« Nous méritons
plus de considération »

Raphaël Brun
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Céline Lubert, présidente de l’association des Jardins d’Apolline, réagit aux propos tenus le 31 mai (1) par Albert Croesi, chargé du relogement des locataires de cette résidence domaniale. Interview.

Comment jugez-vous la tonalité globale de l’interview donnée par Albert Croesi ?

Une grande majorité des résidents a été choquée par la tonalité globale de l’interview. La plupart n’ont tout bonnement pas compris l’intérêt de les dénigrer ainsi. Nous méritons plus de considération…

Dans cette interview, Albert Croesi refuse de se « résoudre » à accorder, « à vie », des « passe-droits » ou des « privilèges » aux résidents des Jardins d’Apolline : votre réaction ?

De qui se moque t-il ? Qui bénéficie de passe-droits dans cette histoire ? Pensez-vous sérieusement que reloger les résidents sinistrés, « victime d’une réelle crise sanitaire » selon les propos du ministre d’Etat, dans des appartements décents et dans des conditions confortables soient des privilèges ? Ces propos sont indignes ! Il oublie que nous avons vécu dans la moisissure, que nous avons bu de l’eau souillée, que nous n’avions plus accès à l’eau courante, que certains ont déjà subi plusieurs sinistres et plusieurs déménagements et qu’il y en a encore qui habitent au milieu du chantier. Pour les résidents, il est insupportable de lire ces déclarations !

Albert Croesi estime aussi que, pour votre association, ce qu’il propose n’est « jamais assez » : avez-vous l’impression d’en demander toujours plus et trop ?

Depuis le début de la crise, nous avons toujours les mêmes demandes. Nous avions établi une douzaine de points qu’il nous paraissait indispensable de mettre en place. Ils étaient tous raisonnables et ont été très largement appliqués par le gouvernement, malgré les réticences d’Albert Croesi. Devant chaque nouvelle situation, nous ne cherchons pas à obtenir toujours plus. Nous veillons seulement à ce que l’Humain soit mis au centre des préoccupations et que soit respectée une certaine équité. Il est vraiment épuisant de devoir batailler, alors qu’Albert Croesi est censé être le médiateur entre les résidents et le gouvernement, afin de trouver les meilleures solutions pour tous !

Combien de familles souhaitent changer d’appartement pour un étage plus élevé, plus grand, ou simplement différent ?

Contrairement aux affirmations, il est hors de question de remettre en cause les règles d’attribution. L’association ne défend pas des privilèges pour les résidents, mais une mesure spéciale qui viendrait compenser les troubles et les pertes de jouissance engendrés par la crise, et maintenant la surélévation. L’Etat a une opportunité unique de répondre à la demande formulée par 80 % des résidents, en leur offrant la possibilité de changer d’étage, sans que cela ne vienne impacter les prochaines attributions pour les autres Monégasques. C’est fondamental : le nombre d’appartements vacants restera identique !

Selon quelle règle faudrait-il attribuer ces appartements, sachant qu’il n’y aurait qu’une cinquantaine de logements situés dans les deux étages de la future surélévation ?

Ce n’est pas exact. Entre les surélévations et les appartements libérés depuis la dernière attribution de janvier 2018, il y aura environ 90 appartements libres. Il n’est pas question de changer les règles d’attribution. Notre association souhaite simplement que chaque résident se voit proposer, moyennant une augmentation de loyers ou de contrat habitation capitalisation (CHC) et sans modification de l’aide nationale au logement (ANL), la possibilité de remonter d’un ou deux étages, dans un appartement identique. Notre proposition est raisonnable, et ne veut pas accorder des passe-droits aux résidents d’Apolline par rapport aux autres Monégasques en attente de logement.

Quelles autres demandes formulent les familles des Jardins d’Apolline ?

Même si les relogements sont satisfaisants, les déménagements ont été vécus comme un grand bouleversement familial. Les résidents sont les premières victimes. Tout le monde aspire à rentrer à la maison, un jour, dans les meilleures conditions possibles. Ce qui est arrivé aux Jardins d’Apolline est unique. Tout ce que l’Etat saura faire pour soutenir les résidents sera extrêmement apprécié. Jusqu’ici, le ministre d’Etat a tenu ses engagements avec bienveillance, selon la volonté de notre Prince. Notre association demande au gouvernement d’étudier notre proposition qui est raisonnable.

Que pensez-vous de la réponse apportée par Albert Croesi concernant le décalage de certaines familles locataires d’un ou deux étages ?

Le titre de l’article (1) reflète tristement son état d’esprit… Notre association défend l’idée, dans un souci d’équité, que ce décalage profite à tous, et pas seulement aux derniers étages des blocs A et B. Etant donné la configuration particulière des Jardins d’Apolline, avec un patio central et pas d’appartement traversant, la surélévation des immeubles sera évidement très impactante en termes de luminosité dans cette cour.

A ce jour, est-ce que le relogement des locataires vous semble satisfaisant ?

Nous avions insisté au début de la crise pour que les résidents puissent choisir leur relogement. Nous sommes très reconnaissants au gouvernement et au Prince Albert II pour avoir mis en œuvre d’important moyens. Surtout que certains sont contraints d’y rester quatre années.

Albert Croesi a indiqué que les 11 dernières familles obtiendront un relogement temporaire d’ici fin juin et que les déménagements seront terminés fin octobre 2018 : vous confirmez ces informations ?

Nous avons les mêmes informations que vous. Quand on voit l’ampleur du chantier, notre association a demandé à ce que les derniers résidents soient relogés le plus vite possible.

Est-il exact qu’il n’y avait que trois logements vides ?

Albert Croesi se base sur des relevés de compteurs d’eau… Je suis étonnée, car ces données sont en principe confidentielles et nous n’y avons pas accès.

Apolline va au moins coûter 50 millions pour les travaux et 35 millions pour la surélévation : cette dépense vous semble-t-elle justifiée ?

Dans cette triste situation, il est normal que l’Etat fasse ce qu’il faut pour remettre à neuf nos appartements qui étaient insalubres ou le seraient devenus. Je ne suis pas compétente pour vous parler des montants, qui ont de quoi faire prendre conscience de l’ampleur du désastre.

Aujourd’hui, quel est le sentiment qui prédomine chez les locataires des Jardins d’Apolline ?

Après cet article de Monaco-Matin, je dirais un certain écœurement. Je ne comprends pas cette tentative grossière de nous faire passer pour des privilégiés. J’échange ma place avec n’importe quel autre locataire des domaines bien logé ! Nous réclamons davantage de considération et une écoute plus constructive avec les résidents. Le mépris et l’arrogance ne servent pas la situation, qui est déjà suffisamment compliquée pour chacun d’entre nous.

Aujourd’hui, que demandez-vous à Albert Croesi et au gouvernement ?

Je me réfère aux déclarations du ministre d’Etat, en juin 2017, lorsqu’il annonçait la nomination d’un chargé de mission en charge d’Apolline. Il précisait que sa mission consistait à « s’occuper individuellement de chaque cas, pour trouver la meilleure solution de relogement ». La prise de parole d’Albert Croesi dans la presse a pu créer une certaine confusion. Certains passages de son article n’avaient rien à faire sous le titre des Jardins d’Apolline. Pour notre part, nous restons concentrés sur notre seul sujet : les Jardins d’Apolline. Comme nous l’avons toujours fait par le passé, notre association souhaite continuer à travailler avec le gouvernement. Nous demandons que soient étudiées avec nous toutes les pistes, pour que cette magnifique idée de surélévation profite réellement à tous.

 

1) Albert Croesi : « On ne peut pas accorder à vie des passe-droits », Monaco-Matin, jeudi 31 mai 2018.

journalistRaphaël Brun