En immersion au CHPG

Anne-Sophie Fontanet
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Caroline Obodji et Marcelline Bassere sont bien loin de leur univers quotidien. Depuis le 28 mai, elles suivent une formation au centre hospitalier princesse Grace pour enrichir leurs pratiques et les ramener dans leur pays, la Côte d’Ivoire.

Le fossé semble énorme entre les maternités européennes et ivoiriennes. Depuis leur arrivée à Monaco le 28 mai pour quatre semaines de formation, le sourire ne quitte pas les visages de Marcelline et Caroline. Elles ont quitté le continent africain pour la première fois de leur vie. Elles ont été choisies par l’Institut National de Formation des Agents de Santé d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, pour bénéficier de cette expérience pratique en principauté. Ce qui les a le plus surpris ? D’abord, « le plateau technique », pour Marcelline Bassere. « A Daloa, nous n’avons qu’un seul bloc opératoire et pas de salle de réveil. Alors que tous les accouchements se font sous anesthésie. C’est la famille qui ventile la jeune maman pour qu’elle reprenne ses esprits », indique la sage-femme, professionnelle de santé depuis 18 ans, dans cette ville du centre-ouest de la Côte d’Ivoire. Deuxième source de satisfaction : le soin humanisé et personnalisé. « Ici, dès qu’elle arrive, la femme enceinte est prise en charge, tout est individualisé. Il y a un projet d’accouchement. Tout est consigné dans un dossier. On aimerait ramener ça chez nous », enchaîne Caroline Obodji, sage-femme depuis 22 ans à Korhogo, quatrième ville du pays en termes de population et d’économie.

« Pas de matériel »

Ce n’est pas un hasard si ce sont ces deux femmes qui ont été sélectionnées par l’Institut National de Formation des Agents de Santé en Côte d’Ivoire (Infas) et l’Association pour la Médecine et la Recherche en Afrique Flying Doctors (Amref) (lire ci-après). « Cela répond à un besoin. Nos deux villes sont celles où la mortalité infantile est la plus élevée en Côte d’Ivoire », explique Caroline. Leur quotidien semble assez éloigné de celui d’une sage-femme à Monaco. « En Côte d’Ivoire, les gens ont le savoir, mais ils n’ont pas le matériel. Nous ne sommes pas équipés correctement », se rend bien compte Marcelline. Les 980 accouchements annuels du centre hospitalier Princesse Grace (CHPG) sont effectués en un trimestre dans chacun des établissements de santé des deux sages-femmes ivoiriennes. « Ici, on se donne tous les moyens pour bien recevoir les patients. Je trouve cela génial. Chacun a son poste. Chez nous, la sage-femme gère tout, toute seule », ajoute sa collègue Caroline.

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« Richesse »

« Il arrive souvent qu’une femme enceinte vienne à l’hôpital le jour de son accouchement, sans aucun suivi de grossesse. Les examens biologiques ne sont pas faits en totalité et il est difficile de prévoir la fin d’un accouchement. C’est la raison de beaucoup de décès post-accouchement chez la mère et l’enfant », souligne Caroline. Chaque heure en Côte d’Ivoire, une femme meurt à la suite d’un accouchement. « Très peu de femmes suivent leur grossesse. Et elles sont économiquement faibles. Pour réaliser un acte, elles doivent demander l’accord de leur mari », raconte Caroline. Le professeur Bruno Carbonne, chef de service de la maternité du CHPG, accueille Marcelline et Caroline dans son service. « En Côte d’Ivoire, les conditions de travail et sanitaires sont difficiles. Nous avons déjà des échanges avec le Sénégal. Cette ouverture est une richesse pour ces personnes mais pour nos équipes aussi. Il faut avoir conscience que tout le monde ne travaille pas dans les mêmes conditions que l’on a ici », observe-t-il.

 

« Il faut avoir conscience que tout le monde ne travaille pas dans

les mêmes conditions que l’on a ici »

Professeur Bruno Carbonne. Chef du service maternité du CHPG

 

« Techniques transposables »

Parmi les priorités que le professeur souhaite aborder, il y a la question de l’hémorragie post-partnum [après accouchement — N.D.L.R.] « Nous pouvons transmettre des techniques transposables en Afrique, pense ce médecin. Mais on ne prétend pas que les sages-femmes repartent avec un mode de travail totalement différent. On espère juste qu’elle puisse prélever, ici et là, des choses qu’elles pourront développer chez elles. » La question de la santé en Afrique, et plus précisément de la maternité, importe beaucoup au professeur. C’est lors d’un stage sur ce continent qu’il a pris conscience de sa vocation. « Je me suis rendu compte de la fragilité de la santé quand on se retrouve dans des conditions précaires. Ici, nous ne mesurons pas toujours notre chance. Ce que la médecine nous permet de faire dans des conditions optimales. »

Propager

L’autre thématique chère aux yeux de Marcelline et Caroline est la gestion de femmes enceinte atteintes du sida, une réalité malheureusement assez commune dans leur pays. Avec l’association Fight Aids Monaco, présidée par la princesse Stéphanie, elles suivent un programme, une fois par semaine, pour améliorer leurs pratiques. « On va travailler différemment », semble déjà persuadée Caroline, impressionnée par « la bienveillance et la vigilance » du personnel soignant monégasque. Le 24 juin, ce sera déjà la fin de l’expérience monégasque. Caroline et Marcelline, toutes deux formatrices en Côte d’Ivoire, devront ensuite propager l’idée de ces nouvelles pratiques. Les associations qui ont permis leur venue en Principauté espèrent pouvoir reproduire l’expérience. Et apporter ainsi une aide plus que bienvenue aux soignants ivoiriens et aux jeunes mères.

 

« En Côte d’Ivoire, les gens ont le savoir, mais ils n’ont pas le matériel. Nous ne sommes pas équipés correctement » 

Marcelline Bassere. Sage-femme à Daloa

 

Trois questions à…

Allyson Noll, chargée de développement de l’antenne monégasque de l’Amref Flying Doctors et Yann Franc de Ferrière, conseiller pour l’association Post Conflict Development.

Comment est né ce projet ?

Allyson Noll : Grâce au gouvernement, nous avons suivi fin 2017 une formation commune avec tous les organismes de solidarité internationale de Monaco. Nous nous sommes rendus compte que nous avions les mêmes enjeux. On voulait voir comment mutualiser nos moyens et nos compétences à travers un projet commun.

Yann Franc de Ferrière : L’association Post Conflict Development a ouvert deux maternités au Timor Oriental. Nous voulions faire venir des sages-femmes à Monaco pour les former. Mais à cause de difficulté de langue, nous ne pouvions pas. L’Amref a un réseau en Côte d’Ivoire, un pays en post-conflit aussi. Et grâce à la fondation Santa Devota, nous avions une enveloppe de 10 000 euros pour ce projet.

Quels sont les objectifs de cette formation ?

A.N : Avec l’Amref, nous appuyons l’Institut National de Formation des Agents de Santé de Côte d’Ivoire pour harmoniser les cours et pallier le manque de formateur. Les deux sages-femmes sélectionnées sont aussi enseignantes. Notre objectif est de transmettre ce qu’elles apprendront ici à une audience plus large.

Y.F.F : Marcelline et Caroline nous ont fait savoir que la gestion de femmes enceintes atteintes par le sida était une préoccupation majeure pour elles. On a donc noué un partenariat avec Fight Aids, afin qu’elles suivent une formation une fois par semaine avec des membres de l’association.

Quels sont vos espoirs ?

A.N : La Côte d’Ivoire est en manque de professionnels de santé, mais aussi en manque d’enseignants. De plus, on comptabilise 614 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes. En France, c’est 10 pour 100 000 ! Les raisons sont multiples : le manque de personnel qualifié, les difficultés d’accès et la défiance envers la médecine moderne. On espère une ouverture d’esprit et l’arrivée de nouvelles compétences.

Y.F.F : Les deux sages-femmes en formation sont cadres dans leur pays et elles auront la gestion d’un service. C’est donc une formation pratique pour les aider dans leur mission. Enfin, il s’agit d’un projet pilote que l’on espère pérenniser pour l’avenir. Il y a donc des chances que l’on continue notre collaboration.

 

 

journalistAnne-Sophie Fontanet