« La maison d’arrêt de Monaco,
c’est une Tour de Babel »

Anne-Sophie Fontanet
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Institution discrète, mais primordiale pour l’Etat de droit, la maison d’arrêt de Monaco est installée sur le Rocher depuis 1897. Quarante salariés gèrent une trentaine de détenus de multiples nationalités, dans un cadre sécurisé et très spécifique. Visite guidée.

Une prison avec vue sur mer ! Le cliché est tenace. Et il n’est pas totalement faux. A un détail près… C’est seulement dans le bureau du directeur, les cuisines de la prison et dans quelques cellules femme que l’on peut voir la mer. Mais ce n’est certainement pas pour la vue qu’on visite la prison de Monaco. L’univers carcéral y est bien réel : l’enfermement, la promiscuité et les barreaux ne sont pas en carton pâte. Depuis 1897, c’est en contrebas du musée océanographique, à quelques mètres du ministère d’Etat et du Conseil national, que les personnes condamnées sont emprisonnées. Et depuis 2012, c’est Jean-Yves Gambarini, ancien commissaire de la police judiciaire de la Sûreté publique, qui en assure la direction. « Nos missions consistent à garder les détenus, subvenir à leur entretien et les réinsérer. » Sur le papier en tout cas… Car le rôle des 33 surveillants va souvent bien plus loin que ça au vu des spécificités de la prison monégasque. « La maison d’arrêt de Monaco, c’est une Tour de Babel », assure le directeur. En 2016, on comptait 35 nationalités différentes parmi les détenus.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

Cellule mère-enfant

Pour y entrer comme simple visiteur, il faut montrer patte blanche. Pas de téléphone portable autorisé dans le bâtiment, un portail massif qui bloque l’accès principal, et nous voilà dans la cour principale. Celle que traverse forcément tout nouvel arrivant, détenu ou pas. A proximité de l’entrée de la prison, on aperçoit les dizaines d’écrans qui occupent une grande place du poste de surveillance, tenu par un gardien 24 heures sur 24. Soixante-quatorze caméras scrutent à chaque seconde les allées et venues aux abords immédiats de l’édifice. Juste à côté de l’entrée, les différents parloirs permettent aux prisonniers de recevoir leurs proches, aussi bien que leurs avocats. A Monaco, ils ont droit à deux sessions de 45 minutes par jour. Et puis, c’est le long dédale de couloirs qui vous font perdre tout sens de la géographie. On descend, on remonte, on traverse des coursives. Les barreaux claquent derrière vous. C’est dans cet espace clos que vivent enfermés 22 heures sur 24, une trentaine de détenus. Deux quartiers pour les hommes, un quartier pour les femmes et un quartier pour les mineurs. Depuis peu, l’institution monégasque a réhabilité une cellule pouvant accueillir mère et enfant jusqu’à 18 mois. A l’intérieur : une douche privée, une télévision, un espace pour langer l’enfant. Mais toujours, cette porte massive qui se referme sur vous.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

« Vouvoiement »

L’espace des hommes n’est pas sensiblement différent. Des appareils de musculation sont disséminés ça et là. Et une chapelle se tient en plein cœur du quartier. Un aumônier catholique, un orthodoxe et un rabbin proposent des offices pour les détenus. « Les imams ne viennent jamais en prison, car la religion musulmane l’interdit », rappelle Jean-Yves Gambarini. Outre la spiritualité, les prisonniers ont accès à une bibliothèque bien fournie en ouvrages, dans à peu près toutes les langues. Pour les plus sportifs, des cours de musculation, de sport ou de yoga sont dispensés dans le gymnase, aménagé sous les voûtes. « Dans une prison, les activités se résument à manger, dormir, regarder la télévision [80 chaînes en accès gratuit, N.D.L.R.], faire du sport et fumer des cigarettes », lâche un gardien. A Monaco, tout le monde a aussi droit à une coupe de cheveux gratuite par mois. « Tant que la coiffure reste réglementaire. On ne veut aucune extravagance », glisse le directeur. Pour se dégourdir plus longuement les jambes, les détenus ont accès à l’espace assez restreint de promenade, baigné de lumière, mais fermé par des grillages. Ils bénéficient aussi du milieu ouvert. De 13h30 à 18h, les portes des cellules restent ouvertes, les détenus peuvent se déplacer dans les coursives de leur quartier. « Ce que nous avons réussi à Monaco, c’est d’avoir une police respectueuse. C’est le même traitement avec les détenus. Le vouvoiement est systématique », insiste Gambarini.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

Féminisation

Pourtant, son personnel — à 30 % féminin — doit faire face aux provocations, manipulations et insultes de la part des détenus. Mais aussi entre eux. « La prison, c’est la jungle, rappelle le directeur. Nous devons procéder en faveur de la paix. Il faut constamment équilibrer pour éviter les troubles. Car tout cela forme une poudrière. » S’il y a quelques années, de nombreux Italiens formaient le contingent le plus important de prisonniers à Monaco, ils ont, petit à petit, été remplacés par des femmes et de hommes venus des pays de l’Est (souvent ex-Yougoslavie). Des voleuses à la tire, en passant par des pickpockets saisonniers, aussi bien que des braqueurs de grande envergure, façon Pink Panthers. « Les tensions raciales, c’est quelque chose dont je n’avais pas conscience avant. Et puis, la prison reste malgré tout un lieu où les gens sont malheureux. » En moyenne en 2016, un détenu a passé 99 jours à la maison d’arrêt. « Il faut gérer les hommes, le personnel et un bâtiment de plusieurs milliers de mètres carrés », souligne Jean-Yves Gambarini.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

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© Photo Anne-Sophie Fontanet / Monaco Hebdo.

Radicalisation

Il faut aussi faire face aux multiples menaces qu’une situation d’enfermement peut engendrer. A commencer par les mutineries ou les rébellions. « Le personnel est formé à l’intervention en milieu clos. Nous sommes munis de casques et de boucliers que l’on peut utiliser comme une unité de police. Par contre, nous n’avons aucune arme à feu. Si une prise d’otage arrivait, c’est la police qui interviendrait sur réquisition. » Le fait qu’un détenu refuse de sortir de sa cellule serait considéré comme un acte de rébellion. Celui-ci pourrait atterrir au cachot pour sanctionner son comportement. Si dans l’imaginaire collectif le cachot se révèle un endroit miteux, en Principauté il dispose d’une fenêtre, d’une douche fermée, d’un lit et d’un bureau. La crainte des personnels réside aussi dans les évasions. « Tous les détenus emprisonnés pour une longue période y pensent forcément », observe le directeur. On en a compté trois à Monaco : dans les années 1940, dans les années 1950 et au début des années 2000. Toutes ont échoué, les détenus ayant été repris après leur fuite du Rocher. Dernière alerte d’actualité : la radicalisation islamiste en prison. Un phénomène qui ne touche pratiquement pas la prison monégasque. Mais qui n’empêche pas son directeur de rester prévoyant. Ainsi, tous les gardiens ont suivi une formation, de façon à savoir reconnaître les signes avant-coureurs et orienter le détenu, si nécessaire. « C’est évidemment le genre de chose que l’on doit surveiller. »

 

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« Quand je rentre ici, je fais abstraction de tout »

Trois questions à Irène, surveillante pénitentiaire à Monaco depuis 9 ans

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir gardien de prison ?

Ancienne athlète en saut en hauteur, j’ai participé aux Jeux Olympiques (JO) d’Atlanta, à cinq championnats du monde pour le Burkina Faso et aux Jeux des Petits Etats pour Monaco. Des problèmes au genou ont mis fin à ma carrière. Mais je me suis toujours battue pour la Principauté. C’était donc une suite logique. Je ne pense pas aller dans une prison française. Je suis ravie de servir Monaco. C’est une très bonne reconversion.

Les qualités requises pour exercer ces fonctions ?

Il faut à la fois beaucoup d’autorité et du calme pour gérer tous les événements. Ne pas prendre de décision précipitée, apprendre à écouter et observer. Car nous sommes le seul intermédiaire qu’ont les détenus. Mais il ne faut surtout pas créer de familiarité. Le tutoiement est, par exemple, totalement interdit. L’important, c’est de connaître la dangerosité du prisonnier et la raison de sa présence en détention. Sinon, je fais la part des choses. Quand je rentre auprès de ma famille, j’oublie tout. On ne peut pas vraiment compatir.

Est-ce plus difficile encore pour une femme dans cet univers ?

Quand je rentre ici, je fais abstraction de tout. Une fois qu’on franchit le sas, fini la rigolade. On sait qu’on va travailler avec des voyous. Le moindre écart et ce sont des rapports pour les détenus. Je ne me suis donc jamais sentie en insécurité ici, car tous nos mouvements sont surveillés. Toutes les conditions sont réunies pour ressortir intacte. Et j’aime bien travailler dans le quartier des hommes, car la présence féminine apaise souvent la situation. On est là pour apporter un peu de soleil, leur répéter qu’il y a une vie après la prison, leur faire accepter la condamnation et les faire avancer.

 

 

journalistAnne-Sophie Fontanet