Culture Sélection
de mai 2018

Raphaël Brun
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La-Region-Sauvage

La Région Sauvage

d’Amat Escalante

Tentaculaire. Rien ne va plus entre Alejandra et son mari Angel. En pleine crise, ce couple qui vit avec ses deux enfants dans une petite ville mexicaine rencontre Veronica, une jeune femme qui les entraîne dans une cabane, au fond des bois. C’est là que vivent deux chercheurs et une étrange créature, capable de donner un plaisir extrême, mais dangereux car parfois mortel, aux hommes et aux femmes qui le souhaitent. Amat Escalante, dont on se souvient du premier long métrage, Sangre (2005), mais aussi de Los Bastardos (2008) et Heli (2013), nous propose un film étonnant, qui oscille entre plusieurs genres, du thriller fantastique au drame. L’alien visqueux et tentaculaire symbolise ce désir qui dévore tout, au risque de tuer. Aucun doute : avec Amat Escalante et d’autres cinéastes, comme Carlos Reygadas, le cinéma mexicain indépendant a de beaux jours devant lui.

La Région Sauvage d’Amat Escalante, avec Ruth Ramos, Jesús Meza, Simone Bucio (MEX/DAN/FRA/ALL/NOR/SUI, 1h38, 2017), 10 euros (DVD), 14,99 euros (blu-ray).

 

Phantom-Thread-de-Paul-Thomas-Anderson

Phantom Thread

de Paul Thomas Anderson

Pouvoir. Avec sa sœur Cyril, dans les années 50, le célèbre couturier londonien Reynold Woodcock habille les plus grandes stars, la haute bourgeoisie et même la famille royale. Woodcock collectionne les femmes, mais demeure un célibataire endurci, soucieux de conserver une vie réglée avec précision. Jusqu’au jour où il rencontre Alma, une jeune femme au caractère bien trempé. Comme à son habitude, Daniel Day-Lewis est impeccable en Reynold Woodcock. Face à lui, Vicky Krieps (Alma) parvient à lui résister. Dans Phantom Thread, le pouvoir masculin vacille, puis s’effondre. Côté musique, on appréciera l’apport subtil du guitariste de Radiohead, Jonny Greenwood, qui collabore une quatrième fois avec Paul Thomas Anderson, après There Will Be Blood (2007), The Master (2012) et Inherent Vice (2014). Reste à souhaiter que Phantom Thread ne soit pas le dernier film de Daniel Day-Lewis, comme il l’a annoncé en juin 2017.

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville (USA, 2h11, 2018), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 19 juin 2018.

 

Jusqu-a-la-garde

Jusqu’à la garde

de Xavier Legrand

Violence. Un divorce, une femme qui accuse son ex-mari de violences sur leur fils et un juge qui se prononce en faveur d’une garde partagée. C’est le sujet de l’excellent premier long métrage de Xavier Legrand, qui a décroché le prix de la mise en scène à la Mostra de Venise. C’est à travers le regard de Julien, 11 ans, que l’on plonge dans cette histoire habilement racontée, et qui évite très subtilement toute forme de manichéisme. Larvée, sourde, la violence est toujours là, étouffante, jusqu’à l’incroyable final. Ce thriller est porté par ses acteurs, notamment Thomas Gioria (Julien), le père, Denis Ménochet, à la fois violent, malheureux et impuissant. Et, bien sûr, Léa Drucker, terrorisée, mais prête à tout pour sauver et protéger ce qui peut encore l’être.

Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Mathilde Auneveux (FRA, 1h33, 2018), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 21 juin 2018.

 

Oh-Lucy

 

Oh Lucy !

d’Atsuko Hirayanagi

Perruque. Setsuko est secrétaire à Tokyo. Elle mène une vie morne, sans relief. Cette quinquagénaire anonyme, entre deux âge, voit sa vie bouleversée lorsqu’à la demande de sa nièce, Mika, elle prend sa place à des cours d’anglais très particuliers. Pour y participer, elle porte une perruque blonde et devient Lucy. De cette transformation naît une histoire douce amère, parfois très drôle. Car lorsque John, le professeur d’anglais (Josh Hartnett), décide de rentrer à Los Angeles avec Mika, Setsuko décide de les suivre. Comme Sofia Coppola et Lost Translation (2003) avant elle, Atsuko Hirayanagi joue avec le langage, le choc des cultures et les errances d’une femme. Oh Lucy ! est la version longue d’un court-métrage primé dans plusieurs festivals. Les quelques baisses de rythme, notamment la deuxième partie, aux Etats-Unis, sont peut-être imputables à ce changement de format. Mais Oh Lucy ! reste un film très attachant.

Oh Lucy ! d’Atsuko Hirayanagi, avec Shinobu Terajima, Shioli Kutsuna, Josh Hartnett (JAP/USA, 1h35, 2018), 18,90 euros (DVD uniquement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 21 juin 2018.

 

Graffiti-Palace

Graffiti Palace

d’A. G. Lombardo (Seuil)

« Sémioticien ». Le premier roman d’A. G. Lombardo est une jolie réussite. L’auteur s’intéresse au quartier de Watts, à Los Angeles, plongé dans des émeutes urbaines d’une rare violence. Nous sommes en août 1965. L’été est brûlant. Et dans le quartier noir de Watts, après un banal contrôle routier, tout dérape. Un policier blanc à moto est suspecté de s’en être pris à un jeune Afro-Américain, qui circule avec la voiture de sa mère. Des rumeurs circulent. Le jeune noir aurait été tué. Alors que la lutte pour les droits civique est à son apogée, cette étincelle suffit à embraser ce quartier. Au rythme des « Burn, baby, burn ! », ces émeutes dureront six jours et feront 34 morts. Au milieu de ce chaos, on suit Americo Monk, un « sémioticien du graffiti » qui passe son temps à compiler les symboles des gangs de LA dans un carnet. Mais policiers et voyous convoitent ce document. Graffiti Palace met en scène le pouvoir de l’écrit avec beaucoup d’intelligence.

Graffiti Palace d’A. G. Lombardo, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé (Seuil), 400 pages, 22 euros.

 

Les-serpents-sont-ils-necessaires

Les serpents sont-ils nécessaires ?

de Brian de Palma et Susan Lehman

Politique. Pour son tout premier roman, qu’il a écrit avec son épouse Susan Lehman, le célèbre cinéaste Brian de Palma verse dans le polar politique dans une Amérique post-Weinstein. Pour compromettre un adversaire politique, Barton Brock, le directeur de campagne du sénateur Joe Crump, fait appel à une jeune et jolie serveuse, minée par des problèmes d’argent. Sauf que, dans Les serpents sont-ils nécessaires ?, les femmes peuvent donc aussi courir après l’argent et le pouvoir. Et si elles sont victimes des hommes, elles peuvent aussi renverser les rôles pour reprendre brillamment le contrôle. Il fallait donc être nécessairement deux pour écrire ce livre, et de préférence un homme et une femme. Ce qui permet de donner plus de hauteur encore à la manipulation et à la conspiration qui nourrissent cette passionnante intrigue.

Les serpents sont-ils nécessaires ? de Brian de Palma et Susan Lehman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch (Rivages Noir), 240 pages, 15,50 euros.

 

Defense-de-nourrir-les-vieux

Défense de nourrir les vieux

d’Adam Biles

« So british ». Forcément, le sujet est délicat. Casse-gueule, même. Et pourtant, Adam Biles parvient à nous faire rire avec sa bande d’octogénaires qui cherchent par tous les moyens à s’évader d’une maison de retraite. Ils ont de bonnes raisons de vouloir partir, car cet hospice est un lieu où règnent violences et humiliations. À la tête de la rébellion, Capitaine Ruggles, 80 ans. C’est autour de lui que va se constituer une équipe, à la fois déterminée et très bien organisée. Adam Biles évoque les corps vieillissants qui ne répondent plus, la mémoire qui fait défaut. Mais c’est son irrésistible humour « so british » qui prend invariablement le dessus. Résultat, cette comédie absolument délirante et féroce est une absolue réussite.

Défense de nourrir les vieux d’Adam Biles, traduit de l’anglais par Bernard Turle (Grasset), 528 pages, 22 euros.

 

Entre-chien-et-loup-Zuo-Ma

Entre Chien et Loup

de Zuo Ma

Nature. Zuo Ma nous propose de plonger dans l’univers rural de la Chine contemporaine. Pour cela, il a imaginé 12 nouvelles assez étonnantes, qui multiplient les styles et les approches. On passe ainsi, tour à tour, de questionnements écologistes à des récits totalement oniriques. Zuo Ma s’intéresse à l’univers fantastique, mais aussi aux émotions. En parcourant ces pages, le temps semble suspendu. On se laisse happer par cette nature, belle et sauvage, propice aux rêves, comme aux cauchemars. En creux, la critique du changement social n’est jamais loin. Les paysans doivent plier face à la construction d’un barrage. L’urbanisme avance, la campagne recule.

Entre Chien et Loup de Zuo Ma (Cornélius), 192 pages, 21,50 euros. Sortie le 31 mai 2018.

 

Moins-qu-hier

Moins qu’hier (plus que demain)

de Fabcaro

Couples. La vie de couple sous le trait acide de Fabcaro. C’est ce que nous propose Glénat, avec ce très drôle Moins qu’hier (plus que demain). En 64 pages, le montpelliérain Fabrice Caro n’oublie rien. Tous les travers du couple y passent, en de courtes chroniques d’une page. Les mensonges, les mesquineries, les lâchetés, les manques, la méchanceté, l’infidélité… Le quotidien d’Inès et de Guillaume, de Flore et de Jérémy, et de tant d’autres, est abordé de façon hilarante. Depuis le succès de Zaï Zaï Zaï Zaï (2015), publié aux éditions 6 Pieds sous terre, Fabcaro a changé de dimension. Avec Moins qu’hier (plus que demain), il confirme tout le bien qu’on pensait déjà de lui.

Moins qu’hier (plus que demain) de Fabcaro (Glénat), 64 pages, 12,75 euros.

 

7-Beach-House

7

Beach House

Dream-pop. C’est le coup de cœur du moment. Le duo américain de Baltimore, Beach House, composé de Victoria Legrand et d’Alex Scally, vient de publier un septième album. Très logiquement baptisé 7, ce disque est porté par la voix envoûtante de la chanteuse, Victoria. Née à Paris, elle a grandi aux Etats-Unis. Avec le guitariste, Alex Scally, ils ont travaillé en compagnie du producteur Sonic Boom pour nous livrer ce disque d’une très grande beauté. La dream-pop de Beach House semble à son apogée, plus de 10 ans après la sortie de leur premier album éponyme, chez Carpark Records, en 2006. Les titres remarquables ne manquent pas : Drunk in LA, Black Car, Lose Your Smile, ou encore le très doux Dive. Quelque-part un peu héritiers de groupes comme les Cocteau Twins ou This Mortal Coil, Beach House creuse sa voix. Avec bonheur.

7, Beach House (Bella Union/Pias), 14,99 euros (CD), 21,99 euros (vinyle).

 

Song-for-Alpha

Song for Alpha

Daniel Avery

Rêverie. Il y a donc une vie au-delà du dance-floor. Depuis la sortie de son premier album, l’excellent Drone Logic (2013), on suit de près la carrière de Daniel Avery. À seulement 31 ans, ce DJ originaire de Bournemouth, une station balnéaire du sud de l’Angleterre, continue de travailler cet univers musical qui est le sien. Des nappes de synthés, une électro minimaliste et ciselée, d’une finesse absolue, qui est désormais sa marque de fabrique. Cette fois, c’est à partir du célèbre Ambient 1 : Music for airports (1978) de Brian Eno, qu’il a construit son disque. Alternant les ambiances éthérées aux passages plus techno, Song for Alpha est une œuvre à la fois belle et complexe. Une douce rêverie que l’on voudrait pouvoir prolonger à l’infini.

Song for Alpha, Daniel Avery (Phantasy/Pias), 14,99 euros (CD), 32,99 euros (vinyle).

 

Singularity

Singularity

Jon Hopkins

Envoûtant. Cinq ans après Immunity (2013), Jon Hopkins est de retour aux affaires. À 38 ans, ce Londonien vient de publier Singularity, son cinquième album. Soucieux de rester accessible, Hopkins a fait la part belle aux mélodies dans chacune de ses compositions. Articulé autour de 9 titres dans lesquels la mélancolie n’est jamais très loin, ce disque compte aussi une pièce maîtresse, avec Luminous Beings et ses presque 12 minutes absolument folles. Douze minutes pendant lesquelles on passe par différentes émotions, au fil de ce morceau totalement évolutif et libre. A mi-chemin entre acid house et ambient, Singularity porte bien son nom. Sur des rythmes très techno, Everything Connected est une véritable ode aux dance-floors. Dans un registre ultra-efficace, Emerald Rush est un modèle, dont le clip, réalisé par Robert Hunter et Elliot Dear, est splendide. À l’image de Singularity, un disque totalement envoûtant, de bout en bout.

Singularity, Jon Hopkins (Domino Records), 14,99 euros (CD), 20,99 euros (vinyle).

journalistRaphaël Brun