Culture Sélection d’avril

Raphael Brun
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Thelma-de-Joachim-Trier

Thelma

de Joachim Trier

Oslo. Elevée à la campagne, dans une famille très croyante, Thelma part étudier dans une université d’Oslo. C’est là qu’elle tombe sous le charme de la très belle Anja. Au fur et à mesure que les sentiments inavoués et le désir refoulé de Thelma grandissent, elle est victime de crises d’épilepsie de plus en plus violentes. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose… Après les très bons Reprise (Nouvelle donne) (2006), Oslo, 31 août (2011) et Back Home (Louder Than Bombs) (2015), le quatrième long-métrage de Joachim Trier emprunte les codes du film fantastique. Au vu du sujet, difficile de ne pas penser à Carrie au bal du diable (1977) de Brian De Palma. Mais Joachim Trier creuse son propre sillon, et navigue entre thriller horrifique, drame psychologique et conte initiatique. Si la deuxième partie est moins réussie, l’ensemble est à voir, au moins pour l’exceptionnelle qualité de la mise en scène de Joachim Trier.

Thelma de Joachim Trier avec Eili Harboe, Kaya Wilkins, Henrik Rafaelsen (NOR/FRA/DAN/SUE, 1h56, 2017), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

 

Un-Homme-Integre-de-Mohammad-Rasoulof

Un Homme Intègre

de Mohammad Rasoulof

Poissons. Installé à la campagne avec sa femme et son fils, Reza élève des poissons d’eau douce. Tout se passe bien jusqu’au jour où une entreprise privée iranienne veut s’emparer à tout prix de son terrain. Quitte à employer des moyens discutables. Reza et son épouse vont tenter de résister. Récompensé à Cannes, en 2017, par le prix Un certain regard, Un homme intègre repose essentiellement sur la qualité de ces deux acteurs principaux, Reza Akhlaghirad et Soudabeh Beizaee. Ce couple admirable, qui se dresse face à la corruption, aux menaces et au pouvoir de l’argent, est filmé sans tomber dans le piège du manichéisme. Après avoir obtenu son prix à Cannes, de retour en Iran, Mohammad Rasoulof a été accusé par les autorités d’« activités contre la sécurité nationale » et de « propagande contre le régime ». Il risque jusqu’à 6 ans de prison.

Un Homme Intègre de Mohammad Rasoulof avec Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee, Nassim Adabi (IRA, 1h58, 2017), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

 

The-Florida-Project-de-Sean-Baker

The Florida Project

de Sean Baker

Disney. Halley, jeune mère de famille pauvre, laisse sa file Moonee, 6 ans, livrée à elle-même dans un motel de la banlieue de Disney World. Accompagnée de ses amis, Moonee trouve dans ce lieu un terrain de jeu idéal pour y accumuler les bêtises. Orlando (Floride), le siège de Disney World, comme vous ne l’avez jamais vu : c’est ce que propose Sean Baker. Exclus du royaume de Disney, ces enfants tentent de survivre dans cet univers pop acidulé, pendant qu’Halley, broyée par la société de consommation, ne peut rien pour eux. Autre film de Sean Baker : Tangerine. Tourné avec quelques iPhone et des acteurs en partie amateurs, ce film raconte le parcours de Sin-Dee et Alexandra, deux prostituées transsexuelles. Bruyant, drôle et grave, Tangerine est un film à voir absolument.

The Florida Project de Sean Baker, avec Brooklynn Prince, Bria Vinaite, Willem Dafoe (USA, 1h51, 2017), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

Tangerine de Sean Baker, avec Kitana Kiki Rodriguez, Mya Taylor, Mickey O’Hagan (USA, 1h28, 2015), 9,99 euros (DVD), 14,99 euros (blu-ray).

 

Seule-sur-la-plage-la-nuit-de-Hong-Sang-soo

Seule sur la plage la nuit

de Hong Sang-soo

Meurtrie. C’est l’heure du bilan. Young-hee a tout quitté. Seule sur la plage, quelque part en Europe, elle pense à tout ce qu’elle a abandonné, en quittant Séoul. Est-ce que l’homme marié, et avec qui elle a eu une aventure, la rejoindra ? On ne sait pas trop si elle y croit. Bien sûr, cette histoire fait plus ou moins écho à celle du réalisateur, Hong Sang-soo, 57 ans, qui a quitté sa femme pour l’actrice vue dans Mademoiselle (2016), Kim Min-hee, 36 ans. Finalement, Young-hee retourne en Corée, dans une station balnéaire où elle a sans doute grandi. Là, elle rencontre de vieilles connaissances, qui ont plus ou moins réussi leurs vies et leurs mariages. Kim Min-hee, prix d’interprétation féminine à la Berlinale de 2017 pour ce film, est parfaite pour ce rôle de femme meurtrie. Bouleversante et d’une grande justesse.

Seule sur la plage la nuit, de Hong Sang-soo, avec Min-Hee Kim, Young-hwa Seo, Hae-hyo Kwo (COR-SUD, 1h41, 2018), 16,99 euros (DVD, pas de sortie blu-ray).

Sortie le 5 juin 2018.

 

Plastic-Dreams

Plastic Dreams

d’Olivier Degorce

90’s. Dans les années 90, le photographe Olivier Degorce a baladé son appareil photo argentique dans les raves party et les clubs électro parisiens. On est alors en plein mouvement techno. Ce recueil de 540 pages nous plonge au cœur de soirées officielles ou clandestines, dans des clubs devenus cultes ou disparus aujourd’hui. Plastic Dreams est un véritable document historique, un livre précieux, qui cartographie une époque, et capte un moment éphémère, une ambiance. Au fil des pages, on retrouve des DJ’s, comme Jeff Mills, photographié à l’abbaye royale du Moncel, à Pontpoint, en 1993. On croise aussi les Chemical Brothers, sur les toits de Radio Nova, en 1997. Ou encore Jérôme Pacman au Queen, à Paris, en 1994, mais aussi Carl Craig, Sextoy, DJ Pierre ou encore Arnaud Rebotini.

Plastic Dreams d’Olivier Degorce (Headbangers Publishing), 540 pages, 39 euros.

 

Jesse-le-Heros-de-Lawrence-Millman-(Sonatine)

Jesse le Heros

de Lawrence Millman

1968. En 1968, à Hollinsford (New Hampshire), on suit la trajectoire de Jesse, un jeune garçon un peu attardé. Elevé par son père, il grandit dans la solitude, car les autres enfants du village le rejettent. Accusé de viol, Jesse ne comprend pas vraiment ce qu’on lui reproche. Il est totalement fasciné par les images télévisées du Vietnam, cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il admire plus que tout. Mais lorsque Jeff revient, rien ne se déroule comme prévu. De la frustration et de la déception va naître une incroyable escalade meurtrière. Lawrence Millman nous raconte cette époque, à travers le regard de Jesse, qui décide de partir au Vietnam, à pied. Millman ne juge pas, ne prend pas partie. L’auteur nous embarque simplement avec Jesse, passe du rire au drame, et dresse le portrait sidérant d’une sorte de Candide, sans aucune conscience de ses actes. La violence en plus.

Jesse le Heros de Lawrence Millman (Sonatine), 208 pages, 19 euros.

 

L-Ange-Gardien-de-Christa-Faust-(Gallmeister)

L’Ange Gardien

de Christa Faust

Combat. On avait quitté Angel Dare, une ancienne actrice de porno reconvertie dans la gestion d’une équipe de mannequins pour magazines ou tournages spécialisés, au beau milieu d’un énorme carnage, à Los Angeles. Mallettes de billets, adolescentes roumaines maltraitées, cadavres à gogo… Tout ça, c’était dans Money Shot, publié en 2016. Deux ans plus tard, revoilà Angel Dare, plus connue sous le nom de Gilda Moretti. Pour échapper à ses poursuivants, elle vit désormais sous une fausse identité. Mais elle doit vite abandonner son nouveau métier de serveuse et fuir avec son fils, lorsque son ancien amant est abattu devant elle. L’Ange Gardien se déroule dans le milieu des sports de combat extrêmes. Comme avec Money Shot, Christa Faust signe un polar noir au rythme soutenu, dans lequel on ne s’ennuie pas une seule seconde.

L’Ange Gardien de Christa Faust (Gallmeister), 240 pages, 21,80 euros. Sortie le 3 mai 2018.

 

UNLOVABLE-coffret

Unlovable

d’Esther Pearl Watson

Intime. C’est un bien joli coffret que nous propose Misma, avec les 5 tomes d’Unlovable, signé Esther Pearl Watson. Cinq tomes dans lesquels on suit les aventures de Tammy Pierce, une lycéenne qui soigne son apparence pour plaire aux garçons, et notamment à son préféré, Ken Olsen. En plein dans les années 80, elle ne recule devant rien pour finalement… ressembler à tout le monde et avoir le même look que les autres ados. Entre deux mésaventures, Tammy consigne tout dans un petit carnet secret. En 1995, Esther Pearl Watson aurait trouvé le journal intime d’une adolescente dans les WC d’une station service, quelque part entre Las Vegas et San Francisco. C’est à partir de ce matériel qu’elle a construit ce désopilant Unlovable, qui nous plonge dans l’Amérique des années 80. Et c’est absolument irrésistible.

Unlovable (coffret, tomes I à V) d’Esther Pearl Watson (Misma), 64 pages, 22 euros.

 

Sous-un-ciel-nouveau

Sous un ciel nouveau

de Cocoro Hirai et Kei Fujii

Nostalgie. Quatre histoires pour plonger au cœur de la société japonaise. C’est ce que propose le scénariste Kei Fujii et le dessinateur Cocoro Hirai dans ce manga très sensible. Un couple venu de la campagne doit faire face à la mort de leur fils. Ils décident de reprendre le café qu’il tenait à Tokyo. Dans cette première histoire de transmission inversée, ce sont les parents qui doivent s’adapter et apprendre. Ce recueil de nouvelles tourne autour des thèmes de l’absence et du manque. Chaque personnage de Sous un ciel nouveau doit résister et se reconstruire, pour continuer à vivre. La famille et la force des liens qu’elle suppose sont (aussi) là pour ça.

Sous un ciel nouveau de Cocoro Hirai et Kei Fujii (éditions Ki-oon, collection Latitudes), 160 pages, 9,65 euros.

 

Confident-Music-for-Confident-People-Confident-Man-(Heavenly-Pias-Coop)

Confident Music for Confident People

Confidence Man

Zénith. En concert, c’est le charisme et l’énergie dégagés par la chanteuse Janet Planet qui prennent le dessus sur les autres membres de Confident Music. Ce groupe australien vient de publier Confident Music for Confident People, un album électro, parfait pour danser et faire la fête. Quelque part entre la folie et le groove de Deee-Lite, avec un soupçon de B52’s et l’efficacité électro des Chemical Brothers, ces Australiens déjantés imposent une spontanéité et une euphorie à laquelle il est difficile de chercher à résister. Les trois garçons et la fille de Confident Man nous offrent un album efficace. Mais c’est sur scène qu’il faudra absolument les découvrir. Car c’est là qu’ils sont à leur zénith.

Confident Music for Confident People, Confidence Man (Heavenly/Pias Coop), 14,99 euros (CD), 19,99 euros (double vinyle).

 

Camera-Cascadeur-(Mercury-Universal)

Camera

Cascadeur

Surveillance. Troisième album pour Alexandre Longo et Cascadeur. Après The Human Octopus (2011) et Ghost Surfer (2015), il s’attaque cette fois au langage cinématographique, mixé avec le thème de la surveillance, des écrans et des réseaux informatiques, avec pour personnage central, la caméra. Ce Messin casqué place son double dans un univers tantôt rythmé (Turn to Dust), tantôt plus calme, avec un piano beau à faire pleurer (Silent). A la fois éthéré, aérien et sexy, Camera se distingue par quelques titres marquants, comme Bug et Fall, deux morceaux dont il vous sera bien difficile de vous défaire, tant ils sont construits pour marquer les esprits. Le lauréat 2015 de la Victoire de la musique prolonge la réflexion actuelle autour de la protection des données personnelles et du respect de la vie privée, à l’heure où Facebook et son patron, Mark Zuckerberg, ont été lourdement remis en question.

Camera, Cascadeur (Mercury/Universal), 13,99 euros (CD), 21,99 euros (double vinyle coloré, éditions spéciale Fnac).

 

Southern-Belle

Southern Belle

Maud Geffray

Crépusculaire. Il faut aller voir Southern Belle, le documentaire de Nicolas Peduzzi. Ce documentariste français s’est intéressé à la trajectoire hors du commun de Taelor Ranzau, une riche héritière texane. Son père a fait fortune dans l’immobilier et elle n’a que 11 ans lorsqu’il meurt dans des circonstances peu claires. Aujourd’hui, Taelor Ranzau est constamment courtisée par des gens d’une honnêteté très relative. Peduzzi livre un portrait plein d’empathie, mais pas complaisant, magnifié par la beauté de la musique électronique de Maud Geffray. Après avoir signé deux musiques de film pour Zoe Cassavettes, Broken English (2006) et Day Out Of Days (2015), la moitié du duo électro Scratch Massive, construit une atmosphère tour à tour aérienne (Taelor’s Confessions), inquiétante (Dark Dancing) ou sombre (American Trip). Crépusculaire, cette bande originale (BO) colle parfaitement au portrait de cette génération américaine en perdition, dans l’Amérique de Trump.

Southern Belle, Maud Geffray (bORDEL Records/Pan European Recording), 6 euros (MP3, Flac sur Bandcamp).

journalistRaphael Brun