Monaco Telecom élargit sa
présence en Méditerranée

Sophie Noachovitch
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Début juillet, l’opérateur télécom de la principauté a annoncé avoir conclu un accord pour l’achat de l’opérateur télécom chypriote MTN Chypre pour 260 millions d’euros. Un investissement représentatif de la politique internationale de Xavier Niel, actionnaire à 52 % de Monaco Telecom via sa holding NJJ, mais aussi de l’ensemble des opérateurs télécom. Décryptage.

C’est un investissement conséquent que vient de réaliser Monaco Telecom. Début juillet 2018, l’opérateur télécom de la principauté a annoncé avoir acheté pour 260 millions d’euros l’opérateur chypriote MTN Chypre. Cela « vise à construire une présence régionale sur le bassin méditerranéen », souligne le communiqué de presse. Un achat motivé par la forte croissance de cet opérateur lancé en 2004, et qui affiche une part de marché en augmentation de 7 % depuis 5 ans, avec un parc de 400 000 clients. Détenteur de la deuxième licence de téléphonie à Chypre, MTN Chypre est surtout présent sur le mobile, mais il s’est récemment lancé sur le marché de la téléphonie fixe. Pour Monaco Telecom, cet investissement induit un doublement de la taille de l’entreprise et l’élargissement de ses possessions à l’étranger.

Iliad ou NJJ

Si la prise en main de MTN Chypre ne sera effective qu’en septembre 2018, elle correspond à une politique d’ores et déjà bien rodée de l’actionnaire principal, à hauteur de 52 % de Monaco Telecom, Xavier Niel, via sa holding personnelle, NJJ. En effet, le fondateur de Free en France s’est fait une spécialité d’investir dans des opérateurs étrangers, que ce soit avec la maison mère de Free, Iliad, ou avec sa holding personnelle, NJJ. Monaco Telecom en est d’ailleurs la parfaite illustration. Xavier Niel a acheté les parts de l’opérateur monégasque en 2014 contre 322 millions d’euros. Un rachat particulier cependant, puisque Monaco constitue pour lui essentiellement un laboratoire pour les nouvelles technologies, plutôt qu’une source d’expansion économique. En effet, Monaco Telecom affichait un chiffre d’affaires de 144 millions d’euros en 2016, pour un résultat net de 48 millions.

Free en Italie

Mais d’autres investissements sont motivés par une réelle volonté de récupérer des parts de marché. Le dernier en date a lieu en Italie. Le 29 mai 2018, Iliad a annoncé en grande pompe le lancement de Free en Italie, avec un forfait deux à trois fois moins cher que ceux des opérateurs italiens, à 5,99 euros par mois avec la 4G+, les SMS et les appels illimités et 30 gigas de données internet. Free devient ainsi le quatrième opérateur de la péninsule. Un lancement sur le territoire italien rendu possible après la fusion de deux opérateurs du pays, Hutchison (Tre) et VimpelCom (Wind), devenus Wind Tre et laissant vacant une place pour un nouvel opérateur entre Vodafone (britannique) et l’opérateur historique, TIM. Free a obtenu ce ticket d’entrée en 2016 et espère décrocher 10 % de parts de marché d’ici deux ou trois ans, en se fixant comme objectif 25 % du marché italien.

D’Irlande au Sénégal

Xavier Niel n’en est pas à son coup d’essai. Déjà, en 2011, l’ex-directeur général de Free, Michaël Boukobza, avait lancé Golan Telecom en Israël, un opérateur dans lequel Xavier Niel était actionnaire minoritaire. Niel a revendu ses parts qui représentaient 30 % du capital en janvier 2017. En 2014, après Monaco Telecom, c’est en Suisse que Xavier Niel a investi, en achetant pour 2,3 milliards d’euros Orange Suisse, le 3ème opérateur du pays, aujourd’hui rebaptisé Salt. C’est aussi en 2014 qu’il a racheté pour 8 millions d’euros My Republic, un fournisseur d’accès internet de Singapour, spécialisé dans la fibre optique, qui s’est lancé en Nouvelle Zélande et en Indonésie. En 2015, il avait acquis 50 % de Telecom Réunion Mayotte (Telco OI), une filiale du groupe Axian. En juillet 2017, Niel a consolidé son assise à la Réunion, en investissant 50 millions d’euros dans un réseau 4G+, tout en cassant les prix des abonnements. En 2017, le fondateur de Free a placé ses billes en Irlande, en achetant, avec Iliad et NJJ, l’opérateur mobile et fixe Eir. Il s’intéresse également de près à l’opérateur sénégalais Tigo.

Orange en Afrique

Mais Xavier Niel n’est pas le seul à parier sur l’étranger. L’opérateur télécom français, Orange, est très présent en Afrique. Plus d’une vingtaine de pays sont concernés, parmi lesquels le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, la République Centrafricaine, le Bostwana, le Cameroun ou encore Madagascar. L’opérateur revendique 121 millions de clients et 5,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur le continent africain (1). Il y développe en particulier des prix attractifs pour l’achat des téléphones et pour les forfaits. Mais Orange mise surtout sur le paiement mobile, l’énergie et l’agriculture. Depuis 2015, sa structure de capital-risque, Orange Digital Ventures et, depuis 2017, Orange Digital Ventures Africa, investissent largement dans les start-up locales (une enveloppe de 50 millions d’euros y est consacrée), spécialisées notamment dans la santé et les télécoms. L’opérateur français convoite aussi l’Europe de l’Est, mais aussi l’Iran notamment. Altice, la maison mère de SFR est aussi largement présente aux Etats-Unis via Altice USA, qui détient les câblo-opérateurs Suddenlink et Cablevision. Avec Altice Europe, le groupe possède non seulement SFR en France, mais aussi Portugal Telecom.

Monaco en Afghanistan et dans les airs

Monaco Telecom est donc loin d’être une exception dans la politique internationale d’investissement de Xavier Niel. L’opérateur télécom monégasque est ainsi partenaire de Kosovo Telecom. Il est également très présent en Afghanistan, où il possède 36,75 % des parts de l’opérateur Rochan, qui compte 6 millions de clients. Monaco Telecom y gère la politique d’investissement et apporte son expertise technique, même si en raison d’une actualité géopolitique tendue, l’activité de Monaco Telecom y est réduite actuellement. L’opérateur dispose aussi d’un contrat depuis le printemps 2017 avec Orea en Côte d’Ivoire, et travaille pour s’implanter en Moldavie, avec Mol Telecom (lire Monaco Hebdo n° 1035). L’extension à l’étranger de Monaco Telecom passe aussi par des contrats avec des compagnies aériennes, Emirates Airlines et Singapour Airlines, pour lesquelles il fournit le WiFi dans leurs avions. Ces contrats sont signés jusqu’en 2022, et prévoient la mise en place de la 3G en vol. Monaco Telecom travaille aussi à la mise en place d’un réseau maritime, sur le modèle des réseaux dans les avions. Autant d’opérations pour les différents opérateurs télécom qui visent à démultiplier leurs sources de revenus.

 

(1) Chiffres publiés par Orange en 2016.

 

Pour les élus, Monaco Telecom ne doit pas oublier la principauté

Les élus du Conseil national estiment tous que l’achat de MTN Chypre par Monaco Telecom est une bonne chose. Ils demandent cependant à ce que l’opérateur télécom monégasque investisse une partie des futurs bénéfices en principauté.

Salué unanimement par les trois groupes politiques au Conseil national — le fait est assez rare pour être souligné —, le rachat de MTN Chypre par Monaco Telecom suscite de belles espérances en termes de retombées économiques pour l’entreprise monégasque, dont Xavier Niel détient 52 % des parts, via sa holding NJJ. « C’est un bon signal que Monaco Telecom puisse rayonner à nouveau à l’international, et notamment dans le bassin méditerranéen, estime Balthazar Seydoux, élu Priorité Monaco (Primo!) et président de la commission des finances et de l’économie nationale. Le rachat de MTN Chypre par Monaco Telecom permet à cette entreprise à monopole concédé, d’investir dans un pays de l’espace européen. Ce qui offre une certaine stabilité et pérennité, au regard des pays qui faisaient l’objet, à l’époque, de développements internationaux, comme le Kosovo ou l’Afghanistan. » Balthazar Seydoux ajoute que « la majorité Primo! du Conseil National, approuve cette opération, qui a reçu l’avis favorable des délégués de la majorité au sein de la commission de placement des fonds. Nous pensons qu’il s’agit là d’une très bonne initiative de la part d’une entreprise monégasque dont l’Etat est actionnaire à près de 50 % ». Selon lui, si la majorité du Conseil national attend beaucoup au niveau territoire monégasque, elle est cependant « certaine » que les compétences de « l’actionnaire privé », Xavier Niel, et sa holding NJJ, sont sûres « pour mener à bien les opérations de cette nature et le développement de l’entreprise à l’international ».

« Pays infréquentables »

Le choix de Chypre est salué par le groupe majoritaire au Conseil national, Primo!. « Il semblerait que le marché Chypriote soit un marché à fort potentiel de croissance, estime Franck Julien, élu Priorité Monaco (Primo!) et président de la commission pour le développement numérique. Monaco Telecom a stagné ces dernières années au niveau international. C’est donc bien de pouvoir évoluer aujourd’hui, grâce à cette opération. » Il salue également la « gouvernance Niel » depuis 4 ans, tout comme Jean-Louis Grinda, élu Union Monégasque (UM), qui estime que « les responsables, dont le capitaine, Xavier Niel, ont montré leur expertise. Je pense que Niel sait ce qu’il fait ». Pour Jacques Rit, élu Horizon Monaco (HM), la politique internationale est probablement l’un des facteurs qui a conduit Monaco Telecom à investir à Chypre : « La dangerosité sur les terrains sur lesquels Monaco Telecom avait porté ses choix, a rendu ces pays infréquentables. L’activité en Afghanistan est mise en veilleuse, en raison de la situation géopolitique. » Selon cet élu, Monaco Telecom recherche ainsi de nouveaux débouchés et « Chypre est beaucoup plus neutre sur le plan sécuritaire ». Jacques Rit estime que l’investissement à l’étranger est « quelque chose de vraisemblablement totalement indispensable, vu l’exiguïté du territoire de la principauté ». HM, favorable à une ouverture à la concurrence aux télécommunications à Monaco, soutient que Monaco Telecom « ne pourrait survivre de manière réaliste sur le territoire monégasque uniquement ». D’ailleurs, précise-t-il, « sur les dernières décades, cette expansion à l’extérieur a toujours été la politique de l’opérateur quelque soit le gestionnaire. C’est là que Monaco Telecom a fait le plus de bénéfices pendant des années ». L’élu affirme même que c’est grâce à ces expériences à l’étranger que l’opérateur a développé son expertise au niveau technique. Pour Jean-Louis Grinda, élu Union monégasque (UM), « tout ce qui permet à Monaco Telecom de s’ouvrir à l’extérieur est une bonne chose, à partir du moment où c’est un investissement parfaitement maîtrisé ».

Répercussions

Autre point de convergence pour les élus du Conseil national : tous jugent indispensable que cet investissement important, puisqu’il s’agit d’un achat à 260 millions d’euros, ait des répercussions positives sur le service de Monaco Telecom en principauté. « Ce sera bénéfique à la direction de Monaco Telecom de se retrouver dans une situation où elle est dans l’obligation de séduire sa clientèle, estime Franck Julien. C’est toute la différence entre un marché captif à cause du monopole à Monaco, et celui d’un marché ouvert à la concurrence, à Chypre. La majorité Primo! espère donc que Monaco Telecom, saura s’inspirer de cette situation, pour mieux répondre aux attentes de ses clients. » Balthazar Seydoux souligne qu’il aspire à ce qu’une partie des futurs bénéfices dégagés par MTN Chypre permettent d’améliorer les services en principauté et de réduire les prix sur le territoire monégasque. Les élus Primo! ne manqueront donc pas « de demander qu’une partie de ces futurs bénéfices soient utilisés pour améliorer les services et réduire les prix de notre opérateur national, au bénéfice de l’ensemble des Monégasques, des résidents et des entreprises de la Principauté ». Franck Julien surenchérit : « Le Conseil national est en effet très vigilant sur le fait que la population monégasque ne soit pas négligée et que les discussions en cours, à notre demande, pour obtenir des offres adaptées à la diversité de la clientèle monégasque — notamment des offres entrée et milieu de gamme, à meilleur prix — soient mises en œuvre le plus rapidement possible. »

« Performances »

Jean-Louis Grinda rappelle que Monaco Telecom subit plusieurs critiques, « certaines exagérées, d’autres avérées ». Pour cet élu UM, « l’expansion ne doit pas nous faire oublier les quelques problèmes en interne à régler. Monaco Telecom devrait être à la pointe de ce qui se fait de mieux dans la téléphonie et les télécommunications. Cette entreprise, qui a le monopole, devrait permettre un service de la plus haute qualité possible. Ce n’est pas le cas. Certains progrès ont été faits. Si les bénéfices faits avec cette nouvelle entreprise permettent un progrès ici, je suis pour. J’attends des résultats en termes de performances. » Même son de cloche chez Jacques Rit, qui aspire à des améliorations, notamment en ce qui concerne la fibre optique : « S’il existe un endroit au monde où cela devrait être en place, c’est bien Monaco, avec sa très forte densité. Il n’y a pas les mêmes problématiques que dans de grands pays, où il faut étirer la fibre le long de kilomètres de routes de campagne. Ici, chaque dizaine de mètres, on peut desservir des dizaines, voire des centaines de personnes. »

 

journalistSophie Noachovitch