« L’élan de la passion contient toute la puissance du désir »

Raphaël Brun
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Dans leur Archipel des passions(1), Charlotte Casiraghi et Robert Maggiori (2) proposent « une cartographie des passions », de l’amour à la haine, en 40 affects. Interview à deux voix.

L’origine de ce livre ?

Charlotte Casiraghi : Ce livre est le fruit de notre rencontre, de notre amitié, qui a donné lieu à de nombreuses discussions, axées prioritairement sur la question des frontières entre les émotions, sur la façon de les définir et les saisir sans les trahir ou les réduire à de trop simples expressions. Nous avons décidé d’en faire un livre lorsque nous avons eu le sentiment d’avoir une matière suffisamment dense…

Robert Maggiori : J’ajoute qu’il nous semblait important de revenir aujourd’hui sur les émotions, à l’heure où elles deviennent de plus en plus sociales, et permettent aux individus qui les partagent de se sentir proches ou unis, lorsqu’arrivent des événements, souvent tragiques, qui blessent la société tout entière.

Avec un livre écrit à quatre mains, il y a aussi deux pensées différentes : comment avez-vous travaillé sur cet ouvrage ?

C.C. : Nous avons mêlé les approches. A certains moments, les textes ont entièrement émergé d’un dialogue entre nous. Et parfois, nous avons chacun travaillé de notre côté, pour ensuite retravailler ensemble sur l’écriture. Certains textes sont très personnels, ils tiennent à des événements que nous avons traversés. Mais, d’une certaine manière, le lecteur ne sait jamais vraiment qui les a écrits, tant leurs différentes tonalités s’entremêlent.

Que vous a apporté le point de vue de l’autre ?

C.C. : C’est toujours très utile dans l’écriture d’un livre que d’avoir un contre-poids, une autre parole, un autre regard permettant de prendre de la distance et d’enrichir sa propre pensée. Je pense profondément que le regard de Robert m’a permis, à certains moments, de me libérer du soupçon, du doute, de l’attente d’un jugement qui peut enfermer sur soi-même.

R.M. : L’échange d’idées, de paroles, de points de vue, permet toujours d’entrevoir ce à quoi, au début, on n’avait pas pensé. Il est arrivé que Charlotte songe, par exemple, à un poème, qui, de façon inattendue, éclairait un aspect caché ou inaperçu de la notion que nous étions en train d’analyser.

Qui sont les auteurs dont vous êtes les plus proches ?

C.C. : Nous partageons évidemment tous les deux une passion pour l’œuvre de Vladimir Jankélévitch (1903-1985), mais nous aimons aussi Pascal (1623-1662), Spinoza (1632-1677), Montaigne (1533-1592), ou encore une philosophe espagnole encore peu connue, María Zambrano (1904-1991). Mais nous avons aussi nos préférences, j’ai tendance à puiser de l’inspiration chez Kierkegaard (1813-1855) et Nietzsche (1844-1900), ou chez le poète Rilke (1875-1926).

R.M. : Alors que ma tendance spontanée est de me retourner vers Platon (-428/-427-vers -348) et toute la pensée grecque, ou latine.

Vladimir Jankélévitch, est un philosophe très présent dans votre Archipel des passions : pour quelles raisons ?

R.M. : Vladimir Jankélévitch est le philosophe qui m’a le plus profondément marqué. Au début de ma carrière de professeur, je voulais parler comme lui. Je répétais les phrases qu’il prononçait lui-même en cours, à la Sorbonne, quand j’étais son élève. J’ai fait mon mémoire de maîtrise avec lui, j’étais en train d’achever mon doctorat avec lui lorsqu’il est mort. Un grand bonheur de ma vie, c’est qu’il m’ait dédié l’un de ses plus beaux livres, Le Je-ne-quoi et le Presque-rien. Nul mieux que lui n’a su explorer les « méandres de l’âme ».

A qui votre livre est-il destiné ?

C.C. : Ecrire un livre, c’est comme lancer une bouteille à la mer, on ne sait jamais qui trouvera le message qu’on a voulu mettre dedans…

R.M. : En même temps, n’étant expressément destiné à personne, il est destiné à tout le monde ! Au sens où la philosophie elle-même, lorsqu’elle renonce à certains « technicismes » abscons, est destinée à tout le monde. Parce que tout le monde est confronté aux questions dont elle traite : la liberté, la vérité, la justice, les affects, les passions, le mal, l’amitié, l’amour, la mort, le droit…

 

« Il nous semblait important de revenir aujourd’hui sur les émotions, à l’heure où elles […] permettent aux individus qui les partagent de se sentir proches ou unis, lorsqu’arrivent des événements, souvent tragiques, qui blessent la société tout entière » 

Robert Maggiori

 

Dans l’Archipel des passions, une quarantaine de sujets sont traités, comme l’amour, la cruauté, la modestie, le dégoût, ou encore l’admiration : comment avez-vous sélectionné ces thèmes ?

R.M. : Il nous est apparu assez vite qu’on ne pouvait pas « faire le tour » de tous les sentiments, les affects, les états d’âme, les dispositions d’esprit, les volitions, les attitudes qui peuvent emplir l’âme humaine, et l’esprit. Aussi avons-nous suivi nos propres propensions et nos intérêts, en donnant autant d’importance aux intentions bienveillantes qu’aux penchants mauvais, à l’amour, à la compassion, à la gentillesse, à la fraternité, mais aussi à la cruauté, à l’arrogance, à la méchanceté… Et en montrant également combien il est difficile de les séparer nettement — aussi difficile que de « séparer » les couleurs de l’arc-en-ciel.

De quelles passions êtes-vous faits, l’un et l’autre ?

C.C. : Il est difficile de répondre à cette question, puisque nous sommes faits de toutes les passions. Et, selon les moments de nos vies, certaines prennent davantage de place et dominent la vie psychique ou affective. Nous espérons tous les deux être du côté de la bienveillance, de la joie et de la douceur…

L’accueil des migrants et des réfugiés transparait dans l’Archipel des passions : quelles sont vos positions sur ce sujet ?

R.M. : Nous ne traitons pas cette question en tant que telle, qui est évidemment centrale pour nos sociétés, notre politique et notre morale. Mais, tenant à certaines valeurs, nous avons montré à maintes reprises, combien l’« enfermement sur soi », fruit de l’égoïsme, était nocif. Et qu’il était essentiel de faire que chacun ait les moyens de mener une vie décente ou de construire son existence selon les fins qui lui paraissent les meilleures. Toute personne a droit au respect, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne, quelles que soient ses orientations politiques, religieuses, sexuelles. Toute personne a droit au respect de sa dignité. Jankélévitch disait : « Je ne suis pas le gendarme de tes devoirs, mais je suis le gardien de tes droits. »

Robert Maggiori, vous avez dit : « Personne ne peut se dire étranger à la philosophie » : pour quelles raisons cela vous semble impossible ?

R.M. : Tout simplement parce que chacun en fait, de la philosophie, même sans le savoir, ou plutôt sans savoir que les problèmes qui se posent lui sont ceux-la mêmes dont traite la philosophie ! Regardez les questions que posent les enfants ! Qui peut éviter de s’interroger sur le sens qu’a sa vie, sur le travail, sur la liberté, sur les injustices ou les inégalités, le rôle de l’Etat, la vie en commun, la souffrance, la mort, la joie, le désir ? Ce qu’il faut « transmettre », c’est que ces problèmes qui interrogent tout le monde, eh bien, des philosophes les ont déjà traités, éclairés. Et que, si on lisait quelques pages de Platon ou de Kant (1724-1804), d’Aristote (384 av. J.-C.-322 av. J.C.) ou de Spinoza, on les traiterait soi-même de façon plus… éclairée, approfondie, rigoureuse.

Dans votre livre, on sent, en creux, une critique de notre société actuelle, où nous sommes obsédés par la réussite de nos vies ?

C.C. : Effectivement nous rappelons, comme beaucoup de sociologues, de philosophes ou de psychanalystes, que nous vivons dans une époque qui entraîne vers la frénésie. Non pas celle, plutôt positive, qui nous donne le sentiment d’être vivant et d’être traversé par des émotions. Mais plutôt celle qui ressemble à une agitation permanente, à un état où l’on ne sait même plus ce que l’on ressent, où nous n’avons plus un espace propre de retrait, et où s’impose un sentiment flou et impalpable d’anxiété… La course vers la performance nous entraîne dans cette logique car, pour être efficace sur tous les fronts, il faut être dans le détachement de soi, renoncer à sa propre authenticité.

Sans tomber dans la course à la réussite dans nos vies individuelles, comment peut-on bien vivre ?

C.C. : Nous ne donnons pas de recette de bonheur dans notre Archipel. Nous tentons de montrer que l’élan de la passion contient toute la puissance du désir, qui peut aussi bien nous porter vers la création et la joie, que vers la jalousie et la haine, nous rapprocher aussi bien de la vie que de la mort. Peut-être pour bien vivre, s’agit-il d’être capable d’éclairer son désir, de le reconnaître, de mieux saisir ses contours et ses mouvements.

R.M. : Et sans doute aussi d’être capable d’éviter ce qui torture ou brise la vie de l’intérieur, à savoir la culpabilité, le remords et tout ce qui provoque l’enferment insulaire en soi-même, comme l’arrogance ou l’orgueil.

Quels sont vos projets, à l’un et à l’autre ?

C.C. : Les rencontres philosophiques de Monaco occupent une grande partie de notre temps. Nous développons de nouvelles initiatives chaque année et cela demande beaucoup d’énergie, car nous portons ce projet avec passion.

Un autre livre à quatre mains est-il en préparation ?

R.M. : Secret !

 

1) Archipel des Passions de Charlotte Casiraghi et Robert Maggiori (Le Seuil), 336 pages, 20 euros.
2) Robert Maggiori a été le professeur de philosophie de Charlotte Casiraghi. Il est philosophe, critique littéraire à Libération, et fait partie des membres fondateurs des Rencontres philosophiques de Monaco, lancées en 2015 par Charlotte Casiraghi.

journalistRaphaël Brun