Jean-Louis Grinda :
« J’aime les défis »

Raphaël Brun
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Le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) a voté le 16 mars 2018 en faveur de la création d’une société publique locale (SPL) pour gérer plus directement les Chorégies d’Orange et leur éviter la faillite. Jean-Louis Grinda reste à la tête de ce festival et affiche une « motivation intacte ».

On savait que ça allait mal. Mais on ne pensait pas que l’urgence était si forte. Le constat est tombé : le plus ancien des festivals français ne peut plus continuer comme ça. C’est le diagnostic rendu par le président Les Républicains (LR) de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), Renaud Muselier. Le 16 mars 2018, le conseil régional de Paca a voté la mise en place d’une société publique locale (SPL) pour tenter de remettre à flot cette entreprise culturelle au bord du gouffre.

« Contrôler »

Interrogé par Monaco Hebdo en septembre 2017 (lire son interview publiée dans Monaco Hebdo n° 1028), Jean-Louis Grinda avait évoqué les premières mesures d’urgence qu’il avait dû mettre en place, dès son arrivée à la direction des Chorégies d’Orange, le 1er juin 2016. Il venait alors de succéder à Raymond Duffaut : « J’ai fermé le bureau que nous avions à Paris et j’ai supprimé le poste de secrétaire général. Pour 2016, par une action immédiate et assez forte, je suis parvenu à réduire le déficit annoncé à 600 000 euros, à 150 000 euros. L’année 2017 a été réalisée à 90 % par mon prédécesseur, ce qui est normal. On travaille aujourd’hui pour essayer d’être à l’équilibre. » Près de sept mois après, ces mesures auront donc été insuffisantes. Et Renaud Muselier a décidé d’agir vite. « Si on ne bouge pas, le festival est mort », a indiqué le président de la région Paca à nos confrères du Monde. Début 2018, et d’après les chiffres communiqués par la région, la dette aurait continué d’augmenter pour atteindre 1,6 million d’euros, pour un budget d’environ 6 millions. Du coup, le 12 mars 2018, le commissaire aux comptes des Chorégies a dû se rendre à l’évidence et lancer une procédure d’alerte. L’ensemble des collectivités impliquées dans le financement de cette structure culturelle a été informé que la cessation de paiement était proche, à seulement quelques mois de l’édition 2018, qui doit débuter le 20 juin. « La gestion n’était pas bonne, et nous souhaitons la contrôler, a expliqué Renaud Muselier au Monde. Notre offre garantit la reprise des cinq salariés de la structure et le maintien de l’édition 2018, pour laquelle plusieurs milliers de billets ont déjà été vendus. Il n’est pas question de laisser mourir les Chorégies, qui sont un atout d’attractivité pour notre région, mais je suis adepte du principe « qui paye décide ». On ne peut continuer à mettre de l’argent public dans un puits sans fond. » Pendant l’été 2017, la situation avec les banques était déjà « extrêmement tendue », avait indiqué Grinda. Au fil des mois, la situation s’est précisée. Plus récemment, le directeur des Chorégies a indiqué à Monaco Hebdo la tenue d’une « réunion de crise à l’initiative du préfet du Vaucluse, qui a lui-même évoqué la piste de la SPL, avec reprise du passif. »

« Stratégie »

En septembre 2017, Jean-Louis Grinda nous avait confirmé un déficit cumulé de l’ordre de 1,2 million d’euros : « Il faut souligner combien ce festival est dramatiquement sous-subventionné. Les Chorégies touchent un total d’environ 900 000 euros de subventions. Alors que le coût même de cette structure avant même d’avoir lancé la première répétition, est de presque 1,3 million. Du coup, les 450 000 euros générés par les ventes de tickets du premier spectacle viennent éponger ces frais fixes. Ce festival est auto-financé à hauteur de 80 %, ce qui est une absurdité. » Aujourd’hui, Grinda continue de mettre en avant les risques liés à cet autofinancement : une saison qui rencontre moins de succès que prévu ou une météo capricieuse et c’est la sortie de route assurée. « Ce modèle économique doit être repensé, sans pour autant affirmer que l’argent public doit être le seul sauveur », ajoute le directeur des Chorégies. Quoi qu’il en soit, Renaud Muselier devrait prendre la présidence de la SPL. Un audit sur la gestion des Chorégies d’Orange sera lancé et un conseil d’orientation sera créé, en parallèle du conseil d’administration. Ce conseil d’orientation réunira les partenaires de ce festival, les mécènes et l’Etat et son rôle sera de « définir la stratégie des Chorégies », a indiqué Muselier au Monde. Jean-Louis Grinda a confirmé à Monaco Hebdo qu’il avait été confirmé à la tête des Chorégies d’Orange : « Le mode de gestion d’un tel festival par une association 1901 apparaît clairement comme obsolète. Il est important de renforcer, et même de professionnaliser la gouvernance. La SPL répond a ces exigences. Je note avec satisfaction que c’est Renaud Muselier, en personne, qui en assumera la présidence. »

Critique ?

Et visiblement, Grinda ne craint pas d’ingérence ou de pressions de la part des sphères politiques : « Personne n’est jamais intervenu dans mes choix artistiques. Il est important qu’une politique culturelle soit définis par les élus qui, une fois définies les priorités et les axes, laissent travailler les professionnels qu’ils auront choisis. » Convaincu que la situation exigeait une action forte, le patron des Chorégies estime, en effet, que l’ampleur des pertes empêchait le lancement de toute nouvelle politique, « car il n’y a alors aucun moyen financier pour la mettre en œuvre ». Et il n’a aucun regret : « Les économies que j’ai réalisées sur le fonctionnement étaient indispensables, même en l’absence de problèmes financiers. » Pourtant, Renaud Muselier a donc estimé que « la gestion n’était pas la bonne » et que, plus que jamais, la région Paca « souhaitait la contrôler » : est-ce une critique en creux de la stratégie mise en place par Jean-Louis Grinda depuis son arrivée à la direction de ce festival, en juin 2016 ? « Il faudrait lui demander, mais je ne crois vraiment pas… Au contraire, mon travail a aussi consisté à mettre en lumière les difficultés structurelles et à proposer des solutions », répond Grinda.

Audit

Alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 27 mars 2018, la région Paca n’avait communiqué aucun chiffre concernant son engagement financier, Muselier se bornant à promettre de « soutenir » ce festival, sans plus de détails. De son côté, Jean-Louis Grinda indique que « la région va s’engager avec les autres partenaires à apurer le passif. Une réévaluation des montant alloués au titre des subventions est également évoquée. » Et le directeur des Chorégies garde la même analyse qu’en septembre 2017 : « Nous avons besoin de 400 000 euros en plus, soit 100 000 euros par entité, pour l’Etat, la région, le département et la ville d’Orange. » La région devrait attendre le résultat de l’audit pour se prononcer sur d’éventuelles rallonges financières. En attendant, la confiance et l’optimisme de Jean-Louis Grinda ne semblent pas entamés par ces déboires : « J’aime les défis et, par dessus tout, j’aime ce festival. Le théâtre antique est un des plus beaux endroits du monde pour y faire de l’opéra, comme la salle Garnier en Principauté d’ailleurs… Son acoustique est exceptionnelle. Ma motivation est donc intacte. Et je dirai même que les récents développements l’ont amplifiée, car j’ai le sentiment d’avoir été entendu. »

 

journalistRaphaël Brun