Obésité, surpoids « Il y a urgence »

Raphaël Brun
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Environ un tiers de la population mondiale serait en surpoids ou obèse. Et les projections sont inquiétantes, puisque l’organisation mondiale de la santé estime qu’un Français sur quatre pourrait être obèse en 2030. Dans ce contexte, que fait Monaco ?

« L’obésité touche tous les pays et les plus développés ne sont pas épargnés. A Monaco, l’inspection médicale des scolaires note une modification généralisée de la morphologie des enfants, notamment au niveau de la ceinture abdominale. » Alexandre Bordero, directeur de l’action sanitaire, et Dominique De Furst, médecin-inspecteur de santé publique et chef de la division de santé, ne nient pas le problème. L’obésité et le surpoids sont aussi des sujets de préoccupation en Principauté. A commencer par les enfants, chez qui on constate, comme ailleurs, une modification des habitudes alimentaires. « Consommation de produits préparés et sur-raffinés, riches en sel et en sucres, temps de repas de plus en plus court. Petit-déjeuner le plus souvent constitué de biscuits industriels très riches en sel et matières grasses. La prise rapide de ce type d’aliments dans les transports ou pendant la pause scolaire, favorise l’absorption d’une plus grande quantité pour procurer une sensation de satiété », explique Dominique de Furst.

Couches sociales

En France, l’obésité touche davantage le Nord du pays, l’Est, une partie du sud, du côté de Marseille, et les DOM TOM. « L’obésité touche principalement, mais pas exclusivement, les premières couches sociales », souligne Anne-Sophie Joly, présidente du collectif national des associations d’obèses (CNAO). Pas « exclusivement », puisqu’en Principauté, la tendance observée n’est pas franchement freinée par la présence de couches sociales plus favorisées. Côté français, on estime qu’environ 18 % de la population est obèse et que 30 % serait en surcharge pondérale. Et dans le reste du monde, ce n’est pas mieux. Selon une étude publiée en 2016 par Eurostat, un peu plus de la moitié (51,6 %) des habitants de l’Union européenne (UE) âgés de 18 ans ou plus seraient en surpoids : 35,7 % étaient considérés comme pré-obèses et 15,9 % étaient obèses en 2014. « Il n’y a pas d’écart systématique entre le niveau d’obésité des hommes et celui des femmes : la proportion d’obèses était supérieure chez les hommes dans la moitié des États membres et chez les femmes dans l’autre moitié », note cette étude, qui conclut que près d’un adulte sur 6 était obèse dans l’UE. « L’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande auront 80 % de leur population en surpoids ou en situation d’obésité en 2025, et non pas en 2030, comme le prévoyait initialement l’OMS. Face à ces chiffres, c’est encéphalogramme totalement plat. Depuis 2001, notre collectif pousse pour que les choses bougent. Et il faudra bouger vite, car 2025, c’est demain. Il y a urgence ! », ajoute Anne-Sophie Joly.

« Adiposité »

A Monaco, si aucun chiffre précis et fiable n’existe concernant le taux de personnes en surpoids ou obèse, Alexandre Bordero estime que « les cas de réelle obésité restent marginaux à Monaco : moins de 1 % sur 1 900 élèves examinés au cours de l’année scolaire 2015-2016. » N’empêche. « Il faut rester vigilant en termes de surpoids », ajoute le directeur de l’action sanitaire, tout en assurant mener une « politique de bon sens » face à l’obésité. Mais que signifie vraiment « être obèse » ? Pour l’adulte, l’organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’il y a surpoids quand l’indice de masse corporelle (IMC) est égal ou supérieur à 25. Et il y a obésité quand l’IMC est égal ou supérieur à 30. L’obésité est ensuite divisée en trois classes : modérée (classe I), sévère (classe II) et morbide (classe III). « L’IMC est la mesure la plus utile du surpoids et de l’obésité dans une population car, chez l’adulte, l’échelle est la même, quels que soient le sexe ou l’âge du sujet. Il donne toutefois une indication approximative, car il ne correspond pas forcément au même degré d’adiposité d’un individu à l’autre », précise Dominique de Furst.

Phénomène

Pour les enfants, il faut tenir compte de l’âge pour définir le surpoids et l’obésité. Pour lutter, c’est surtout l’éducation alimentaire qui semble être l’un des leviers d’action les plus importants, même si ce n’est évidemment pas le seul (lire l’interview du directeur de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports (DENJS), Isabelle Bonnal, par ailleurs). Et il ne faudra pas se relâcher, car l’avenir ne s’annonce pas radieux. En effet, selon la revue médicale britannique The Lancet, le nombre d’enfants et d’adolescents obèses dans le monde a été multiplié par plus de 10 en 40 ans. En 2016, 124 millions de jeunes de 5 à 19 ans étaient considérés comme obèses, contre seulement 11 millions en 1975, indique cette étude, réalisée par l’Imperial College de Londres et l’OMS. Si les pays les plus concernés sont des îles de la Polynésie, comme les îles Cook avec plus de 30 % des 5-19 ans concernés, toutes les régions du monde sont aujourd’hui touchées. Si ce phénomène semble se tasser quelque peu dans les pays riches, il continue de grandir dans les pays à faibles ou moyens revenus. Toujours d’après The Lancet, l’obésité chez les jeunes devrait dépasser d’ici 2022 le nombre d’enfants en sous-poids modéré ou sévère. En 2016, il y avait encore 192 millions d’enfants en insuffisance pondérale dans le monde, dont les deux-tiers vivent en Asie du sud-est, l’Inde étant particulièrement touchée. « Très peu de politiques et de programmes essayent de rendre accessibles aux familles pauvres les aliments sains, tels que les céréales complètes et les fruits et légumes frais. Cela entraîne des inégalités sociales face à l’obésité et limite les possibilités de réduire ce fardeau », a souligné dans un communiqué le professeur Majid Ezzati de l’Imperial College de Londres, qui a coordonné cette étude.

« Règles »

Pire encore : toujours selon une étude publiée dans The Lancet, 20 % des adultes pourraient devenir obèses d’ici à 2025. Des projections inquiétantes qui n’ont pas échappé à Alexandre Bordero, bien sûr : « Bien que Monaco ne soit pas confronté à des problématiques de malnutrition et que les cas de réelle obésité restent marginaux, cette tendance reste préoccupante. Elle est prise très au sérieux, compte tenu du lien avéré, à l’âge adulte, entre le périmètre abdominal et le risque de maladie cardiovasculaire. » Quant aux causes de l’obésité, elles sont multiples : alimentation déséquilibrée, manque d’activité physique, prédisposition génétique… La vulnérabilité psychologique et sociale peuvent aussi être déterminants. En France, on constate que le taux d’obésité est corrélé avec le taux de chômage. « A Monaco le nombre de chômeurs étant quasi-inexistant, il n’y a pas de corrélation possible, explique Bordero. Toutefois, il est permis de constater que les règles hygiéno-diététiques sont moins connues dans les milieux sociaux moins favorisés et que des conseils ciblés sont nécessaires. Ceux-ci sont pratiqués lorsque les personnes sont en contact avec les services sanitaires : médecins traitants, médecine sportive et hôpital. Les services sociaux ont la possibilité d’orienter vers une consultation à l’hôpital les personnes en surpoids, pour une évaluation et des conseils diététiques. »

« Conseils »

Face à ce problème de santé publique, l’Etat monégasque a lancé, depuis plusieurs années, une série de mesures, notamment pour mettre en avant une alimentation saine et la pratique du sport, surtout chez les enfants. Du coup, l’alimentation du bébé est abordée dès la maternité. « Des conseils hygiéno-diététiques sont délivrés aux parents des enfants en crèche et inculqués aux enfants dès le plus jeune âge, souligne Dominique De Furst. L’élaboration de repas servis au sein des crèches est faite en collaboration avec une diététicienne, employée par la mairie. Les menus sont renouvelés chaque mois et suivent les critères établis par l’OMS. Des ateliers de découverte d’un aliment sont régulièrement organisés : variétés, textures et préparation… L’accent est mis sur la formation des personnels de la petite enfance sur des thèmes variés ayant trait à l’alimentation. » Les écoles monégasques continuent ensuite d’insister sur l’hygiène de vie et l’équilibre alimentaire. Les menus servis à la cantine sont élaborés par une diététicienne employée par la société de restauration collective en charge des repas. Quant aux activités physiques, les écoles prévoient 2 heures de sport par semaine en primaire et 3 heures en secondaire. La natation est pratiquée dès l’âge de 3 ans et jusqu’à la fin de la scolarité. Quant aux distributeurs installées dans les établissements scolaires de la Principauté, leur contenu est filtré : « Il y en a 4 au collège, situés dans les cours de récréation. Ils délivrent de l’eau plate, des jus de fruits et des biscuits diététiques pauvres en glucides, ou des galettes de riz avec chocolat. Au lycée, le distributeur situé au foyer, propose des boissons type thé, café, eaux, biscuits secs », ajoute De Furst. Toujours au rayon alimentation, Monaco a fixé certaines règles. Notamment l’obligation pour la restauration collective, de faire entrer 20 % de matières premières ou de produits biologiques dans la composition des repas. « Depuis 2012, une taxe spécifique a été instaurée sur certaines boissons contenant des sucres ajoutés », ajoute Alexandre Bordero.

« Plan obésité »

Et puis, il y a aussi le dépistage. Chaque année, et tout au long de la scolarité, jusqu’à 17 ans, la médecine scolaire effectue un suivi et alerte les parents, si nécessaire. La médecine sportive complète ce dispositif. Pour ces deux structures, « le contrôle du poids fait partie intégrante de l’examen médical », souligne Dominique de Furst. L’association des parents d’élèves est aussi impliquée, notamment à travers des manifestations, comme une sensibilisation à l’importance du petit-déjeuner, raconte le directeur de l’action sanitaire. En revanche, si les actions de lutte contre l’obésité sont multiples, il n’existe pas à proprement parler de plan formalisé à Monaco. En France, l’Etat a lancé un plan obésité en 2010 pour une durée de trois ans, ainsi qu’un plan national nutrition santé, élaboré par le ministère de la santé français. Trente-sept centres de soins ont été labélisés « obésité », avec des experts et des structures de soins adaptés. En parallèle, des recommandations de bonnes pratiques ont été publiées et validées par la Haute Autorité de Santé (HAS) à destination des professionnels de santé, afin d’améliorer la prise en charge des personnes en surpoids. « Il faut absolument réactiver ce plan obésité 2010-2013 et ajouter de nouvelles dispositions dedans », réclame Anne-Sophie Joly. De son côté, la Principauté relaie les règles mises en avant par le plan français : cinq fruits et légumes par jour, pratique sportive régulière, etc. « D’une manière générale, il est à noter que l’ensemble de la population résidente a accès aux chaines de la télévision française et a ainsi connaissance des messages de santé publique diffusés », ajoute Alexandre Bordero.

« Prise en charge »

L’organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’obésité comme une maladie en 1997, et a signalé dès 2003 les risques épidémiques de la propagation de cette maladie. Pourtant, il reste encore beaucoup à faire, au vu de l’ampleur pris par cette « épidémie ». « Notre société ne prend pas la mesure de cette pathologie, explique Anne-Sophie Joly, présidente du CNAO. Or, l’obésité tue. L’obésité est une maladie, pas un choix de vie. On se bat comme des lions pour que cela change. Le seul pays qui reconnaît l’obésité comme une pathologie, c’est le Portugal. » Mais cette position monégasque n’empêche pas de travailler correctement, estime le directeur de l’action sanitaire : « L’obésité est prise en charge au niveau sanitaire compte tenu des complications qu’elle induit à terme : cardiovasculaires, métaboliques, comme le diabète, orthopédiques… Des complications qui sont toutes responsables d’une réduction de l’espérance de vie. Les consultations médicales pour surpoids sont aussi prises en charge par les caisses sociales. » Reste le poids du regard que les gens portent sur les personnes obèses. Pris dans l’engrenage d’une société qui exige que les corps soient de plus en plus « parfaits », le diktat de l’apparence engendre des souffrances chez celles et ceux qui souffrent de surpoids. « Les obèses sont confrontés à un véritable rejet de la part de la société. Et le paradoxe, c’est qu’on n’a jamais autant fait de business avec l’obésité et les régimes. On marche sur la tête ! », soupire Anne-Sophie Joly.

Image

Et aujourd’hui, l’image des obèses est très difficile à porter. « L’obèse renvoie au gras, au gros et au lourd. Il est construit socialement sur le principe de la mollesse, du laisser-aller, du non-contrôle de soi. Il est marginal non seulement d’un point de vue médical par les pathologies qui le frappent, mais aussi par l’écart à la norme qu’il signifie dans une société fondée sur l’apparence et la performance. En Afrique, au contraire, un corps féminin opulent s’inscrit dans la notion de “beauté naturelle” », explique dans CNRS, Le Journal(1) Gilles Boëtsch, directeur du laboratoire Environnement, santé, société du CNRS. La personne en surpoids est même « soupçonnée d’avoir mangé plus que sa part, d’être sans volonté, sans discipline… Les femmes, surtout, semblent avoir intériorisé les préjugés discriminant les gros et valorisant les minces », ajoute Estelle Masson, du Centre Edgar Morin, dans ce même article publié dans CNRS, Le Journal. Ce qui explique qu’aujourd’hui, une majorité de femmes ont déjà essayé de faire un régime. Et ce, malgré les risques de dérapages : « Les nutritionnistes mettent en garde contre les dangers des régimes à répétition et les psychologues sonnent l’alerte des ravages en termes d’image et d’estime de soi que produit l’impératif de minceur sur les femmes qui n’y parviennent pas ou sur celles qui y parviennent trop bien (anorexie) », rappelle Estelle Masson.

« Grossophobie »

Dans son livre La société du paraître(2), le sociologue Jean-François Amadieu dénonce les discriminations qui frappent les gens en surpoids. « Toutes les études internationales et françaises confirment qu’à diplôme égal, les hommes petits gagnent moins et ont moins d’avancement », constate Jean-François Amadieu, interrogé par 20 Minutes. Quant aux personnes en surcharge pondérale, « ils ne correspondent pas à ce que doit être un dirigeant aux yeux de la société : grand, mince, sportif. Et comme les managers se cooptent entre eux, ils ont tendance à recommander des personnes qui leur ressemblent. »

Réalité

« A diplôme équivalent, la personne qui rentre dans des tailles de vêtements standards sera considérée comme ayant deux diplômes supérieurs en plus. Et je ne vous parle même pas du salaire… », raconte Anne-Sophie Joly. Et être une femme obèse, plutôt qu’un homme, aggrave encore les choses, estime la présidente du CNAO, ce qu’a confirmé Jean-François Amadieu à 20 Minutes : « Un testing a montré que pour un poste de comptable, une belle candidate avait 52 % de taux de réponse positive, contre 26 % pour une postulante moins séduisante. » Depuis toujours, les personnes corpulentes polarisent toute une série de discriminations, que l’on résume désormais sous le terme de « grossophobie », soit « la phobie des gros ». En 1994, l’actrice française Anne Zamberlan (1950-1999), fondatrice de l’association de soutien et de défense des personnes en surpoids Allegro Fortissimo est la première à utiliser ce mot, dans son livre Coup de gueule contre la grossophobie. En Principauté, des lois existent pour punir ce genre de discrimination, comme le détaille Alexandre Bordero, textes à l’appui : « A Monaco, toute personne se sentant discriminée ou verbalement agressée du fait de son obésité a la possibilité de porter plainte sur le fondement des dispositions de l’article 55 de la loi n° 1410 du 2 décembre 2014, réprimant les différences injustifiées de traitement commises en raison d’un handicap, ou des dispositions de la loi n° 1299 du 15 juillet 2005, ainsi que de l’article 419 du code pénal, qui répriment la provocation à la haine ou à la violence, la diffamation et l’injure commises en raison, notamment, d’un handicap. De plus, tout harcèlement est puni par l’article 236-1 du code pénal. » Face à cette réalité, on entend encore trop souvent qu’il suffit de manger moins et de faire du sport pour maigrir. Or, la réalité est bien plus complexe que cela. « Le problème, c’est que beaucoup de gens ignorent ce qu’est l’obésité. Lorsqu’on appartient aux premières couches sociales, on achète des produits de première grande nécessité qui sont bourrés de sucre et de gras, notamment. Mais comment accabler une mère ou un père qui essaie, tant bien que mal, de faire manger toute sa famille ?, souligne Anne-Sophie Joly. Le Doliprane de l’obésité n’existe pas. Ces personnes ont besoin de bienveillance, de compréhension et d’accompagnement, pour qu’ils deviennent acteurs de leur état de santé. Il faut valoriser ces gens-là. » Le chemin semble encore long.

 

1) Le diktat des apparences, de Philippe Testard-Vaillant, le 18 août 2015, dans CNRS, Le Journal.
2) La société du paraître, de Jean-François Amadieu (éditions Odile Jacob), 223 pages, 22,90 euros.
3) Coup de gueule contre la grossophobie, Je suis grosse et alors ? d’Anne Zamberlan (Ramsay), 155 pages, prix : NC.

 

Obésité : « Les causes sont multifactorielles »

« Les causes de l’obésité sont multifactorielles », estime Anne-Sophie Joly, présidente du collectif national des associations d’obèses (CNAO). Il y a d’abord la génétique. « Si un des deux parents a déjà un enfant obèse, l’enfant qui suit a 40 % de chance d’être obèse aussi. Si les deux parents sont obèses, leur enfant a 80 % de chance de l’être à son tour, ajoute Anne-Sophie Joly. Le fait d’allaiter réduit les risques d’obésité. Mais si la mère, en termes gestationnel, développe un diabète de type 2, son enfant augmente ses chances d’obésité. » Autres causes possibles : la problématique de l’alimentation et de la dépense énergétique. « Produits transformés ou non, les sources, les doses… Tout compte, ajoute la présidente du CNAO. Un enfant obèse a 80 % de chances de le rester une fois adulte. » R.B.

« J’attends que les industriels passent aux actes »

Plutôt que d’enlever brutalement 25 % de sucre, de sel ou de gras dans un produit alimentaire catastrophique pour la santé et pour la ligne, mieux vaut baisser petit à petit, et sur plusieurs années, ces teneurs. « Si on agit brutalement, les consommateurs constateront immédiatement que leur produit n’a plus le goût habituel. Et ils se déporteront sur un autre, tout aussi mauvais pour la santé », avance Anne-Sophie Joly, présidente du collectif national des associations d’obèses (CNAO), qui discute et négocie avec des industriels, dans le cadre du conseil de l’alimentation interministériel (CNA) qui regroupe les ministères de l’économie, de la santé, de l’alimentation et de l’écologie. « Je leur répète : qu’avez-vous à perdre à améliorer la qualité de vos produits ? Rien. Les gens iront naturellement vers ce qui est bon pour eux. Pour l’instant, on me regarde. Désormais, j’attends que ces industriels passent aux actes. » R.B

 

« Le surpoids et l’obésité peuvent provoquer une souffrance très intense »

L’obésité est-elle une maladie ? A quoi est-elle due ? Comment protéger ses enfants ? Les réponses du docteur Michèle Berlioz, chef du service pédiatrie du centre hospitalier Princesse Grace.

L’organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’obésité comme une maladie en 1997, et a signalé dès 2003 les risques épidémiques de la propagation de cette maladie : vous partagez cette position ?

Pour moi, l’obésité est une maladie. Nous avons d’ailleurs une consultation à l’hôpital pour ce genre de problème. Au même titre qu’être asthmatique, être obèse est une maladie. Comme pour d’autres maladies, je remarque aussi que l’on parle souvent de « dépister » l’obésité et que l’on en fait un « diagnostic ».

Quelles sont les principales causes de l’obésité ?

On distingue deux grands types d’obésité. Il y a d’abord l’obésité « commune », qui est la situation la plus fréquente. Elle résulte de la consommation d’une très grande quantité d’aliments. Mais il existe aussi des obésités génétiques, qui sont très différentes selon les gènes qui sont impliqués. Il s’agit souvent d’obésités très sévères, qui sont associées à des syndromes variés : anomalies endocriniennes, atteintes intellectuelles, dysmorphies, malformations…

Pour l’obésité d’origine génétique, il ne suffit pas de manger moins et de faire du sport pour perdre du poids ?

Non. C’est pourtant une idée encore trop répandue. Ces cas sont plus rares, et plus compliqués à traiter aussi. Car les problèmes engendrés peuvent concerner plusieurs organes.

Quels sont les différents problèmes de santé que peut provoquer l’obésité ?

Cela peut entraîner des problèmes cardio-vasculaires. Cela peut aussi provoquer du diabète, du cholestérol et des triglycérides, surtout s’il existe des antécédents. Il peut aussi y avoir des complications respiratoires, parce qu’on respire moins bien quand on est gros. Des problèmes orthopédiques sont aussi possibles, car nos genoux ne sont pas faits pour supporter tout ce poids. Enfin, il peut aussi y avoir des troubles psychiques, parce que ce n’est vraiment pas évident de vivre avec un surpoids. D’autres sujets sont discutés : comme le lien entre obésité et asthme, par exemple.

En France, on estime que 26 % des salariés qui sont au Smic sont obèses, contre 15 % de la population globale : est-ce qu’il existe un lien entre origine sociale, niveau de revenus et obésité ?

Les gens avec une origine socio-économique plus basse achètent souvent des aliments de mauvaise qualité. Mais considérer que seuls les plus pauvres mangent mal est un cliché. La « malbouffe » peut aussi concerner des enfants qui, économiquement ne souffrent pas, mais qui sont livrés à eux-même. Ils vont alors s’acheter et se nourrir de sucreries ou de produits trop gras. Et puis, parfois, certains parents prennent les mauvaises décisions. Une fois, lors d’une consultation, une mère m’a demandé si elle pouvait donner un café liégeois à son bébé de neuf mois…

L’explication socio-économique n’est donc pas suffisante ?

Les responsabilités sont multiples. On pourrait aussi mettre en cause les publicités qui incitent à manger des produits gras, salés ou sucrés. D’autres questions sont encore en pleine discussion. Comme par exemple : est-ce que les écrans peuvent être à l’origine de l’obésité ?

Souvent accusée de fabriquer des produits transformés trop chargés en sucre, en sel et en graisses, l’industrie a aussi sa part de responsabilité ?

C’est un facteur parmi d’autres. Mais chaque facteur pris isolément ne peut pas être considéré comme étant la cause principale de l’obésité.

Selon une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet, 20 % des adultes dans le monde pourraient devenir obèses d’ci 2025 : votre réaction ?

2025, c’est demain. Ces chiffres sont très inquiétants. Dans mon service, je suis des enfants. Et si un enfant est encore obèse à la puberté, c’est dramatique pour sa vie d’adulte. J’exerce ce métier depuis plus de 20 ans, et, en 1998, j’étais beaucoup moins sensibilisée qu’aujourd’hui à la problématique du surpoids et de l’obésité. Il y a donc eu un glissement. En France, la direction générale de la santé (DGS) sensibilise sur ce sujet, notamment dans le cadre du programme national de nutrition et santé (PNNS) qui a été lancé en 2001.

Pour les enfants, quelles sont les périodes où il faut être très vigilant ?

Il faut dépister les enfants tout le temps. On surveille l’indice de masse corporelle (IMC) à tout âge et à chaque consultation (1). Même si je reçois un enfant pour un problème d’asthme, la première chose que je vérifie, c’est le poids, la taille et l’IMC, quand il me semble suspect. Ce qui m’inquiète, c’est que parfois, des parents viennent me voir avec leur enfant pour un problème de toux. Et ils ne me parlent même pas du problème de surpoids, pourtant évident, dont souffre leur enfant. Il faut s’enlever de l’esprit qu’un enfant « petit et rondelet », c’est mignon.

Comment évolue le poids d’un enfant ?

Jusqu’à un an, un enfant est souvent très rond. Ensuite, de 1 à 4 ans, la courbe redescend : c’est l’âge où ils sont tout fins. Après, il y a un rebond qui s’explique pour des raisons hormonales et métaboliques. Plus ce pic intervient tôt dans la courbe de poids, et plus c’est inquiétant. Voilà pourquoi on regarde de près l’IMC, et à tout âge.

Que faire si son enfant est en surpoids ou obèse ?

Au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG), nous proposons chaque semaine une consultation dédiée à la problématique du surpoids, avec une pédiatre et une diététicienne. Nous faisons un suivi très régulier, en prenant en compte l’alimentation, l’activité physique, le niveau socio-économique, les aspects psychologiques… On implique les parents et on essaie d’obtenir l’adhésion de l’enfant.

L’objectif, c’est de perdre du poids ?

Pas du tout. On ne va pas proposer à l’enfant un régime du type steak haché et petit pois. On met en place un régime équilibré, basé sur le bon sens pour l’essentiel. L’objectif n’est pas de perdre du poids, mais de ne pas grossir davantage.

Pourquoi ?

Parce que les enfants grandissent. Du coup, en stabilisant le poids de l’enfant, on cherche à infléchir sa courbe de poids.

Il y a aussi le sport ?

Idéalement, il faudrait faire une heure d’activité physique par jour. Ce qui ne signifie pas forcément faire une heure de sport tous les jours. Les enfants peuvent, par exemple, aller à l’école à pied, si la distance est raisonnable. Plutôt que de prendre l’ascenseur, mieux vaut emprunter les escaliers. Globalement, l’idée c’est de parvenir à changer son mode de vie.

Mais beaucoup de gens estiment ne pas avoir le temps de faire du sport ?

Je fais du sport quatre fois par semaine et je travaille 12 heures par jour, au minimum. Donc cet argument ne tient pas.

L’obésité ou le surpoids, c’est aussi risquer d’être confronté à la « grossophobie » ?

Cet état peut effectivement engendrer un véritable mal être. Nous avons très souvent des adolescents, filles ou garçons, hospitalisés pour des raisons psychiatriques. Et parmi les problèmes rencontrées, il y a le surpoids. Nous les accompagnons avec l’appui d’un psychologue pour essayer d’être positifs, de déculpabiliser et de renforcer la motivation. Pour les formes sévères d’obésité ou lorsque d’autres facteurs aggravants sont présents, on peut également faire appel à un psychiatre. Car le surpoids et l’obésité peuvent provoquer une souffrance très intense.

Comment expliquer cette souffrance ?

Le surpoids est une modification de son image par rapport aux autres. Aujourd’hui, nous sommes dans une société de l’image. On voit de plus en plus de photos et de vidéos, notamment sur les réseaux sociaux, comme Instagram. Sur ces réseaux, les enfants postent des photos et des commentaires, qui peuvent parfois se transformer en moqueries. Et même, aller jusqu’au harcèlement.

 

1) Pour calculer son indice de masse corporelle (IMC), il faut diviser son poids en kilos et le diviser par la taille au carré : (IMC = poids / taille²). Si vous obtenez un chiffre supérieur à 25, c’est que vous êtes en surpoids. Au-dessus de 30, vous êtes obèse. Attention : il est important de tenir compte aussi de l’indice de masse grasse (IMG). Et surtout, dans tous les cas, il faut faire valider vos calculs par un professionnel de santé, afin d’obtenir un avis médical précis et circonstancié.

Chirurgie de l’obésité : 4 409 opérations en Paca en 2014

Chaque année en France, 50 000 personnes font appel à la chirurgie bariatrique. A 82,1 %, il s’agit de femmes. « Cela s’explique par la pression constante à laquelle les femmes sont soumises quant à leur physique, explique Daria Marx, cofondatrice du collectif Gras Politique, une association qui lutte en faveur des droits des personnes obèses. De plus, en France, il est très difficile pour une femme avec un IMC supérieur à 30 d’avoir accès à la PMA. » Ce qui susciterait, selon cette militante, ce désir de chirurgie bariatrique chez la femme. De plus en plus répandues, ces opérations sont de trois natures. Le « bypass », la plus courante, consiste à réduire la taille de l’estomac à 30 ml, tout en « court-circuitant » une partie de l’intestin. Autre technique : la « sleeve ». Il s’agit de supprimer les deux tiers gauche de l’estomac. Enfin, l’anneau gastrique est une prothèse qui permet de réduire le diamètre de l’estomac. Le nombre d’opérations de ce genre a été multiplié par 2,6 entre 2008 et 2014. Une étude publiée en 2018 par le CHU de Clermont-Ferrand, montre qu’en 2014, après l’Île de France (9 831 opérations) c’est en région Provence-Alpes-Côte d’Azur qu’il y a le plus d’interventions de ce genre (4 409), devant Rhône-Alpes (4 127). Mais ce n’est pas sans risques. Cité par Le Monde, le service de chirurgie du CHRU de Lille, juge que le risque de décès après ce type d’intervention se situe entre 0,1 et 2 %, et le taux global de complications postopératoires entre 4,2 et 22 %. En 2015, 30 personnes sont mortes des suites de ces opérations. En 2016, la revue américaine Jama Surgery a publié une étude qui montre qu’il existe 50 % de risques de suicide supplémentaires après ce genre d’opération. Pas suffisamment à la hauteur des enjeux, le suivi psychologique est aussi pointé du doigt. Autre problème : le risque d’alcoolisme. En 2017, une étude réalisée par la Société américaine pour la chirurgie bariatrique, a indiqué que 20 % des personnes opérées souffraient de problèmes d’alcoolisme. La décision d’opérer ou non doit donc être mûrement réfléchie. D’ailleurs, en France, en octobre 2016, la Haute Autorité de santé (HAS) a jugé que la prise en charge préopératoire était insuffisante, et que celle-ci conditionnait la réussite, ou l’échec, de toute opération bariatrique. De son côté, Anne-Sophie Joly, présidente du Collectif national des associations d’obèses (CNAO) a émis une recommandation à propos de la chirurgie bariatrique chez les adolescents : « Des praticiens opéraient des adolescents hors cadre et hors autorisation. C’est inadmissible. On ne pouvait pas laisser faire ça. Désormais, s’il faut aller en justice, on peut le faire. » R.B.

 

« Toute discrimination est inacceptable »

Que fait l’éducation nationale face à l’obésité ? Les explications d’Isabelle Bonnal, directeur de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports.

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Comment est perçue l’obésité du côté de la Direction de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports (DENJS) ?

La lutte contre l’obésité est un véritable enjeu de santé publique que la direction de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports (DENJS), sous l’impulsion du gouvernement princier, prend pleinement en compte par des actions de sensibilisation, de mobilisation et de la mise en œuvre de projets pédagogiques concrets, tant auprès des classes du primaire qu’au sein des établissements de l’enseignement secondaire.

Votre vision de l’obésité ?

L’obésité est symptomatique d’un trouble du comportement alimentaire, au même titre que l’anorexie ou de comportements alimentaires incohérents, dont les conséquences sur la santé des élèves, plus particulièrement à la période sensible de l’adolescence, peuvent être importantes et provoquer un mal-être. Aussi, l’obésité, comme tous les troubles alimentaires, doit faire l’objet d’une approche globale de prévention, d’information et d’éducation.

Que fait l’éducation nationale monégasque pour lutter contre l’obésité ?

Tout au long de l’année scolaire, différentes occasions sont propices à l’éducation au « bien manger », dans le cadre d’ateliers de préparation de repas, de découverte des aliments. En ce qui concerne l’enseignement primaire, on peut citer la semaine du goût, qui est mise en œuvre en collaboration avec l’association monégasque Monaco Goûts et Saveurs. Cette initiative est dédiée à deux produits sains, cette année la pomme et l’épeautre. Il s’agit d’un temps d’apprentissage, au cours duquel près de 300 élèves des écoles primaires apprennent à identifier des produits alimentaires de qualité et à élaborer un repas selon des normes d’équilibre indispensables au maintien d’une bonne santé. A cette occasion, des ateliers intitulés « la diététique à l’école » ont été proposés par la diététicienne de la Société Monégasque de Restauration (SMR) à 16 classes de CE2 pendant la première quinzaine de février 2018, avec un éclairage particulier sur la santé et la diététique.

D’autres actions sont menées par la DENJS ?

Des rencontres plus ciblées avec des médecins, des infirmier(e)s scolaires et des diététiciens ont été organisées au lycée et au collège. En effet, c’est plus particulièrement lors de périodes charnières, comme l’adolescence, que prennent souvent naissance certains comportements alimentaires déséquilibrés qui peuvent, sans repérage précoce, devenir de véritables troubles de l’alimentation. A ce titre, il est essentiel de pouvoir mener des actions d’information et de prévention auprès des élèves, grâce à l’intervention ponctuelle de spécialistes de la nutrition. Pour illustrer cette démarche, soulignons que dans le cadre du Moi(s) sans tabac, une diététicienne conseille les élèves, afin d’éviter une prise de poids consécutive à l’arrêt du tabac. Certains élèves, plus particulièrement des jeunes filles, ont en effet recours à la cigarette pour éviter de trop manger. Des rencontres sur des thématiques spécifiques ont aussi lieu dans le cadre des comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté, au sein des établissements scolaires de la Principauté.

D’autres actions ont été lancées ?

Les étudiants de l’Institut de Formation aux Soins Infirmiers (IFSI) du Centre Hospitalier Princesse Grâce (CHPG) ont engagé un intéressant travail d’analyse des comportements addictifs des adolescents, dans le cadre d’ateliers interactifs auprès des élèves du collège Charles III. Cette première démarche, des plus pertinentes, doit être suivie de propositions concrètes de prévention et de prise en charge de ces comportements, notamment dans le domaine alimentaire.

Comment sont élaborés les menus, dans les cantines scolaires monégasques ?

Les repas proposés au sein des cantines scolaires par la SMR sont élaborés en relation avec une diététicienne, et régulièrement examinés par la commission de restauration qui veille, notamment, à ce que des déjeuners équilibrés, utilisant des produits sains, souvent bio, et, dans la mesure du possible, issus d’une production locale, soient proposés aux élèves des établissements scolaires de la Principauté, mais aussi aux enfants accueillis au centre de loisirs Prince Albert II.

Êtes-vous favorable à une prise en charge pluridisciplinaire avec l’intervention de pédiatres, de diététiciens ou de pédopsychiatres au sein des écoles ?

L’expertise des médecins scolaires, placés sous l’autorité du département des affaires sociales et de la santé, le professionnalisme des personnels infirmiers, des équipes de direction des établissements d’enseignement, mais également de toute la communauté éducative, permettent d’ores et déjà une prise en charge pluridisciplinaire et globale des troubles du comportement alimentaire, fondée sur une présentation objective et précise de ces troubles, de leurs origines et de leurs effets physiques, psychiques et sociaux. Cette pluridisciplinarité va bien au-delà des différents champs d’intervention de la DENJS. La Principauté a toujours témoigné un vif intérêt aux enjeux de société, plus particulièrement lorsque la santé des jeunes est impactée.

Aujourd’hui, l’obésité est devenue un problème mondial ?

L’obésité infantile fait l’objet d’une initiative européenne de surveillance émanant de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Le gouvernement princier a souhaité s’associer pleinement à ce programme d’envergure, en sollicitant plus particulièrement la direction de l’action sanitaire, placé sous la tutelle du département des affaires sociales et de la santé.

Que prévoit cette initiative européenne de surveillance de l’OMS ?

Un protocole médical et social est en cours de déploiement, dans l’objectif de lutter contre la sédentarité et les déséquilibres alimentaires des jeunes. Si la direction de l’action sanitaire est l’interlocuteur de référence pour ce programme, l’inspection médicale des scolaires, également placée sous l’autorité du département des affaires sociales et de la santé, recueille depuis plusieurs années les informations, de nature strictement médicale, nécessaires au suivi des élèves quant à l’évolution de leur taille, de leur poids et de leur développement corporel général.

De quelle façon travaillez-vous ?

Dans une démarche constructive dédiée à la prise en charge optimale de cet enjeu de santé publique qu’est l’obésité, la direction de l’action sanitaire et l’inspection médicale des scolaires travaillent en étroit partenariat avec la DENJS, dont le rôle est de sensibiliser les élèves et la communauté éducative à la nécessité d’adopter, dans le domaine alimentaire, comme dans de nombreux autres domaines, des comportements équilibrés et maîtrisés.

Que ce soit concernant l’obésité ou le surpoids, une vague de contestations de plus en plus forte s’élève contre la « grossophobie » : votre réaction face à ce phénomène, qui touche aussi les écoles ?

L’école, au sens large du terme, doit être pour chaque élève un lieu d’apprentissage et de vie, où le respect et la confiance sont des prérequis fondamentaux. Toute discrimination, tout comportement ou propos irrespectueux, agressif ou humiliant, portant sur l’aspect physique d’un élève, ou de tout autre motif d’ailleurs, sont inacceptables. Les personnels de direction et l’ensemble de leurs équipes savent repérer ce type de comportement et sont régulièrement formés à la prise en charge de ces situations, de leurs auteurs, comme de leurs victimes.

L’obésité ou le surpoids peuvent-ils devenir des « stigmates » dans les écoles, à l’âge où les moqueries peuvent être nombreuses et se révéler dévastatrices pour un élève ?

Toute forme de stigmatisation est une exclusion de l’autre. Elle est donc une forme de rejet intolérable au sein d’une communauté éducative, qui doit accueillir et accompagner chaque élève dans sa singularité, sans aucune distinction. Le rôle des adultes référents au sein d’un établissement scolaire est d’aider les élèves à s’approprier pleinement une attitude de respect et de bienveillance, pour que chaque enfant ou adolescent se comporte à l’école, mais aussi hors du cadre scolaire, avec la maturité attendue.

Et pour les élèves qui seraient victimes de « grossophobie » ?

Les élèves en surpoids ou en situation d’obésité doivent être accompagnés, pour que les raisons et les conséquences de leurs troubles n’aient pas un impact lourd sur leur parcours scolaire, mais également sur leur parcours de vie. Dans cette démarche, la complémentarité des approches médicale, sociale, psychologique et éducative, est indéniablement nécessaire.

1) En complément de l’approche médicale et sociale, relevant de la compétence de la direction de l’action sanitaire.

 

« Je plaide juste pour mon droit à vivre »

Gabrielle Deydier, auteure de On ne naît pas grosse(1), a lancé le débat sur une discrimination, trop souvent passée sous silence : la « grossophobie ». Cette journaliste, qui a créé en 2014 un blog culturel, Ginette le mag, a répondu aux questions de Monaco Hebdo. 

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Vous avez été victime de « grossophobie » dans quelles circonstances ?

J’ai vécu toutes les formes de « grossophobie » : discrimination à l’embauche : « Mademoiselle, le quotient intellectuel (QI) est inversement proportionnel à l’IMC ». Le harcèlement au travail : « Gabrielle n’a pas à se soucier de la réforme des retraites, avec son poids, elle mourra avant ! ». Les attitudes « grossophobes » de certains médecins : « Je ne vais pas vous prescrire une échographie, car avec ce ventre, on va gaspiller l’argent de la sécurité sociale ». Et la « grossophobie » du quotidien, qui est partout : dans la rue, dans le métro, chez Auchan, sur un banc…

Le travail est aussi un lieu de discrimination ?

C’est le lieu où la discrimination s’opère le plus. Selon l’organisation internationale du travail (OIT), les femmes obèses sont huit fois moins employables que celles qui ne le sont pas. Les hommes obèses le sont trois fois moins.

Et pour obtenir un prêt dans une banque ?

C’est un frein pour de nombreuses banques, il y a des surprimes. L’association Allegro Fortissimo a beaucoup travaillé là-dessus.

Quel regard portent les professionnels de santé sur les personnes obèses ?

Cela dépend ! Fort heureusement, tous les médecins ne sont pas à jeter. En revanche, nier la « grossophobie » de beaucoup de médecins serait stérile. Beaucoup d’étudiants en médecine rapportent qu’ils sont très peu formés sur la façon de recevoir, de parler à une personne obèse. Beaucoup de médecins oublient, ou ne savent pas, qu’il y a un “background” particulier chez ces personnes-là. On n’est pas gros par hasard.

Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre ?

Pour ne plus m’excuser d’exister. Pour dire aux gens : écoutez, je vais vous parler d’une discrimination dont vous n’avez pas idée. Je vais vous prouver qu’elle existe et qu’elle n’est pas le fruit de ma paranoïa. Quand vous aurez entendu le message, vous ne pourrez plus continuer à nous maltraiter, à moins d’être des connards. Et par cette enquête, je demande à chacun de prendre ses responsabilités : pouvoirs publics, médecins, personne lambda et gros eux-même.

Vous avez 37 ans, vous faites 140 kg pour 1m53 et vous êtes passée par les régimes et les traitements supposés faire maigrir : pourquoi ça n’a pas marché ?

Alors là je ne réponds pas en trois phrases, c’est tout le livre qui explique… Pardon !

L’association Gras Politique publie sur son site internet une liste de professionnels de santé « safe » ou « non safe », sur la base de témoignages anonymes : qu’en pensez-vous ?

Ça peut paraitre radical, mais c’est nécessaire d’être clair sur ce sujet. Beaucoup de personnes obèses, comme moi par exemple, ont fui les cabinets de médecins à force de recevoir des soins différents, voire humiliants. On infantilise beaucoup les gros. Quand on est gros, bien des médecins s’arrêtent au poids pour poser un diagnostic. On m’a déjà pesée pour me soigner une otite… Aujourd’hui, si je vais voir un médecin, j’ai besoin de savoir que je ne vais pas être humiliée.

Quels sont les stéréotypes qui reviennent le plus souvent à propos des gens obèses, femmes et hommes ?

Fainéantise. Crasse. Petit QI.

Quelles sont les racines de la « grossophobie » ?

A quoi est due l’homophobie ? A quoi est dû le sexisme ? On vit dans une société particulièrement intolérante, malgré les valeurs qui sont les nôtres, en France : « égalité », « fraternité »… L’argument principal des « grossophobes » est de l’ordre de la santé, mais il faut entendre par là le coup social de l’obésité. Or, nous vivons dans une société « obésogène », qui est paradoxalement « obésophobe ». Dans les origines du rejet des gros, il y a aussi cette notion de péché : celui de la gourmandise. Les gros seraient donc atteints d’une forme de vice dans l’inconscient collectif, d’une forme de passivité débilitante.

Comment devient-on gros ?

On peut être gros sans être obèse. Les facteurs de l’obésité sont multiples : il y a des facteurs qui peuvent venir d’une prédisposition génétique, de la prise de certains médicaments, d’une mauvaise hygiène alimentaire, d’un abus de nourriture, de maladies endocrines, du stress, du manque de sommeil, de troubles du comportements alimentaires, et aussi de la pauvreté. L’obésité est d’abord une maladie de pauvre. Un smicard sur 4 est obèse, alors que ce chiffre passe à 7 % chez ceux qui gagnent mensuellement 4 000 euros et plus.

Quelles sont les différences d’acceptation sociétale entre une femme et un homme obèse ?

Ca dépend du domaine. Une femme obèse est moins employable qu’une femme qui ne l’est pas, mais aussi moins qu’un homme obèse. Quand une femme obèse est employée, elle n’évolue que peu ou prou dans l’entreprise, alors que lorsque l’homme obèse est employé, il évolue normalement dans l’entreprise. En revanche, je pense qu’une femme obèse a plus de facilité à avoir une vie sexuelle et amoureuse qu’un homme obèse. Chez les femmes, l’obésité est une marque de gourmandise, alors que chez les hommes, c’est assimilé à un manque de performance.

Si le facteur social joue aussi, il devrait donc y avoir, mécaniquement, moins de personnes obèses à Monaco, qui est un petit pays riche ?

L’obésité est une pandémie, donc elle s’étend au monde entier. L’obésité croît avec la paupérisation de la société, mais cette donnée seule ne suffit pas. La Suisse voit son taux d’obésité augmenter. La moitié de la population suédoise est en surpoids ou obèse. Le facteur sédentarité est important, mais aussi la nourriture transformée, les sucres raffinés, les perturbateurs endocriniens.

Quel rôle jouent les parents face à l’obésité ?

Un rôle essentiel d’éducation alimentaire, sans pour autant être le premier lieu « grossophobe ». Stigmatiser ses enfants parce qu’ils sont gros, les humilier, ne fera que créer des gros. Après, selon la catégorie socioprofessionnelle (CSP), la qualité de la nourriture variera énormément.

Quel rôle joue l’éducation ?

Il est important que l’information et l’éducation se fassent partout. Mais avant même de parler d’obésité, il faut parler de la nécessité de changer son rapport à la nourriture, aux produits sucrés, transformés. Tous les gros ne sont pas dans l’absence de bonne hygiène alimentaire. Tous les non gros ne sont pas des modèles de « manger bien ».

A l’école, le regard des enfants est souvent très dur face à un enfant obèse ?

Les études sociologiques démontrent qu’un enfant de 3 ans a intégré le fait qu’être gros est une anormalité. Et les enfants « non gros » rejettent, dès lors, leurs copains dodus.

Dans les médias, comment sont représentés et traités les personnes obèses ?

On les compte sur les doigts d’une main. Et souvent, ils sont « charriés » par leurs congénères.

Parmi les stars, à part des gens comme Beth Ditto, pourquoi voit-on si peu d’icônes obèses ?

Il existe un tas de raisons. Mais l’auto-censure des gros en est une, et elle est non négligeable. Comme il n’y a pas, ou peu, de modèles gros, les gros ne se projettent pas et n’y vont pas. Et s’exposer pour un gros, c’est aussi s’exposer aux railleries, et forcément, ça « calme ». Après, quand des gros entrent dans des émissions comme La Nouvelle Star ou une émission de télé réalité, la question de la perte de poids arrive. Par exemple, Amel Bent, un peu dodue pendant La Nouvelle Star. Elle parle de ses rondeurs dans les chansons. Aujourd’hui, c’est une icône Weight Watchers.

Quel rôle joue la sphère médiatique face à la « grossophobie » ?

De plus en plus, elle comprend et s’empare du débat.

Un exemple ?

Le cas Jamel Debbouze dans l’émission Quotidien, sur TMC. On voit une Américaine obèse qui dit avoir des relations sexuelles avec le chanteur Usher. Jamel se marre, en disant que c’est impossible. Malaise sur le plateau. Le lendemain, les médias parlent de paroles « grossophobes ». L’éducation se fait peu à peu, et partout.

La presse féminine vous a apporté son soutien ?

Euh… Pas des masses… A part Grazia et Nous Deux, et peut-être Maxi et Femina, le reste que dalle ! Ni Causette, ni Elle, ni le reste. La presse, en général, m’a bien accueillie, mais pas les féminins. En même temps, pour moi la presse féminine est une abomination. Elle crée et se nourrit d’injonctions stupides et humiliantes. Je déteste la presse féminine.

Gabrielle-Deydier-The-Observer-10-septembre-2017

 

L’industrie endosse aussi une lourde responsabilité ?

L’industrie alimentaire doit être pointée du doigt. Elle devrait participer aux financements des soins des maladies qu’elle engendre. Au même titre que « pollueur/payeur », je dirais « engrosseur/payeur ».

Pourquoi peu de femmes ont osé briser le tabou du poids avant vous, alors qu’il y a près de 10 millions de personnes concernées en France ?

Par définition, un tabou, ça ne se brise pas. Peut-être par crainte des réactions. Je ne sais pas. Pour moi, ça a été très dur de révéler tout ça, mais les raisons pour lesquelles les autres ne le font pas m’importent peu en réalité.

Pourquoi faire du sport et un régime ne suffit pas forcément à perdre du poids ?

Ce n’est pas maigrir qui est compliqué, c’est ne pas regrossir. 95 % des régimes sont des échecs. Faire un régime fait grossir à long terme. Ça ne suffit pas parce que c’est faux de croire que seule la nourriture et la sédentarité jouent un rôle. La prise en charge doit être globale.

L’organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’obésité comme une maladie en 1997 : cette reconnaissance a changé les choses ?

Concrètement, ça n’a pas changé quoi que ce soit, puisque l’obésité ne cesse de croître. Il faudrait lancer des programmes mondiaux de recherche.

En attendant, faut-il encore et toujours plaider l’acceptation de soi ?

Plus que jamais ! La plupart des gros ne maigriront jamais. C’est une triste réalité. Alors, plus que jamais, on doit les considérer normalement, ne pas les ostraciser, les laisser accéder à l’emploi, etc. Si on ne rejetait pas les gros, si les gros étaient intégrés à la société, vous les verriez maigrir naturellement, sans diète.

Les mouvements “body positive” et “fat acceptance” qui militent pour l’acceptation de soi pèsent-ils réellement et suffisamment aujourd’hui ?

Pour moi ces deux mouvements n’ont rien à voir. A l’origine, le “bodypositive” était une belle idée d’acceptation des corps : gros, handicapés, brûlés, etc. Aujourd’hui, c’est purement marketing. Tapez #bodypositive sur Instagram, et vous tomberez sur une majorité de “fitgirl” [filles minces — N.D.L.R.]… La “fat acceptance”, c’est par définition accepter qu’on est gros, et vivre le plus normalement possible, avec ce poids, et ne pas discriminer. Par exemple, moi, j’accepte aujourd’hui d’être grosse, mais je ne le revendique pas, je n’en suis pas fière. Je n’en fais ni mon identité, ni quoi que ce soit. Je plaide juste pour mon droit à vivre, sans être raillée, humiliée ou discriminée.

Comment lutter contre le culte de la minceur uniformisée, que Susie Orbach qualifiait de « tyrannie de la minceur » en 1978 (2) ?

En offrant une diversité des corps dans les médias, dans les films, dans les podiums, pour les emplois…

Notre société confond-elle, volontairement ou non, minceur, santé, régime et bonheur ?

Clairement ! « Tu seras plus heureuse si tu es mince, ma fille ! » Or, on peut être mince, malade et malheureux. Le modèle qu’on essaie de nous vendre, c’est “bullshit”.

Selon une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet, 20 % des adultes dans le monde pourraient devenir obèses d’ci 2025 : quelles sont les mesures qu’il est urgent de mettre en place ?

Je pense que pour lutter contre l’obésité, il faut lutter contre plusieurs choses : l’appauvrissement et la précarité, la sédentarité, les produits transformés-raffinés, la « grossophobie », car oui la « grossophobie » fait grossir… Il faut aussi cesser de nous faire croire que la restriction alimentaire et la chirurgie sont les solutions : 95 % des régimes sont des échecs à 5 ans. Et 20 à 40 % des opérations bariatriques sont des échecs en termes de reprise de poids. Et je vous épargne tous les risques associés.

1) On ne naît pas grosse, de Gabrielle Deydier (éditions Goutte d’Or), 150 pages, 15 euros.
2) Le Poids, un enjeu féministe, de Susie Orbach (Marabout), 352 pages, 19,90 euros (édition « papier »), 14,99 euros (édition numérique).

 

« La “grossophobie” est protéiforme »

Daria Marx est co-fondatrice de Gras Politique, un collectif qui s’apprête à ouvrir une antenne à Marseille. Depuis une quinzaine d’années, elle milite contre les discriminations dont sont victimes les personnes en surpoids.

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« La lutte menée par le gouvernement français contre l’obésité est parfaitement normale, car l’obésité est dangereuse. Mais elle est parfois confondue avec la lutte contre les obèses, que l’on stigmatise. » Daria Marx. Co-fondatrice du collectif Gras Politique. © Photo Eva Perez-Bello

Avec son amie militante féministe Eva, Daria Marx, 37 ans, a lancé à l’automne 2016 le collectif Gras Politique. A l’origine de cette décision, un constat : le féminisme français ne traitait pas vraiment de la « grossophobie ». A part l’association Allegro Fortissimo, lancée en 1988-1989 par Françoise Fraïoli et Anne Zamberlan, le sujet était assez peu traité. « C’est un paradoxe très français, résume Daria Marx, qui est aussi féministe et blogueuse. La France, c’est le pays de la gastronomie. Et c’est aussi un pays dans lequel les femmes ne sont pas censées grossir. » En créant Gras Politique, Daria et Eva se sont fixées une série d’objectifs : rendre leur place dans la société aux hommes et aux femmes en surpoids en s’appuyant sur des groupes de parole, sur des cours de yoga adaptés, ou même sur des sorties en piscine « pour que les gens qui n’osent pas y aller puissent se réapproprier ce lieu, en réussissant à affronter la foule et le regard des autres », explique Daria Marx.

« Stigmatise »

Autre combat porté par Gras Politique : le refus des discriminations. Dans les mois qui viennent ce collectif, qui regroupe une centaine d’adhérents, devrait ouvrir une antenne dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), à Marseille. Reste à comprendre en quoi le gras serait politique ? « Dès que nos corps sortent de la norme, ils deviennent politiques. Car on doit alors porter le droit à la différence sur nos corps, qu’on le veuille ou non, détaille Daria Marx. La lutte menée par le gouvernement français contre l’obésité est parfaitement normale, car l’obésité est dangereuse. Mais elle est parfois confondue avec la lutte contre les obèses, que l’on stigmatise. » La co-fondatrice de Gras Politique pointe aussi du doigt certains équipements, médicaux ou non, qui n’ont pas été pensés pour les gens gros, « alors qu’ils représentent 20 % de la population en France ». Le temps passe et le regard porté sur ce sujet n’évolue que doucement. « Je suis grosse depuis que je suis petite. Aujourd’hui, les gens commencent enfin à en parler. Mais, à part ça, je ne vois pas grand-chose qui change. »

« Tissu social »

Et dans les autres pays européens, l’acceptation est-elle plus évidente ? « Dans les pays anglo-saxons, ça se passe un peu mieux. Culturellement, ils sont plus enclins à accepter la différence, estime Daria Marx. Par exemple, à la télévision anglaise, toutes les couleurs de peau et tous les physiques sont représentés. Ce qui n’est pas le cas à la télévision française où, d’après le sociologue Jean-François Amadieu (1 ), il n’y aurait que 3 % de gens en surpoids. Culturellement, la France reste le pays de la mode où les femmes sont élégantes et minces. Il y a ici quelque chose de culturel, c’est sûr. » À l’origine de la « grossophobie », il y a la méconnaissance de ce qu’est vraiment l’obésité. Souvent présentée comme une maladie de la volonté qu’il serait simple de vaincre à coups de régime et de sport, l’obésité est plus complexe que cela : « Cette maladie s’appuie beaucoup sur le tissu social, sur la pauvreté, sur l’accès à la nourriture ou sur des troubles du comportement alimentaire », explique la co-fondatrice de Gras Politique.

Témoignages

La « grossophobie » naît aussi d’un manque d’éducation. « En France, les premiers régimes sont faits à l’âge de 8 ans. Donc, l’engrenage des régimes restrictifs commence très tôt. Or, on sait que cela ne marche pas », soupire Daria Marx. Avant d’ajouter : « Des études démontrent qu’il y a statistiquement moins d’enfants gros chez les classes sociales les plus élevées, parce qu’ils sont beaucoup plus vigilants. En revanche, c’est aussi dans ces classes sociales que l’on trouve le plus d’anorexiques. L’obésité est donc fortement marquée par l’aspect social », ajoute la co-responsable de Gras Politique. En attendant, son collectif travaille aussi sur le terrain. Ces bénévoles communiquent auprès du corps médical et des facs de médecine pour évoquer la prise en charge d’une personne obèse, tout en travaillant aussi avec le groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (Gros), pour une gestion « bienveillante » des gens en surpoids(2). Car ce sont parfois les personnels de santé qui sont pointés du doigt. Sur leur site internet(3), Gras Politique rapporte des témoignages venus de la France entière, comme celui-ci : « Sans me mesurer, ni me peser, il me dit : « Dans 20 ans, vous êtes cardiaque, diabétique ou morte ». J’avais 25 ans, des analyses de sang nickel, je faisais 6 heures de danse par semaine… Je lui ai dit tout ça et j’ai attendu d’être dehors pour m’effondrer… ».

Humiliations

Des comportements graves, qui ont des répercussions parfois durables : « Cette hostilité nous éloigne du circuit médical. Et on se retrouve avec des gens qui laissent des pathologies se développer, par peur d’aller chez le médecin », raconte Daria Marx. Mais il y a aussi des expériences positives vécues chez des médecins qui savent assurer la prise en charge adéquate : « Très agréable et chaleureuse, sa capacité à mettre à l’aise est impressionnante (beaucoup d’humour). Aucun jugement sur le poids, pas de regards qui mettent mal à l’aise. Je n’avais pas été chez une gynécologue depuis une expérience « grossophobe », bloquée par l’angoisse. Elle a su me redonner confiance. » La « grossophobie » dénoncée par ce collectif est très large. Elle concerne des humiliations subies un peu partout, que ce soit à la boulangerie du coin de la rue ou dans un cabinet de gynécologie : « Impossible d’accéder à la procréation médicalement assistée (PMA) au-dessus d’un certain poids », souligne Daria Marx. Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. « Comme la « grossophobie » est protéiforme, elle s’inscrit dans tous les domaines de la vie, reprend cette blogueuse. Que ce soit pour trouver un emploi ou décrocher un crédit, les clichés sont là. L’obèse serait fainéant, il serait incapable, et ne serait pas digne de représenter une entreprise, raconte Daria Marx. Pour les crédits, des conventions spéciales existent pour les obèses. Mais cela implique un surcoût ou même, parfois, un refus. Et il faut alors passer par la convention Aeras (4). » Le combat de Gras Politique ne fait que commencer.

1) La Société du Paraître de Jean-François Amadieu (Odile Jacob), 249 pages, 22,90 euros.
2) + d’infos sur www.gros.org.
3) https://graspolitique.wordpress.com/
4) Lancée en janvier 2007 par l’Etat français, la convention Aeras facilite l’accès à un prêt et à une assurance pour les personnes présentant un risque de santé aggravé.

 

Obésité et télévision : « Contre la mise en scène de la souffrance »

Daria-Marx-profil-Twitter-Karine-Le-Marchand-(avril-2018)

« À la télé, on ne parle des obèses que s’ils sont dans une démarche d’amaigrissement ou s’ils sont en souffrance. L’obèse doit absolument mettre en scène son obésité. On ne parle pas d’un obèse qui aurait d’autres talents ou d’autres histoires. Sans quoi, il n’est pas le bienvenu à la télévision française. » Pour Daria Marx, les programmes télévisés français donnent une image tronquée de l’obésité. Gras Politique se bat actuellement contre la future émission de Karine Le Marchand, sur M6, Renaissance. Une émission dans laquelle la présentatrice suit des personnes obèses qui font appel à une chirurgie bariatrique, c’est-à-dire à une réduction ou à un retrait partiel de l’estomac (lire notre article dans ce dossier). « Nous ne sommes pas contre la chirurgie bariatrique, explique Daria Marx. Nous sommes contre la mise en scène de la souffrance, et le voyeurisme qui en découle. » Face à la polémique, Karine Le Marchand a assuré en mars 2018 à nos confrères de Vanity Fair qu’elle respectait « les règles de déontologie, mais aussi les personnes. Je travaille en étroite collaboration avec les meilleurs spécialistes de la chirurgie, de la nutrition, de la psychologie spécialisés dans le combat contre cette maladie qu’est l’obésité ». Gras Politique a saisi la ministre française de la santé, Agnès Buzyn, le conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et le conseil national de l’ordre des médecins. R.B.

 

« Il faut changer ses habitudes alimentaires »

Comment adapter son alimentation lorsqu’on souhaite perdre du poids de façon définitive ? Les conseils de la nutritionniste, Mélanie Emile.

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« Je vois de plus en plus de personnes en surpoids qui sont sur le point de basculer dans l’obésité. Je vois environ deux personnes obèses par mois. Il s’agit de personnes qui peuvent atteindre 130 à 150 kg. » Mélanie Emile. Nutritionniste.

Les régimes, ça marche ?

Le mot « régime » me déplaît. Pour moi, un régime est lié à une pathologie précise. Par exemple, un régime avec moins de sel pour les diabétiques. Même si l’obésité est une pathologie, il ne faut pas faire de régime hyperprotéiné ou hypocalorique, parce que, sur le long terme, ça ne marche pas. De plus, il ne faut surtout pas se lancer seul.

Les régimes que l’on voit fleurir sur certains magazines à l’approche de l’été, ça ne fonctionne pas ?

Les régimes « ventre plat », les régimes « détox » ou autres que l’on voit notamment dans la presse féminine ou même sur les réseaux sociaux, ça ne marche pas. Les gens vont perdre 2 ou 3 kilos sur la semaine. Sauf qu’ils ne vont pas perdre du gras, mais de la masse musculaire et de l’eau. Et le mois suivant, ils reprennent 4 kilos, soit 1 kilo de plus.

Et si on refait le même régime par la suite ?

L’organisme a une mémoire. Donc si on lui soumet le même régime, l’organisme se souvient s’être trouvé en restriction alimentaire, du coup, il va stocker, et il ne va plus éliminer. Au final, on reprend donc les quelques kilos perdus. Et il arrive même que l’on soit un peu plus gros qu’avant ce deuxième régime.

S’il ne faut pas parler de « régime », de quoi faut-il parler, alors ?

Avec mes patients, je parle de programme ou d’équilibre alimentaire.

Vous êtes confrontée à des gens obèses ?

Je vois de plus en plus de personnes en surpoids qui sont sur le point de basculer dans l’obésité. Je vois environ deux personnes obèses par mois. Il s’agit de personnes qui peuvent atteindre 130 à 150 kg.

Comment définir si une personne est obèse ou en surpoids ?

Il faut regarder l’indice de masse corporelle (IMC) et surtout, l’indice de masse grasse. J’utilise une balance impédancemètre qui calcule de manière très précise le taux de graisse et de masse musculaire dans le corps. Sans ce ratio masse grasse — masse musculaire, impossible de savoir si une personne est obèse ou non.

Comment lutter contre l’obésité ?

Il faut d’abord prendre en compte le facteur psychologique. Souvent, les personnes obèses ne sont pas à l’aise avec leurs corps. Se déshabiller, être pesé, mesuré… Ce sont des situations gênantes. Je commence donc toujours par un questionnaire qui est une sorte d’enquête alimentaire. L’objectif est de comprendre comment ils en sont arrivés là et comment ils vivent cette situation.

Les erreurs à éviter ?

Il ne faut jamais juger ces personnes-là. Aujourd’hui, être obèse est quelque-chose de stigmatisant. Ils doivent faire face à des croyances qui sont fausses, comme l’idée que si on est gros, c’est de notre faute. Et que pour maigrir, les obèses ont juste à arrêter de manger du McDo pour se mettre à la salade verte… Il m’est arrivé de rencontrer des obèses qui mangeaient très peu : toute leur vie, ils ont fait des régimes qui se sont terminés par un effet “yo-yo”. Ils ont ralenti leur métabolisme de base, du coup, ils ne sont plus en capacité de brûler des calories. Donc le facteur alimentaire n’explique vraiment pas tout.

Pourquoi ces croyances sont fausses ?

Parce qu’il existe une multitude de raisons qui font qu’une personne est obèse : des facteurs génétiques et psychologiques notamment. Le stress peut également jouer un rôle. Il y a aussi le microbiote intestinal qui pourrait avoir un rôle important dans l’obésité, selon une étude récente (1).

Où trouver la motivation pour perdre du poids ?

Une pathologie peut servir de déclencheur. Une relation amoureuse nouvelle peut aussi donner envie de perdre du poids. D’autres peuvent aussi avoir envie de se lancer pour eux-mêmes. Il y a aussi l’envie de se mettre au sport. En tout cas, sans le déclic, impossible de réussir à perdre du poids.

Comment conserver cette motivation sur la durée ?

Il faut absolument assurer un suivi. Je reste en contact avec mes patients, afin de constamment savoir comment ils se sentent et où ils en sont. Ce lien social est extrêmement important. Je les aide à mettre des mots sur cette perte de poids. Il faut qu’ils puissent exprimer leurs émotions.

Certains aliments sont interdits ?

Il n’y a pas d’interdits. Dans l’alimentation, tout est question de quantité. Toujours être en restriction alimentaire, c’est intenable. Quand on perd du poids, on peut s’autoriser un ou deux excès par semaine, comme, par exemple, un verre de vin ou un morceau de pizza.

Il faut réduire en priorité les sucres, les graisses et les glucides ?

Chez les personnes obèses, je conserve les glucides qui vont aider à la perte de poids parce qu’ils ont effet sur la satiété. En effet, les pâtes, le riz, les pommes de terre ou les légumineuses vont limiter les fringales et les grignotages. Pour une personne “addict” au sucre, qui mange 10 produits sucrés par semaine, je lui demande de se limiter à seulement 5 la semaine suivante. Il faut diminuer progressivement les sucres rapides, comme les chocolats, les bonbons, le sucre dans le café, les glaces, les barres chocolatées…

Une personne obèse va se retrouver avec un régime très strict ?

Je calcule le nombre de calories qu’ils mangent chaque jour. Ensuite, je cherche des compromis pour peu à peu parvenir à faire baisser le nombre de calories par tranches de 500. Ce qui permet d’obtenir une baisse de poids progressive, sans être pour autant trop strict.

Quels sont les outils les plus importants pour réussir ?

L’alimentation, le sport et le facteur psychologique sont très importants.

Pourquoi le sport ?

Les personnes obèses mangent des produits sucrés parce que, lorsqu’elles le font, leurs corps sécrète l’hormone du plaisir : la dopamine. Et le sucre pousse à l’addiction. C’est d’ailleurs pour ça que dans beaucoup de produits, comme dans le riz ou le quinoa par exemple, les industriels ajoutent du sucre, qui a l’effet d’une drogue sur le cerveau. Or, quand on fait du sport, on ressent du plaisir, et on sécrète aussi de la dopamine. L’idée consiste donc à retrouver le plaisir par l’intermédiaire du sport, et non plus en mangeant du sucre.

Mais les personnes obèses ne peuvent pas forcément faire du sport ?

Elles peuvent tout simplement faire de la marche à pied, monter les escaliers plutôt que de prendre l’ascenseur, faire de la natation… Certaines piscines, notamment à Nice, privatisent d’ailleurs des créneaux à la piscine pour que les personnes obèses n’aient plus honte de venir.

A quel moment on arrête ?

L’idée, c’est que la personne obèse prenne conscience de ce qu’elle mangeait avant, afin qu’elle change définitivement ses habitudes alimentaires. Boire plus d’une boisson “light” par jour, ce n’est pas bon, par exemple, parce que le faux sucre appelle ensuite le sucre. Tout est question d’équilibre.

1) Une étude de l’Inserm publiée dans la revue Cell Reports en 2017, démontre qu’en analysant le microbiote intestinal, il est possible de savoir à l’avance la réaction d’un organisme confronté à une alimentation déséquilibrée. Cette méthode permet donc d’établir une estimation du risque d’obésité. Le microbiote est l’ensemble des bactéries qui colonisent notre organisme.

 

« Il faut éduquer »

Jérôme Vaulerin, enseignant à l’université de Nice (1) et coach sportif, nous donne quelques conseils pour perdre du poids.

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« Si on ne regarde que son indice de masse corporelle (IMC), un rugbyman sera considéré comme obèse, alors qu’il est tout simplement musclé. Regarder l’IMC ne suffit pas. Il faut aussi regarder l’indice de masse grasse. » Jérôme Vaulerin. Coach sportif.

Faire du sport, ça permet vraiment de maigrir ?

On sait que l’activité physique seule ne permet pas de perdre du poids. En revanche, les dernières études scientifiques démontrent qu’une alimentation équilibrée, couplée à une activité sportive permettent d’éviter de grossir. Une étude réalisée pendant 9 années a ainsi prouvé que des seniors actifs dans la semaine présentaient beaucoup moins de risques de devenir obèses.

Quels sports faire quand on est obèse ?

Il faut éviter tous les sports traumatiques. En fonction des capacités physiques de la personne, on va jouer sur différents paramètres : la durée, la fréquence, l’intensité et le volume.

Qu’est-ce que vous conseillez pour quelqu’un qui veut reprendre le sport, après un long arrêt ?

On peut commencer par faire de la marche, du vélo, du vélo elliptique, de la natation… L’entraînement en endurance et en résistance améliorent les fonctions cardio-respiratoires et la masse musculaire. Or, plus on a de muscles et plus le corps va consommer des acides gras comme carburant.

C’est d’abord l’alimentation qu’il faut surveiller ?

La nutrition est le paramètre le plus important pour une perte de poids. Il faut constamment être attentif au nombre de calories ingurgitées et au nombre de calories que l’on brûle chaque jour. Mais la nutrition n’est pas le seul paramètre à surveiller. C’est une combinaison de plusieurs facteurs qui permet d’obtenir des résultats.

C’est vrai qu’une mauvaise alimentation génère plus de maladies que le manque d’activité physique, l’alcool et la cigarette combinés ?

Oui, c’est exact.

Qu’apporte l’activité physique pour un obèse ?

Ça apporte une meilleure régulation de l’appétit et du désir de manger. Voilà pourquoi, au fil du temps, on peut augmenter l’intensité et le volume de travail, en faisant de “l’interval training” (2), ce qui permet de réguler l’appétit. On peut aussi faire un peu de renforcement musculaire, pour obtenir un effet sur la masse musculaire et sur le système cardio-respiratoire.

Faire du sport à jeun, c’est une bonne idée ?

Faire du sport à jeun permet d’utiliser plus rapidement des acides gras comme carburant pour fournir de l’énergie. Donc ça peut être intéressant. Mais il faut savoir à quelle intensité travailler, et pendant combien de temps.

C’est dangereux ?

Si on fait un footing à jeun et que l’on ne contrôle pas ou mal l’intensité ou la durée, on peut risquer l’hypoglycémie. En revanche, si c’est bien fait, cela peut améliorer l’oxydation des acides gras. En effet, pendant un entraînement, on utilise les acides gras et les glucides comme carburant.

On brûle quoi et à quel moment ?

Pour les activités peu intenses, on brûle des acides gras. Et pour les activités plus intenses, on utilise les glucides. A jeun, il faut savoir qu’on n’a plus de réserve de glucose dans le corps. Du coup, le corps fera plus rapidement appel aux acides gras.

Quels résultats on peut espérer ?

En collaboration avec mon épouse qui est nutritionniste, on est arrivé à faire perdre près de 20 kg en un an à une personne en surpoids.

Votre méthode ?

Nous avons travaillé tout doucement, avec un véritable suivi, des prises de sang, de l’analyse… Car si on perd du poids trop vite, on reprend très vite. Voire même, on reprend 1/3 de poids en plus.

Il faut donc changer nos modes de vie et nos façons de consommer ?

Absolument. Et il faut aussi éduquer les enfants et les adolescents. Car on se rend compte que de plus en plus d’enfants sont en surpoids. D’ailleurs, en réaction à ce constat, des programmes nationaux, européens voire mondiaux, proposés par l’organisation mondiale du sport (OMS) ou d’autres organismes, sont lancés sur le thème de la santé et du sport.

1) Jérôme Vaulerin est aussi titulaire d’un doctorat en sciences du sport.
2) “L’interval training”, ou entraînement fractionné, est une série d’exercice séparées par des périodes de repos.

journalistRaphaël Brun