« Mon père m’a dit :
« Sois mondial et provençal »»

Sabrina Bonarrigo
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Fils du célèbre Gilbert Ducros, inventeur des épices, Michel Ducros, 69 ans, est à la tête de Fauchon et de Monaco Marine. Invité du Club des résidents étrangers de Monaco (Crem), il a parlé de son enfance, de ses liens avec la Principauté, mais aussi de son nouveau projet : l’ouverture d’un hôtel cinq étoiles à Paris. Portrait.

Sa femme le qualifie — affectueusement — de « maniaco-actif-obsessionnel ». Maniaco et obsessionnel… difficile de juger. Mais actif, c’est une absolue certitude. À 69 ans, Michel Ducros n’a pas du tout l’intention de décrocher, et encore moins de couler une retraite paisible. Bien au contraire. Cet homme d’affaires est à la tête de plusieurs entreprises. Et non des moindres. Puisque la plus prestigieuse d’entre elles n’est autre que la maison Fauchon. C’est en 2004 que ce boulimique de travail reprend les rênes de la célèbre épicerie de luxe. A cette époque, l’enseigne traverse une période de crise aigüe et affiche des comptes dans le rouge, avec 11,5 millions d’euros de pertes. Mais ce provençal, qui réside en Suisse, est parvenu à redresser cette célèbre enseigne et à en faire une marque qui s’exporte partout. Aujourd’hui, Fauchon possède environ 85 boutiques dans le monde. À Monaco, bien sûr (à l’hôtel Métropole), partout en Europe, mais aussi au Chili, au Pérou, au Koweït, au Japon, au Bahreïn, en Arabie Saoudite, à Singapour, à Oman, ou encore au Qatar. L’international représente d’ailleurs 80 % de l’activité de l’entreprise. « Fauchon a traversé des moments difficiles, mais j’ai foi en son futur », lance le discret Michel Ducros. Le futur semble, en tout cas, déjà tout tracé. La maison prend actuellement un tout nouveau virage en se lançant dans l’hôtellerie de prestige. Le 1er septembre 2018, place de la Madeleine à Paris, un hôtel 5 étoiles avec 54 chambres, dont 11 suites, sera inauguré (1). Montant des travaux : 20 millions d’euros. L’établissement, situé en plein VIIIème arrondissement, abritera aussi un restaurant de 150 places, un bar et un spa. Le tout « dans un écrin Haussmannien » et une « décoration intérieure très contemporaine », précise le groupe, qui ambitionne d’ouvrir 20 hôtels avant 2030.

Les Ducros se décarcassent

Mais lorsqu’on entend le nom de famille Ducros, ce n’est pas forcément le faste et le luxe qui viennent instantanément à l’esprit, mais plutôt… un célèbre cuisinier bedonnant et moustachu. Rien de plus normal, puisque Michel Ducros n’est autre que le fils de Gilbert Ducros, l’ex-roi des épices. C’est avec le grand-père, Edouard, que la saga familiale commence. Ce militaire, devenu commerçant, récoltait des fleurs de tilleul et de lavande utilisées en herboristerie. Le business devient véritablement florissant en 1963, lorsque le père de Michel Ducros, Gilbert (1928–2007), se lance à son tour avec son frère, Marc, dans le commerce de thym, de tilleul, et de romarin, achetés aux paysans provençaux. Puis, dans celui du paprika, du poivre, de la cannelle, importés d’Inde ou d’Afrique. La famille Ducros a alors une idée : créer pour le grand public des meubles à épices. Mais surtout, des petits bocaux à bouchon rouge contenant des herbes déshydratées et des épices. Une approche merchandising inédite pour l’époque. Le succès est rapidement au rendez-vous. Fraîchement diplômé de l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP), Michel Ducros, alors âgé de seulement 22 ans, rejoint en 1971 l’entreprise familiale et s’occupe du marketing du groupe. C’est lui — avec l’aide de l’agence Havas — qui trouvera le fameux slogan : « À quoi ça sert que Ducros se décarcasse ? ». Quinze ans plus tard, en 1986, il devient président de l’entreprise et le reste jusqu’à sa cession, en 1992, au groupe italien Ferruzzi. Ducros est à cette époque la première marque d’épices en Europe et crée des filiales directes en Italie, en Espagne, en Belgique, au Portugal, et même au Canada. Dans cette période faste, Michel Ducros est aussi à la tête d’une autre marque à succès : Vahiné, lancée en 1976. Avec le célèbre slogan « Vahiné ? C’est gonflé ! », cette entreprise qui crée des arômes liquides, des fruits secs conditionnés et toutes sortes d’aides à la pâtisserie, sera, tout comme la marque Ducros, reprise par la multinationale américaine McCormick dans les années 2000.

 

Michel Ducros a marqué les années 1980 avec le célèbre slogan : « A quoi ça sert que Ducros, il se décarcasse ? » Il a aussi créé les marques Vahiné — « C’est gonflé ! » — et La Tisanière

 

« Sens de l’humilité »

Chez les Ducros, la culture d’entreprise est donc dans les gènes et a bercé le quotidien de la famille. « À la maison, lorsque j’étais jeune garçon, on parlait beaucoup de l’entreprise, de ses problèmes et de ses succès. C’est probablement là qu’est née mon envie de devenir moi-même entrepreneur », se souvient Michel Ducros. S’il est né à Kehl, dans le sud-ouest de l’Allemagne, cet entrepreneur grandit à Buis-les-Baronnies, un village de la Drôme, « au milieu des champs de lavande », précise-t-il. Une terre qu’il n’a pas oubliée. « Mon père m’a dit : « Sois mondial et sois provençal. Garde un lien avec la nature, une vie authentique. Mais dis-toi que quelque chose d’important peut se produire au-delà de la France. » » Un pied dans le local, un pied dans l’international. Une philosophie qu’il inculque aussi à ses enfants et petits-enfants. « J’essaie aussi de leur transmettre le sens des responsabilités, et le sens de l’humilité ». Quant à la clé de la réussite ? Michel Ducros a sa recette : « Avoir une conviction, une vision, une ambition, une stratégie, satisfaire ses clients, et motiver ses employés. Quand j’étais chez Ducros, les employés étaient fiers de l’entreprise. »

« Trouver un espace est un cauchemar »

L’hyperactif Michel Ducros aime être sur tous les fronts. En 1995, il se jette donc à l’eau dans un tout nouveau projet : Monaco Marine. Une entreprise qui répare et assure la maintenance de yachts mesurant de 10 à plus de 160 mètres. Un bon moyen d’allier son sens des affaires et sa passion pour la mer. Ce patron choisit alors Monaco pour lancer et développer ce nouveau business. « Avec ma femme, nous sommes venus en visite ici et nous sommes tombés sous le charme de la Principauté, raconte-t-il. Notre job est de rendre la mer plus sûre, et la vie à bord plus douce. » Monaco Marine a désormais des chantiers partout dans le bassin méditerranéen. Sur huit sites, au total : Monaco, Beaulieu-sur-Mer, Antibes, Saint-Laurent-du-Var, le Golfe de Saint-Tropez, la Seyne-sur-mer, la Ciotat et Marseille. Et l’entreprise rêve de prendre encore plus le large. « Sauf que trouver un espace est un cauchemar, note Michel Ducros. Mes employés et moi-même passons notre temps à tenter de trouver de nouveaux emplacements. » Cette entreprise très familiale — puisque son fils Tanguy chapeaute le site de Monaco et de Beaulieu-sur-Mer — ne cesse, en tout cas, de grandir. Le groupe affiche un chiffre d’affaires de 65 millions d’euros, compte 200 emplois directs et 800 indirects, et réalise des travaux sur plus de 3 300 bateaux par an (chiffres juin 2017). Quant à Michel Ducros, également patron d’une entreprise de champignons surgelés, il est la tête « de 2000 salariés », toutes entreprises confondues.

 

(1) Hôtel co-détenu par Hôtels & Demeures Esprit de France.

journalistSabrina Bonarrigo