Un bijou d’architecture
aux portes de Monaco

Anne-Sophie Fontanet
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Lovée au bord du littoral de Roquebrune-Cap-Martin, la Villa E_1027 d’Eileen Gray se refait une beauté depuis plusieurs années. Elle est à redécouvrir cet été, comme Le Cabanon de Le Corbusier, à cinq mètres de là.

« Un bijou d’architecture moderne qui partait à l’abandon. » C’est le constat très lucide de Michael Likierman, président de l’association Cap Moderne. Depuis quatre ans, il a accepté de gérer ce site et de s’occuper de sa restauration, à l’intérieur comme à l’extérieur. Cap Moderne regroupe en fait quatre entités : la villa E_1027, l’Etoile de Mer, Le Cabanon de Le Corbusier (1887-1965) et les Unités de camping. « Tout est relié, car tous ces gens se connaissent. » C’est le conservatoire du littoral qui a poussé à la création d’une association pour sauvegarder ce patrimoine exceptionnel à cinq minutes en train de Monaco. Depuis la terrasse panoramique, on a d’ailleurs une vue exceptionnelle sur la Principauté. Plusieurs animations y sont programmés cet été (lire ci-après).

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Partenariat avec le CMN

Le site est positionné en plein sur la côte. Il domine la belle plage du Cabbé. C’est pourtant cet emplacement idéal qui crée des difficultés importantes. « On y trouve tout ce qui est bon pour un bâtiment : du sel, du chlore… Bien sûr, je plaisante », ironise Michael Likierman. Sa première préoccupation était donc de rendre la maison étanche. L’apport d’eau régulier étant la cause principale de l’ensemble des dégradations observées. « Les deux premières années de notre mandat ont porté sur l’assainissement. Nous avons enlevé tous les tuyaux et les avons restauré pour un assainissement propre. Ainsi la dégradation du site a été stoppée. » Pourquoi mettre autant d’énergie dans cette sauvegarde ? « C’est un site d’une grande importance pour l’architecture française », estime Likierman, qui bénéficiera bientôt d’un passage de relai avec le centre des monuments nationaux (CMN). Bénédicte Lefeuvre, sa directrice générale, a assuré que son institution prendrait l’ensemble sous son aile dans deux ans. Une convention de partenariat signée le 20 décembre 2017 établit que le centre des monuments nationaux assurera du 1er avril 2018 au 31 mars 2020, l’exploitation courante du site, alors que l’association Cap Moderne en achèvera la restauration. Le CMN prendra seul la gouvernance du site à partir de 2020.

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« Son château sur la Côte d’Azur »

« Dans le cabanon de 12 m2, Le Corbusier (1887-1965) a passé les treize derniers étés de sa vie. Il l’appelait d’ailleurs son château sur la Côte d’Azur, s’amuse le président de cette association. C’est très marrant de savoir que Le Corbusier, connu pour ses grands ensembles, se félicitait d’un si petit endroit. » De son vrai nom Charles-Édouard Jeanneret-Gris, cet architecte a fini sa vie à Roquebrune-Cap-Martin. Il avait noué de chaleureuses relations avec Eileen Gray (1878-1976) et son compagnon Jean Badovici (1893-1956). Le couple vécut dans la villa toute proche, de 1927 à 1929. Ensemble, ils ont petit à petit construit une maison d’une architecture étonnamment moderne pour l’époque. C’est bien simple, parfois, on se croirait tombé dans un catalogue Ikea ! La designeuse irlandaise a mis en pratique sa conviction que les « besoins humains » doivent guider la conception, et que « l’art de l’ingénieur » ne suffit pas. « On cherche à lui redonner l’air qu’elle avait en 1929, quand Eileen Gray a quitté les lieux. C’est la seule œuvre d’elle de cette époque qui existe », ajoute Michael Likierman, qui salue « le génie créatif » de sa conceptrice. Sous l’autorité d’architectes du patrimoine et le contrôle d’un comité scientifique, des passionnés s’investissent pleinement pour rendre sa grandeur à ce lieu magique.

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Terrasses réaménagées

Et ça marche. Quand on longe le petit sentier littoral au bord du chemin de fer, on ne s’imagine pas atterrir dans ce petit coin de paradis. Blanche étincelante, la villa s’ouvre sur un bel espace vert. C’est Philippe Deliau, paysagiste dans le Vaucluse, qui s’en occupe. Tout a été refait grâce à des photographies. Les terrasses, les accès et les plantations ont été réaménagés pour retrouver l’aspect originel du jardin d’antan voulu par le couple Gray-Badovici. « Le jardin va ainsi retrouver son aspect initial, ouvert sur la mer. Alors qu’au fil du temps, la vue en avait été obstruée par la végétation qui s’y épanouissait », résume l’association Cap Moderne. A l’intérieur, c’est Renaud Barrès, architecte historien, qui se charge de remettre la main sur le mobilier fixe et la décoration intérieure d’antan. Un travail extrêmement méticuleux qui permet de mieux comprendre la volonté d’Eileen Gray, et de « faire revivre cette merveilleuse maison », souligne Michael Likierman. Dans la villa E_1027, Eileen Gray a conçu des meubles sur mesure. On notera sa précocité et son esprit aiguisé pour l’aménagement plus qu’intelligent de sa maison. Claudia Devaux, architecte du patrimoine, se concentre sur les cuisines d’hiver et d’été, ainsi que sur le réservoir d’eau. Elle recherche uniquement les matériaux utilisés à cette époque pour restaurer les ensembles. Une tâche parfois très ardue. « Nous avons dû faire appel à un électricien passionné qui sait travailler avec ces matériaux qui n’existent plus aujourd’hui », révèle-t-elle.

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5 millions d’euros

Tout cela n’aurait pas été possible sans l’engagement financier de collectivités et de mécènes. Un budget total de 5 millions d’euros a été quantifié. « La moitié de la somme provient des collectivités. L’autre moitié, ce sont les fonds de mécènes. C’est le plus gros de notre travail aujourd’hui : trouver de l’argent », assure Michael Likierman. Il manque toujours un million d’euros pour faire aboutir ce projet (1). « Ce qu’il nous reste à faire, c’est du mobilier. Mais nous n’avons pas l’argent pour le financer. » C’est aussi là que la compétence et la crédibilité du centre des monuments nationaux joue un rôle décisif. « C’est grâce à ces initiatives que nous trouveront un maillage territorial pour la diffusion de la connaissance et la culture, pense la directrice générale Bénédicte Lefeuvre. Les monuments vont avoir une nouvelle vie. »

(1) Pour toute action de mécénat financier ou de mécénat de compétence, contacter Michael Likierman au +33 (0) 6 09 11 27 65 ou par e-mail sur l’adresse michael@likierman.net.

Pratique : Réservation visite du mardi au dimanche, de 10h à 17h. Tarif : 18 euros. Contact : 06 48 72 90 53 ou contact@capmoderne.com. Contact réservation concerts et conférences : resa@egemlc.org, avec l’association Eileen Gray-Étoile de Mer-Le Corbusier.

journalistAnne-Sophie Fontanet