour un studio, on me réclame des produits “off market”…

C.M. : Comment vendre un bien sans en faire la publicité ? Nous sommes tous des commerçants. On est là pour vendre. Le “off market”, c’est donc surtout pour les gens qui ne sont pas pressés de vendre.

Ce qui plaît, dans le “off market” ?

M.D. : Les gens ont sans doute le sentiment d’accéder à des produits auxquels les autres n’ont pas accès. C’est un peu comme les séries limitées pour les voitures, les sacs, les parfums ou les vêtements.

Le problème, avec le “off market” ?

M.D. : Avec un appartement “off market”, qui n’est donc pas vraiment sur le marché, il y a un risque qu’il ne réponde pas à la même logique économique que les autres. Il peut donc être moins cher, ou plus cher…

 

journalistRaphaël Brun