Virage numérique
imminent pour Monaco

Anne-Sophie Fontanet
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Avec le recrutement d’un délégué interministériel à la transition numérique, le gouvernement princier accélère sa stratégie pour accompagner le changement dans ce secteur. Explications.

Le challenge accepté par Frédéric Genta, Monégasque de 36 ans, n’est pas si simple. En devenant délégué interministériel pour la transition numérique, il consent à mettre à profit ses compétences et connaissances au service d’une petite révolution pour Monaco. Celle qui fera de la Principauté un Etat ancré dans le 21ème siècle. Et donc forcément tourné vers ses technologies multiples, l’une des « préoccupations majeures » du Prince et de son gouvernement. « Nous sommes dans une transformation économique qui va entraîner une façon différente d’organiser notre travail — pour l’administration ou pour les politiques publiques — et qui implique donc pour Monaco des changements radicaux », a souligné le ministre d’Etat, Serge Telle, lors d’une présentation avec la presse locale, le 27 mars 2018. Ce n’est pas pour rien que le budget de l’Etat 2017 avait mis l’accent sur la sécurité numérique. « On voulait faire de Monaco un coffre-fort numérique pour se protéger des attaques. Mais aussi avoir la possibilité d’utiliser nos réseaux dans des conditions suffisamment satisfaisantes sur le plan de la sécurité », a expliqué Serge Telle. C’est depuis le rôle attribué à l’agence monégasque de sécurité numérique (AMSN), dirigée par Dominique Riban, créée par une ordonnance souveraine en décembre 2015.

Révolution

Le budget 2018 a étoffé ce projet, grâce au financement d’une quinzaine de postes sur le numérique, « étant entendu qu’il fallait adapter Monaco à cette révolution en cours ». Une nouvelle étape dans la stratégie de l’Etat monégasque passait donc par la coordination de celle-ci. « Tout ça n’avait pas beaucoup de sens si ça ne correspondait pas à une vision stratégique et politique. Avec le Prince, on a décidé que ce qui était important, c’était de recruter une personne qui, en plus de la technique, s’occupe de la stratégie », a révélé le ministre d’Etat. D’où la prise de fonction, il y a quinze jours, de Frédéric Genta. Son poste est déjà, en soi, une innovation. Délégué interministériel à la transition numérique, il a pour mission de marquer l’interaction entre l’administration et le politique. « Il participe au conseil de gouvernement et il est chargé de donner la vision et son élan nécessaire pour la remplir. »

Orange, Amazon, Google…

Un coup d’œil au CV de la nouvelle recrue suffit pour prendre conscience des capacités et de l’expérience sur lesquelles il pourra s’appuyer pour remplir sa mission. Diplômé de l’école supérieure de commerce de Paris (ESCP) et de Harvard aux Etats-Unis, Frédéric Genta a accumulé les fonctions après son départ de Monaco, à 18 ans. Que ce soit de la banque d’affaires à Londres en passant par la stratégie chez Orange en Moldavie, Slovaquie ou au Royaume-Uni. A son retour en France, il est embauché chez Amazon et devient le patron de sa boutique sport en France. « Chassé par Google », il intègre finalement le mastodonte américain pour aider des clients durant leur transformation digitale. Avec les patrons de la Fnac, Darty, CDiscount ou Conforama, Frédéric Genta élabore des stratégies pour faire entrer le numérique dans l’organisation de travail des équipes. Son parcours s’achève au siège américain de Google, à Mountain View, où il travaillera spécifiquement pour certains clients stratégiques, comme la multinationale spécialisée dans la grande distribution, Walmart. Prendre la décision de quitter Google n’a sûrement pas été évident. Cependant le trentenaire, qui partage son temps entre Monaco et Paris, où sa femme travaille à l’OCDE, a choisi de relever le défi. « C’est le challenge qui m’excite le plus dans ma vie », a-t-il assuré.

 

« La Principauté repose sur une économie mondialisée à très haute valeur ajoutée qui se veut proche des grands combats environnementaux : exactement ce que propose le numérique » 

Frédéric Genta. Délégué interministériel à la transition numérique

 

Feuille de route

En juin, il dévoilera une feuille de route où seront établies les premières priorités. Dans l’intervalle, il consulte les différents services et s’imprègne de la mentalité de l’administration monégasque afin de co-créer une vision et une organisation concrète qui correspondent aux attentes et aux besoins. « 90 % des réponses sont dans les équipes », pense-t-il. Le fossé aurait tendance à s’agrandir de jours en jours entre l’administration et ses usagers. « On a une organisation numérique qui s’est faite au fil du temps et qui touche maintenant à un certain nombre de limite que nous devons dépasser. Le retard pris dans une organisation qui n’était pas tout à fait adaptée à la mission doit pouvoir être rattrapé », a insisté le ministre d’Etat.

Showroom

Pourquoi le numérique est une priorité importante pour Monaco, un Etat qui va plutôt bien ? « La Principauté repose sur une économie mondialisée à très haute valeur ajoutée qui se veut proche des grands combats environnementaux : exactement ce que propose le numérique », a observé le nouveau délégué. Frédéric Genta travaillera simultanément sur deux axes principaux. D’abord, celui de faire rentrer le numérique dans la vie quotidienne des Monégasques et résidents de la Principauté. « Aujourd’hui, le confort de vie passe par le numérique. Ma mission, c’est de permettre à Monaco d’avoir le même niveau d’excellence et de réussir cette transition numérique comme dans l’histoire elle a réussi l’ensemble des transitions. » Mais aussi amener cet écosystème numérique à Monaco. « La compétition est mondiale pour l’attractivité pour attirer les talents, les capitaux ainsi que les innovations. La Principauté ne peut pas rester en dehors de cet enjeu stratégique », a-t-il poursuivi. S’il est impossible d’implanter des sièges d’entreprises mondiales comme Google ou Microsoft dans le micro-Etat, Genta imagine déjà l’idée d’un Monaco showroom sur des produits innovants.

Optimisme

« Quand je parle aux GAFAM [acronyme des géants du Web : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – N.D.L.R.] de Monaco, il voit ce pays comme un avantage. Un Etat très stable et en même temps très moderne. Ils me disent : « Quel meilleur endroit que Monaco pour la transition numérique ? ». Aujourd’hui, nous n’avons pas le risque d’un retour en arrière à la Trump ou un Brexit. Donc nous sommes sur un cycle de continuum avec un souverain et un système que tout le monde chérit, car c’est à ça que l’on doit notre prospérité. On peut vraiment avoir une vision de long terme. Et, en même temps, on a un Etat avec des gens prêts à avancer. Des budgets très audacieux sur le numérique avec des postes créés. Le Prince, lui-même, prend des décisions fortes qui accompagnent cette transition. » Il faudra sûrement beaucoup d’optimisme pour mener à bien cette révolution. Ce qui ne semble pas manquer à cet adepte des nouvelles technologies. « Pour moi, avoir un système stable que 100 % des gens plébiscitent, avec un leader moderne et engagé, j’avoue que je ne vois pas de meilleure configuration pour réaliser cette transition numérique. » Un premier bon point pour dessiner les grandes stratégies qui seront mise en œuvre et qui feront le Monaco de demain.

 

Bientôt une loi pour encadrer la blockchain ?

Une proposition de loi a été déposée en ce sens à l’automne 2017 par l’ancien élu du Conseil national, Thierry Poyet. Elle prévoit notamment de créer une autorité monégasque des blockchains et permettrait d’encadrer et de réguler cette activité. Pour rappel, la blockchain permet de stocker et de transporter de l’information sécurisée sur internet. « Monaco veut être une terre d’innovation, Monaco cherche des services à très forte valeur ajoutée qui occupent peu de m2 en surface de bureaux… Mettons un cadre réglementaire particulier à Monaco pour attirer ces pôles de développement et faire que la création de cette valeur puisse avoir lieu en Principauté. On a lancé l’idée après avoir rencontré les autorités monégasques, après s’être rendu compte qu’il fallait poursuivre ce travail de sensibilisation », nous indiquait Thierry Poyet dans une récente interview (lire Monaco Hebdo n° 1053). Interrogé sur le sujet, le ministre d’Etat est resté évasif : « Nous allons voir ce que nous pouvons en faire. Si on peut, on le fera. Nous n’avons pas commencé à travailler dessus. » Ce qui intéresse avant tout le ministre, c’est la technologie de la blockchain. « Si on peut l’utiliser à des fins utiles, on le fera, car ce sont des technologies qui sont beaucoup plus sûres. » A.-S.F.

 

journalistAnne-Sophie Fontanet