« Il y a eu une faute »

Raphael Brun
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Le journaliste et critique de cinéma à France Inter, Laurent Delmas, analyse pour Monaco Hebdo le palmarès du 71ème festival de Cannes. Et explique pourquoi aucun film français n’a été primé. Interview.

Comment vous jugez ce palmarès ?

C’est un palmarès un peu décevant par rapport à une compétition qui a mis un peu de temps à s’installer et à prouver son intérêt. Mais, en regardant attentivement les 21 films en compétition, on peut trouver des choses intéressantes. Le souci, c’est qu’on ne retrouve pas forcément ces films intéressants au palmarès, ce qui crée une sorte de hiatus. Mais ce palmarès est finalement « moins pire » que ce qu’il aurait pu être.

Pourquoi ?

Parce qu’il ne tient pas trop compte d’une sorte de préoccupation paritaire, ou d’un penchant radicalement féministe. Car pendant quelques jours, il se murmurait que la Palme serait forcément attribuée à une réalisatrice. Heureusement, on a évité ce genre de palmarès, totalement hors-sol.

Ce palmarès vous satisfait ?

Ce palmarès n’est pas le reflet de toute la qualité artistique que l’on a pu voir pendant ces quinze jours à Cannes.

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Une Affaire de Famille © Photo 2018 Fuji Television Networkgaga Corporationaoi Pro. Inc. All rights reserved

La Palme d’or pour Une affaire de famille du Japonais Hirokazu Kore-eda est méritée ?

Cette Palme d’or a été attribuée à quelqu’un qui est un grand réalisateur et un grand cinéaste japonais, mais qui n’est pas, non plus, un immense auteur. Parfois, il arrive que des réalisateurs soient récompensés pour un film mineur. Là, ce n’est pas le cas. Une affaire de famille est un grand film de Kore-eda, qui renoue avec un talent qui s’était un peu émoussé depuis cinq ou six films. Sur un sujet qui est le sien, lui qui est en quelque sorte le peintre de la famille japonaise, Kore-eda propose quelque chose d’assez âpre et d’assez dérangeant.

Pourquoi ?

Il nous dit qu’il vaut mieux des familles recomposées, ou composées, avec des gens qui ont envie de vivre les uns avec les autres, plutôt que des familles qui reposent sur un modèle traditionnel. Car on est pas obligé d’aimer ses parents ou ses enfants. Ce qui pousse donc à choisir ses parents et ses enfants, afin que l’amour soit réellement là. Ce genre de discours est assez inflammable… Kore-eda nous dit tout ça, non pas avec violence et colère, mais avec toute la douceur qui le caractérise. Comme si tout ça ne posait des problèmes que dans nos têtes, mais pas dans l’effectivité des choses.

Il y a eu une espèce de gradation pour Kore-eda à Cannes, avec un Prix d’interprétation pour Nobody Knows en 2004 et un Prix du jury en 2013 pour Tel père, tel fils ?

Oui. Cette récompense pour Kore-eda n’est pas imméritée. Mais je pense que trois ou quatre autres films pouvaient un peu plus prétendre à une Palme d’or.

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Le Poirier Sauvage © Photo NBC Film

Lesquels ?

Le film du Turc Nuri Bilge Ceylan, Le Poirier sauvage, a été vu en dernier. Il a pâti de sa durée, 3h30, et de son ordre de passage. Peut-être que ce film a souffert aussi du fait que son auteur ait déjà eu une Palme d’or pour Winter Sleep (2014), même si cela ne devrait pas entrer en jeu. Il y a aussi eu le film du Coréen Lee Chang-Dong, Burning : tout le monde a été surpris de ne pas le voir du tout au palmarès. Sur la base d’un roman de Murakami, il a signé un film très coréen, qui parle beaucoup de la Corée du sud actuelle, et un peu du voisin du nord. C’est une sorte de Jules et Jim (1962), avec du romanesque, un personnage féminin un peu évanescent, une disparition, quelque chose qui pourrait être une histoire policière…

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Les Éternels © Photo 2018 Xstream Pictures (Beijing) – MK Productions – ARTE France Cinéma

D’autres films auraient pu prétendre à la Palme d’or ?

Oui, il y a aussi Les Eternels, du cinéaste chinois Jia Zhang-ke, 47 ans. C’est un réalisateur incontournable, qui a signé des films de fiction ou des documentaires extraordinaires sur la Chine actuelle. Les Eternels est une fiction mélancolique, avec un vrai regard sur la Chine d’aujourd’hui et ses transformations. C’est le portrait extraordinaire d’une femme, incarnée par l’épouse du réalisateur, Zhao Tao. On a d’ailleurs été surpris qu’elle ne remporte pas le prix d’interprétation féminine.

Ce palmarès 2018 est aussi un palmarès sans aucun Français ?

Quand on fait le décompte, certains ont parfois dénombré seulement quatre films français en sélection, car ils n’incluent pas le franco-suisse Jean-Luc Godard. Pourtant, quand on parle du Mépris (1963), personne ne parle d’un film suisse, mais d’un film français. Je considère donc Godard comme un cinéaste français. Ce qui nous fait un total de quatre films français en compétition (1). Jean-Luc Godard a été récompensé par une Palme d’or spéciale. Aujourd’hui, les prix qu’il reçoit vont d’ailleurs plus à l’homme et à sa carrière.

Pourquoi ?

Parce que dans ses films, il y a de belles choses, il y a des fulgurances, mais il y a aussi des choses extrêmement contestables. Ce dont personne ne parle, c’est que, dans sa très grande majorité, le jury du festival de Cannes est international. Il ne parle donc pas français. Or, pendant la projection de ce film, lorsque ce qui était dit à l’écran était audible, il n’y avait plus de traduction en anglais. Donc, le jury et la presse internationale qui ont porté aux nues le film de Godard, n’ont pas forcément tout entendu de ce qu’il se disait. Or, tout ce qu’il se dit dans son film, Le Livre d’image, a du sens, et non pas un sens. Après, bien sûr, il reste ses images… Mais on voit bien qu’on récompense le dernier grand représentant du cinéma du siècle passé. Le jour où Godard mourra, une page définitive de l’histoire du cinéma sera tournée.

Fallait-il créer une Palme d’or spéciale pour Godard, ou aurait-il été préférable de le récompenser avec un prix déjà existant ?

Godard a déjà obtenu le prix du jury en 2014, avec son film Adieu au langage, ex-æquo avec Mommy, de Xavier Dolan. Une décision qui n’a plu ni à Godard, ni à Dolan. Je ne suis pas, non plus, pour les prix partagés. En revanche, cette idée de créer un prix « à part » pour Godard est une bonne idée. Tout simplement parce que Godard est un cinéaste à part. De plus, son film est presque une installation d’art contemporain. Ce n’est pas une fiction. De toute façon, Godard ne fait plus de fictions depuis des décennies.

Mais, en dehors de Godard, il n’y a aucun film français au palmarès ?

C’est exact. Pour moi, le film de Christophe Honoré, Plaire, aimer et courir vite, avait suffisamment de qualités, notamment dans son casting, pour ne pas être oublié à ce point-là dans le palmarès. Quatre films français sur un total de 21, ça fait environ 1/5ème des films en compétition. Ceci contre deux films pour le Japon et les Etats-Unis. Or, ces quatre films français n’ont pas été récompensés.

A qui la faute ?

Plutôt que le jury, j’incriminerais la sélection française. Car Les Filles du soleil d’Eva Husson et Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez sont de mauvais films. Le long métrage de Yann Gonzalez est un tout petit film de genre. Et avec celui d’Eva Husson, on est dans l’alibi féministe. C’est un mauvais coup porté à l’image des femmes et au combat des femmes, tellement ce film est caricatural.

Il restait En Guerre, de Stéphane Brizé ?

Est-ce qu’à chaque fois que Vincent Lindon fait un film militant avec Stéphane Brizé, il doit se retrouver en compétition pour la France ? Je ne suis pas sûr. Le sytème tourne un peu à vide. La présence de cet acteur star plongé dans un bain d’ultra-réalisme, à tel point qu’on a l’impression de voir des extraits du journal de BFM TV, est-elle vraiment quelque-chose de novateur et d’intéressant ? Est-ce que le suicide de la fin, par immolation, ce n’est pas un peu trop ? Je ne pense pas qu’il fallait mettre ce film en course pour la Palme d’or. Donc sur quatre films français en compétition, un seul était légitime. Les trois autres n’avaient rien à faire là.

Que faire de ces trois films, alors ?

Ils auraient dû se retrouver dans la sélection Un certain regard, la sélection parallèle. Il y a donc eu une faute.

Vu le contexte de ce 71ème palmarés, très marqué par #metoo, le favori était Capharnaüm de la cinéaste libanaise Nadine Labaki, 25 ans après la seule Palme d’or accordée à une femme, Jane Campion et La leçon de piano ?

Avec ce film, la majorité des critiques français a eu l’impression d’une prise d’otage émotionnelle, avec des musiques abominables, qui surlignent tout. Il y a aussi une situation de départ qui n’est pas d’une immense crédibilité : au Liban, un enfant attaque ses parents en justice pour l’avoir mis au monde. Faut-il vraiment en passer par ce genre de situation-là pour avoir un discours sur le Liban actuel ? Dans son film, Nadine Labaki, qui est aussi actrice, devient l’avocate du petit garçon. On se dit que tout ça est un cortège de lourdeurs extrêmes. Que ce film emporte la Palme de l’émotion ou de l’empathie, pourquoi pas. Pour le reste, on est d’accord : oui, la misère, c’est dégueulasse et oui, on aimerait son extinction immédiate. Et oui, la pluie, c’est pas bien, et le soleil, c’est mieux. Tout ça, c’est ce que j’appelle le « protocole compassionnel ». Parce que, bien évidemment, tout le monde est contre la pauvreté. Mais il y a la façon de le dire et de le montrer. Or, tout n’est pas égal dans le cinéma militant. La façon de filmer de Ken Loach, des frères Dardenne ou de Robert Guédiguian n’est pas la même.

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Le Grand Prix pour Spike Lee et son film BlacKkKlansman, dans lequel Adam Driver infiltre le Ku Klux Klan, est une surprise ?

C’est assez étonnant que le jury ait récompensé ce film, qui est assez balourd, assez maladroit et assez grossier. Spike Lee y va à la truelle et refuse qu’on dise que BlacKkKlansman est une comédie. Mais si ça n’est pas une comédie, c’est encore plus grave. Il y a quelques années, Spike Lee a fait des déclarations antisémites. Un peu comme Lars Von Trier, il a un peu été mis au banc de la société du cinéma. J’ai donc vécu ce film comme une tentative de rachat de la part de Spike Lee. Mais avec une telle balourdise que ça en devient quasiment suspect, et même, un peu décalé. Sauf erreur de ma part, dans les années 70, la communauté noire américaine ne manifestait pas un pro-sémitisme de combat, comme Spike Lee le montre. Donc, il tord la réalité pour se dédouaner et pour se refaire une virginité philosémite. Ce n’est pas acceptable.

Mais Spike Lee en profite aussi pour envoyer un message à l’Amérique de Trump par l’intermédiaire du jury cannois ?

Par une petite pirouette finale, Spike Lee nous parle de l’Amérique d’aujourd’hui, celle de Trump et de Charlottesville. Mais alors, pourquoi ne pas nous en avoir parlé avant, plutôt que de l’évoquer à la fin, à travers des images vues à la télévision ? N’était-ce pas le vrai sujet à traiter ? Le vrai combat n’est-il pas là, dans l’Amérique actuelle ?

Le Prix d’interprétation féminine attribué à la Kazhake Samal Esljamova pour son rôle dans Ayka a choqué certains, parce qu’il met en avant une héroïne martyre, plutôt qu’une femme forte, comme Zhao Tao chez Jia Zhang-ke ?

A la fin du film, son personnage prend une décision qui fait d’elle une femme forte. Elle prend son destin en main. Ayka est l’avant-dernier film qui nous a été montré. C’est un film assez coup de poing, dans lequel tout est crade. Il n’y a aucun optimisme. Ils sont tous dans un état de délabrement avancé. Le moindre robinet d’eau ne marche pas. C’est un peu “too much”.

La Kazhake Samal Esljamova est une grande actrice ?

Non. Elle est filmée au niveau de la nuque, un peu comme chez les frères Dardenne. Elle a l’air de jouer ce qu’elle sait faire. C’est un prix un peu politique, basé sur le contenu du film. Mais d’autres actrices auraient été des choix plus satisfaisants.

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Cold War © Photo DR

Comme Zhao Tao dans Les Eternels de Jia Zhang-ke ?

Oui. D’autres ont aussi été enthousiasmés par l’actrice Joanna Kulig, qui joue dans Cold War, du réalisateur polonais Pablo Pawlikowski. L’héroïne de Burning, Jeon Jong-seo, du Sud-coréen Lee Chang-dong, est aussi tout à fait extraordinaire. Il y avait donc de réelles concurrentes.

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Burning © Photo 2018 PinehouseFilm

La cause féministe a été récompensée par la Caméra d’or accordée à Girl, qui est le premier film du réalisateur flamand Lukas Dhont, 26 ans, et qui traite d’une adolescente transgenre, née dans un corps de garçon ?

Ce n’est pas du féminisme, c’est plutôt du militantisme pour la liberté des corps et des consciences. Pour un premier film, c’est très bien fait. Mais il y a quelques longueurs. Et je suis assez irrité par la résolution de ce film. En effet, comme ce jeune homme rencontre quelques difficultés pour que sa transformation en femme se fasse aussi vite qu’il le voudrait, il finit par prendre une paire de ciseaux pour s’émasculer. Quelques instants plus tard, on le retrouve à l’écran, parfaitement souriant et détendu.

Qu’est-ce qui ne vous a pas convaincu ?

Cette façon de faire me gêne, parce que je crains toujours une exemplarité du cinéma. Et je ne crois pas que la question du genre puisse se résoudre d’une façon aussi dramatique. Girl donne l’impression que changer de sexe ne pose aucune vraie question, que c’est d’une extrême facilité. Alors qu’on sait bien que, socialement et individuellement, ça reste délicat. Après, ce prix n’est pas indigne. D’ailleurs, je ne suis pas certain qu’il y avait d’autres candidats possibles et sérieux pour cette récompense. Mais je ne mettrais pas Girl en haut de ma sélection de films pour 2018.

Cette 71ème édition a été très marquée par les questions féministes : est-ce que cela a eu une influence sur le palmarès ?

Non, et c’est tant mieux. Une instrumentalisation excessive aurait été désastreuse pour l’image du festival de Cannes. La journaliste et co-fondatrice de L’Express dans les années 60, Françoise Giroud (1916-2003), nommée secrétaire d’État chargée de la condition féminine par Valéry Giscard d’Estaing de juillet 1974 à août 1976, a dit : « Il y aura l’égalité entre les hommes et les femmes, quand on confiera un poste important à une femme incompétente. » Alors que non.

Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas parce qu’on donne une Palme d’or à un mauvais film tourné par une femme, que l’on fait avancer le combat féministe. Bien au contraire. Pour établir un palmarès, il ne faut pas tenir compte du sexe du réalisateur. Sinon, on va droit dans le mur. Ce n’est pas parce qu’un film est fait par un homme ou par une femme qu’il est bon. Un film est bon parce qu’il est plein de qualités artistiques fortes, belles, intransigeantes, bouleversantes… Le sexe du réalisateur n’a rien à faire là-dedans.

Mais certains trouvent suspect qu’en 71 éditions du festival de Cannes, une seule femme ait remporté la Palme d’or, la Néo-Zélandaise Jane Campion pour La leçon de piano, en 1993 ?

Le festival de Cannes dépend du choix d’un sélectionneur, armé d’une équipe. Il passe donc forcément à côté de certains films, car il faut bien choisir. Et puis, il faut aussi tenir compte du réel. Actuellement, la France est le leader absolu du nombre de films réalisés par des femmes : en France, 25 % des films sont conçus par des réalisatrices. Mais c’est l’exception qui confirme la règle. Dans le reste du monde, on est plutôt entre 5 et 10 %. Même aux Etats-Unis, il y a une seule réalisatrice “bankable”, c’est Kathryn Bigelow. Il y a aussi quelques réalisatrices dans le cinéma d’auteur américain indépendant. Et puis, c’est tout.

Et en Europe ?

En Allemagne, on peut citer la réalisatrice Maren Ade. En Italie, il y a Alice Rohrwacher. Il y a aussi une Anglaise. Et en Espagne, il n’y a personne. Donc, on voit bien qu’à part en France, le cinéma féminin reste ultra-minoritaire. On ne peut pas tordre la réalité et surjouer des Palmes d’or dans un environnement professionnel qui, pour l’instant, ne donne pas réellement de place aux femmes. Mais c’est en train de changer.

Que pensez-vous des quotas réclamés par la réalisatrice et actrice Agnès Jaoui (2) ?

Ça ne peut pas être un critère. Sinon, cela va déboucher sur des œuvres très formatées, qui n’auront plus d’intérêt. On n’est pas arrivé à 25 % de femmes en France sans volonté. Mais on y est manifestement parvenu sans passer par un système de quotas, qui ferait que de mauvais films de femmes seraient primés. Il y a déjà de mauvais films d’hommes qui ont été primés. Laissons aux hommes cette mauvaise idée, qui est d’être primé, alors qu’on a mal travaillé.

Mais le monde du cinéma est encore trop fermé aux femmes ?

On a derrière nous un assez lourd passé machiste, mais on ne va pas refaire l’histoire. C’est comme chercher à refaire l’histoire du cinéma, en décernant des brevets de féminisme ou d’anti-féminisme. Dans Libération, un article estime que Blow up (1966) de Michelangelo Antonioni est un film abominablement machiste. Ce n’est pas raisonnable.

Qu’est-ce qui vous gêne dans cette démarche ?

On ne va pas repasser toute l’histoire artistique mondiale à l’aune de ce qui est l’avenir, à savoir une vision à dominante moins masculine que ce qui a pu exister dans le passé. N’activons pas une sorte d’anachronisme et de révisionnisme. Il n’y a pas à réviser l’histoire des arts à l’aune du combat féministe, qui est un combat par ailleurs tout à fait légitime. Ce qui me glace, c’est que, dans ce débat, la raison est souvent en berne. Et qu’au fond, on est parfois en train de préparer une société avec le clan des hommes et le clan des femmes qui seraient en train de s’écharper. Ce qui serait abominable.

Le jury présidé par Cate Blanchett a réussi à répondre aux interrogations féministes à travers le palmarès de cette 71ème édition du festival de Cannes ?

Oui, de ce point de vue là, le jury 2018 a apporté une réponse satisfaisante. Car il a primé des femmes qui le méritaient, sans tomber dans le délire. Pour moi, dans les 21 films en compétition, aucun film réalisé par une femme ne méritait la Palme d’or. Alors que quatre ou cinq films réalisés par des hommes la méritait. Ce qui est logique, parce que, pour le moment, dans le monde, le nombre de films réalisés par des femmes est ultra-minoritaire. Mais dans 5 ou 10 ans, les choses évolueront. Faisons en sorte que ça change.

 

1) Les films En Guerre de Stéphane Brizé, Le Livre d’image de Jean-Luc Godard, Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez et Les Filles du soleil d’Eva Husson ont été retenus en sélection officielle pour cette édition 2018 du festival de Cannes.
2) En mars 2018, Agnès Jaoui a signé, avec une centaine de professionnels du cinéma, une tribune pour réclamer des quotas dans le financement des films. Mais aussi dans les comités de sélection et les jurys pour aller vers toujours plus de parité.

 

71ème festival de Cannes : le palmarès complet

Palme d’or :

Une affaire de famille du Japonais Hirokazu Kore-Eda

Grand Prix :

BlacKkKlansman de l’Américain Spike Lee

Prix du jury :

Capharnaüm de la Libanaise Nadine Labaki

Palme d’or spéciale :

le réalisateur Franco-Suisse Jean-Luc Godard, qui était en compétition avec Le livre d’image

Prix de la mise en scène :

le Polonais Pawel Pawlikowski pour Cold War

Prix du scénario ex aequo :

la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher pour Lazzaro Felice et les Iraniens Jafar Panahi et Nader Saeivar pour Trois visages

Prix d’interprétation féminine :

la Kazhake Samal Esljamova pour son rôle dans Ayka

Prix d’interprétation masculine :

l’Italien Marcello Fonte pour son rôle dans Dogman

Camera d’or :

Girl, du Belge Lukas Dhont

Palme d’or du court métrage :

All these Creatures de l’Australien Charles Williams

Mention spéciale du court métrage :

Yan Bian Shao Nian du Chinois Wei Shujun

journalistRaphael Brun