« Il pourrait y avoir des Monégasques au capital d’InnovHealth »

Raphaël Brun
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L’acteur franco-américain Christophe Lambert vient d’investir dans la start-up InnovHealth, créée et dirigée par Adnan El Bakri, un chirurgien du CHU de Reims. En marge du salon e-HealthWorld Monaco, ce duo explique à Monaco Hebdo pourquoi il croit dans le PassCare, un passeport de santé numérique déjà écoulé à 200 000 exemplaires. Interview.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’économie et le business ?

Christophe Lambert : Je me suis très vite aperçu qu’un acteur peut faire deux ou trois films par an. En moyenne, j’en fais deux. Je suis hyperactif, donc il faut que je fasse quelque chose pendant les six mois qu’il reste dans l’année. Voilà pourquoi, en 1993, je me suis tourné vers le business.

Vous vous êtes lancé dans quoi ?

C.L. : J’ai commencé dans la nourriture sous-vide. Avec un partenaire, on a racheté un petit laboratoire de cinq personnes. Et puis, trois ans après, on avait quatre usines et 120 salariés. Ensuite, j’ai fait de l’immobilier. Et aujourd’hui, je suis associé dans cette start-up, InnovHealth.

Qu’est-ce qui vous a convaincu d’investir dans InnovHealth ?

C.L. : Je n’ai jamais fait d’affaires sans penser à l’humain. Et il y a de l’humain dans InnovHealth. Je suis convaincu que les gens ont besoin d’une sécurité par rapport à la santé. La carte que propose InnovHealth, le PassCare, permet de stocker toutes les informations sur notre santé, et ce, depuis notre naissance, si on le souhaite. Qu’on voyage à l’étranger ou qu’on reste à Monaco ou en France, un médecin, ou une personne qui travaille dans le paramédical, peut accéder à ces informations.

En 2012, vous aviez investi dans un site spécialisé dans les petites annonces vidéo, Surlecoup.fr, qui est aujourd’hui en vente ?

C.L. : Pour les sites internet, il faut être là au bon moment. Si on est là trop tôt, la réussite n’est pas impossible, mais c’est plus difficile.

En 2016, vous êtes allé à la Cop22 avec 3Wayste, une entreprise basée au Puy-en-Velay, qui a misé sur le traitement de déchets ?

C.L. : 3Wayste existe toujours. Je suis sorti de cette entreprise pour des raisons de management. Je n’étais pas d’accord avec la façon dont il fallait gérer 3Wayste. Car je pense que lorsqu’on est dans ce business, il faut s’associer avec un poids lourd. Mais ce n’était pas la vision du management. Du coup, j’ai quitté cette entreprise en 2017.

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« Je ne suis pas opposé à ce que le gouvernement déploie notre technologie pour la rendre disponible sur les cartes vitales de 40 millions de français. » Adnan El Bakri. Fondateur et président d’InnovHealth. © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

InnovHealth a été créé quand ?

Adnan El Bakri : En avril 2016. Mais la réflexion autour de ce projet remonte à 2015. Je suis né au Liban. Je suis issu d’une famille pauvre, dans une région déstabilisée par la frontière avec la Syrie et les guerres avec Israël. Ma famille n’avait pas accès aux soins de santé, parce qu’on n’avait pas d’argent. J’avais 12 ans lorsque ma mère a été victime d’une hémorragie. L’hôpital ne l’a pas prise parce qu’on ne pouvait pas payer. C’est là que je me suis dit : « Il faut absolument que je fasse médecine. » Je suis donc parti, avec la volonté de revenir au Liban avec une idée pour changer cette situation.

Votre parcours, ensuite ?

A.E.B. : J’ai fait médecine générale à Marseille et je me suis spécialisé en urologie à Reims. Je suis diplômé en chirurgie urologique. En 2015, j’ai intégré une équipe du CNRS à la faculté de médecine de Reims, qui travaille sur le “big data” et sur l’intelligence artificielle appliquée au cancer. Mon objectif était de prédire l’évolution du cancer. C’est à partir de là où je me suis rendu compte que nous sommes incapables de faire de l’intelligence artificielle en matière de santé. Tout simplement parce qu’il n’existe pas de base de données collaborative.

Pourquoi ?

A.E.B. : Parce qu’aujourd’hui, les informations concernant la santé d’une personne sont extrêmement cloisonnées. Par exemple, si on fait un examen de santé à Monaco et qu’on se rend ensuite à Paris, personne ne saura ce qu’il s’est passé en Principauté. De plus, cela entraîne des dépenses de santé inutiles.

Pour quelles raisons ?

A.E.B. : Chaque jour, je vois des patients arriver sans leurs radios, sans leurs analyses ou leurs examens. Du coup, je suis obligé de leur demander de refaire l’examen qu’ils ont peut-être fait la semaine d’avant. L’absence de partage de l’information médicale représente un gaspillage estimé par plusieurs études à environ 3 milliards d’euros chaque année en France.

Comment fonctionne votre carte, le PassCare ?

A.E.B. : Je me suis intéressé à la blockchain, une technologie (1) qui permet de décentraliser l’information, en donnant le pouvoir à l’individu. J’ai donc pris cette technologie et je l’ai réinventée pour l’adapter à la santé, afin de créer un passeport de santé numérique international : le PassCare. Quel que soit le pays où l’on se trouve, le patient peut très facilement récupérer ses données médicales qui sont instantanément traduites dans la langue locale. Il suffit pour cela de scanner le « cœur code » qui se trouve sur chaque PassCare.

Comment garantir la sécurité et se protéger des piratages ?

A.E.B. : On utilise un système de cryptographie asymétrique. Il y a une double couche de sécurité. Il y a d’abord la couche publique qui est accessible en flashant le « cœur code » que le patient a autorisé et qui regroupe les données vitales. En revanche, les données confidentielles sont chiffrées et anonymisées grâce à une deuxième couche de sécurité. Cela fonctionne avec une clé privée. A chaque connexion, une clé privée éphémère est générée. Le patient reçoit ensuite un SMS sur son smartphone et c’est à lui d’autoriser la connexion.

C.L. : De plus, le patient ne divulgue que ce qui est nécessaire. C’est lui qui décide. Il ne donnera donc pas les mêmes informations, s’il va voir un pharmacien ou son médecin.

Et si on perd son PassCare ?

A.E.B. : Aucun problème. Il ne sera possible que d’accéder au profil public qui aura été autorisé en amont par le patient. Rien de plus. On travaille sur un serveur global agréé par le ministre de la santé français. Au fil du temps, nous serons agréés par tous les ministères, dans tous les pays du monde avec lesquels nous travaillerons.

Vous discutez avec Monaco ?

C.L. : On vient d’entamer des discussions avec Monaco. Et ça se passe très bien. Aussi petit qu’est le territoire monégasque, la Principauté dispose d’une énorme caisse de résonance au niveau international.

Pour les Français, votre PassCare peut remplacer une carte Vitale ?

A.E.B. : Absolument. Notamment dans certains pays où la carte vitale n’existe pas, comme au Zimbabwe par exemple. En Afrique et au Liban, où j’ai d’ailleurs ouvert un bureau, notre carte permet une organisation numérique de la santé, pour gagner en efficacité. On a aussi signé un partenariat avec Alcatel, qui permet de réaliser des visio-consultations pour une consultation à distance et en vidéo avec un médecin. Ce qui est très utile quand on se trouve au beau milieu d’un désert médical, sans aucun médecin à proximité.

C.L. : Une carte vitale permet de s’enregistrer pour se faire rembourser des frais médicaux. Le PassCare va beaucoup plus loin : c’est un système vraiment complet.

Combien vous avez investi ?

A.E.B. : En 2017, on a bouclé une levée de fonds de 500 000 euros. Puis, on a atteint 2 millions. Là, on travaille sur une autre levée de fonds, beaucoup plus importante, de l’ordre de plusieurs dizaines de millions d’euros, qui devrait être finalisée au plus tard d’ici début 2019.

Comment allez-vous procéder pour lever autant d’argent ?

A.E.B. : Le 30 mai, on a rencontré des investisseurs ici, à Monaco. Il pourrait donc y avoir des Monégasques au capital d’InnovHealth. Nous discutons. On a envie d’ouvrir un bureau à Monaco, car il y a ici un potentiel extraordinaire. Avec le tourisme médical, notre outil pourrait être une réelle valeur ajoutée au système de santé monégasque.

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© Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Je n’investis jamais dans une entreprise pour n’être qu’un “sleeping partner” [partenaire dormant — N.D.L.R.]. Par contre, je ne prendrai pas un pouvoir pour lequel je n’ai aucune prérogative »

Christophe Lambert

 

Et vous, Christophe Lambert, combien vous avez investi dans InnovHealth ?

C.L. : Je ne parle jamais d’argent. Sans aucune prétention, on sait l’empreinte qu’un acteur peut laisser dans le cinéma, grâce à l’immortalité apportée par la pellicule et la télévision. Mais, ce qui m’intéresse, c’est de laisser quelque chose sur le plan de la population humaine mondiale. Quand j’ai rencontré Adnan, c’est d’abord lui et sa façon de parler du PassCare qui m’ont séduit. Quand quelqu’un a de bons sentiments, ce qu’il va créer aura aussi de bons sentiments. C’est indissociable. Tout ça va dans le sens de la population. C’est ce que j’aimerais que les politiques d’aujourd’hui comprennent.

Votre rôle dans cette aventure ?

C.L. : Je n’investis jamais dans une entreprise pour n’être qu’un “sleeping partner” [partenaire dormant — N.D.L.R.]. Par contre, je ne prendrai pas un pouvoir pour lequel je n’ai aucune prérogative. L’inventeur, c’est Adnan. Je voyage beaucoup, donc je suis aussi un utilisateur du PassCare, qui me permet d’avoir une sécurité. Et ce, même si je ne suis pas un hypocondriaque. Je ne suis pas un angoissé par rapport à ma santé.

A.E.B. : Christophe nous ouvre son carnet d’adresses. Il organise des rendez-vous pour nous. Bref, il fait vraiment partie de la famille. C’est mon associé.

Cette carte est vraiment innovante ?

A.E.B. : Oui, car grâce aux informations stockées et aux études du moment, l’intelligence artificielle sera capable d’estimer en pourcentage la possibilité de développer telle ou telle maladie. On sera donc dans la médecine prédictive et préventive. Car, le but, c’est bien d’empêcher l’arrivée des maladies. Or, aujourd’hui, on ne fait que traiter quelqu’un qui est malade. Mais on n’est pas capable de faire ce qu’il faut avant que la personne ne développe un diabète ou ne fasse une crise cardiaque. C’est là que les économies pourraient être énormes, en termes de finances publiques.

InnovHealth est présent dans combien de pays ?

A.E.B. : Nous avons un bureau à Montréal, un autre à Meyrin, en Suisse. Nous en avons un troisième au Liban, chargé de gérer le Moyen-Orient. En France on est à Reims, où est basé notre siège et l’essentiel de nos équipes, et à Nogent-le-Rotrou, un village d’environ 10 000 habitants, situé en Eure et Loir. Soit en plein désert médical. Avec l’ouverture de ce bureau, on voulait montrer que nous sommes présents au niveau rural. Tout ça est assez inimaginable pour une start-up qui a à peine deux ans d’existence.

C.L. : Souvent, dans les campagnes, un seul médecin doit s’occuper de 10 ou 15 villages. Il ne peut donc pas être partout. En cas de problème, il est possible d’envoyer à ce médecin une simple photo du « cœur code », pour qu’il ait accès au dossier médical du patient.

Votre PassCare a d’autres atouts pour les patients qui vivent à la campagne ?

A.E.B. : Le PassCare peut aider le médecin de campagne à prioriser ses interventions chez ses patients. Enfin, grâce à la blockchain, les médecins peuvent s’interconnecter avec leurs systèmes informatiques autour d’un même patient.

Vous visez aussi les pays en voie de développement ?

A.E.B. : On vise aussi le Moyen-Orient, car il y a là vraiment quelque chose à faire. On cible aussi l’Afrique et notamment l’Afrique de l’Ouest. Avec Christophe, on a d’ailleurs déjà un voyage prévu à Cotonou et en Côte d’Ivoire. Il y a là-bas des problèmes d’accès à la santé.

Mais dans les pays pauvres, tout le monde n’a pas un smartphone !

A.E.B. : Nous n’avons besoin que d’Internet. Aucune application, aucun smartphone ne sont nécessaires pour utiliser notre PassCare. Or, les Africains sont hyper connectés.

Combien coûte un PassCare ?

A.E.B. : 9,90 euros. Et c’est tout. Il n’y a aucun abonnement à payer ensuite. Si on le souhaite, on peut ensuite ajouter quelques options. Il y a un abonnement Premium à 1,99 euros par mois qui donne accès à des fonctionnalités supplémentaires. Et un autre à 2,99 euros par mois, qui permet de gérer jusqu’à 6 personnes pour un même foyer sur une seule carte.

Comment vous allez gagner de l’argent ?

A.E.B. : Notre relais de croissance, ce sont les entreprises, les assurances, les pharmacies, les groupements de cliniques, les mutuelles… Car ils nous permettront de diffuser notre technologie auprès des salariés, des employés, des assurés…

C.L. : Finalement, on fait aussi bien du “B2B” [business to business, mise en relation directe d’une entreprise avec d’autres entreprises — N.D.L.R.] que du “B2C” [business to consumer, mise en relation directe d’une entreprise avec des consommateurs — N.D.L.R.]. Une grosse assurance pourra nous fournir ses clients assurés, mais aussi ses salariés.

Aujourd’hui, combien de PassCare ont été vendus ?

A.E.B. : 200 000. Et on a déjà 150 pharmaciens qui travaillent avec nous, en France. Ces pharmacies vendent nos PassCare, avec leurs noms apposés dessus. Nous serons bientôt présents dans des pharmacies monégasques.

Vous avez des clients monégasques ?

A.E.B. : Oui. De plus, notre PassCare est aussi vendu sur notre site, PassCare.com.

Qui sont vos concurrents ?

A.E.B. : Tel que notre projet est monté, nous n’avons pas de concurrents. Car notre projet est global, universel. En France, je ne suis pas opposé à ce que le gouvernement déploie notre technologie pour la rendre disponible sur les cartes vitales de 40 millions de français.

Vos objectifs chiffrés ?

A.E.B. : Pour 2018, on vise un chiffre d’affaires de 600 000 euros, avec 12 salariés à temps plein et 6 associés qui ne sont pas encore payés en salaires, donc 18 personnes en tout. Cela représente 400 000 PassCare vendus. Fin 2018, on devrait avoir 25 salariés. Pour 2019, on table sur un chiffre d’affaires de 4 millions d’euros, avec 1 million de PassCare et 42 salariés, puis 9 millions en 2020, avec 5 millions de PassCare écoulés et 67 salariés. Ce sont des chiffres prévisionnels, basés sur nos hypothèses les plus pessimistes.

Pourquoi ?

A.E.B. : Parce qu’il suffit de signer un ou deux gros contrats en “B2B” pour exploser ces chiffres.

Comment vous organisez votre temps entre le cinéma et le business ?

C.L. : C’est du 50-50. Je viens de finir deux films américains qui sortiront entre septembre et décembre 2018. Il s’agit de Sobibor de Konstantin Khabensky et de Bel Canto, un film de Paul Weitz, basé sur un best-seller américain d’Ann Patchett, avec Julianne Moore. En avril 2018, j’ai terminé le tournage d’une comédie française d’Antoine du Bary, L’Enfant Roi, avec Vincent Lacoste et Emmanuelle Devos.

D’autres tournages sont prévus d’ici fin 2018 ?

C.L. : Je repars en tournage en juillet-août. Adnan ne le sait pas encore, mais je jouerai le rôle d’un médecin, un chef de service. Il s’agit d’un film américain. Je ne dirai rien de plus.

Vous avez aussi écrit deux livres, La fille porte-bonheur (Plon, 2011) et Le Juge (Plon, 2015) : vous avez des projets de livres ?

C.L. : Comme je l’ai dit, je suis un hyperactif. Tout à coup, je commence à écrire quelque chose. Et puis, pour des questions de business ou de tournage, je le laisse, avant de reprendre mes travaux. Au final, ça finit par un livre. En ce moment, j’écris Le Juge II. Mais il n’y a pas encore de date de sortie prévue. C’est trop tôt.

 

1) Blockchain : Technologie qui permet de stocker et de transmettre de l’information de manière sécurisée, décentralisée et transparente sur un réseau internet. Chaque utilisateur de ce réseau peut vérifier la validité de ce qui circule dessus. Une blockchain peut être publique et donc ouverte à tous, ou bien privée, avec un accès limité à certains usagers.

journalistRaphaël Brun