Culture Sélection
de mars 2018

Raphaël Brun
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Twin-Peaks-the-Return-de-David-Lynch

Twin Peaks, the Return

de David Lynch

Esotérique. Ving-six ans après la fin de la deuxième saison de la série Twin Peaks, voici la suite. Dix-huit épisodes au total, réunis dans un superbe coffret blu-ray ou DVD, qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. La série imaginée par David Lynch et Mark Frost est de retour, et avec elle l’agent Dale Cooper (Kyle MacLachlan, toujours impeccable). Toujours aussi dingue, l’univers de Twin Peaks, version 2017, ne se refuse rien : l’enjeu n’est plus l’assassinat de Laura Palmer, mais une enquête ésotérique, où le surnaturel et même l’occulte, ne sont jamais loin. Lancé au festival de Cannes 2017, Twin Peaks The Return est un objet complexe et déroutant, parfois un peu long, mais qui sait charmer. Même 26 ans après.

Twin Peaks, the Return de David Lynch, avec Kyle MacLachlan, Michael Ontkean, Sherilyn Fenn, Lara Flynn Boyle (USA, 2017, 18 x 60 min.), 39,99 euros (édition 9 DVD), 49,99 euros (édition 7 blu-rays). Sortie le 27 mars 2018.

 

Diane-a-les-epaules-de-Fabien-Gorgeart-(DVD-only)

Diane a les épaules

de Fabien Gorgeart

GPA. Pour aider Thomas et Jacques, Diane a accepté de porter leur enfant. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’elle allait tomber amoureuse de Fabrizio. Le sujet n’est pas simple, mais Fabien Gorgeart parvient à nous livrer une comédie subtile, pendant laquelle on rit beaucoup. Pourtant, la gestation pour autrui (GPA) a provoqué de nombreux débats dans la société, souvent houleux. Cette comédie romantique, qui est aussi le premier long métrage de Fabien Gorgeart, bouscule les codes habituels. Ici la femme drague, pendant que l’homme est une véritable mère poule. Il faut souligner la performance remarquable de Clotilde Hesme, parfaite en fantaisiste trentenaire, sur qui repose l’essentiel de ce film, qui est une jolie surprise.

Diane a les épaules de Fabien Gorgeart, avec Clotilde Hesme, Fabrizio Rongione, Thomas Suire (FRA, 2017, 1h27), 14,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 2 avril 2018.

 

L'ete-de-Kikujiro-de-Takeshi-Kitano

L’Été de Kikujiro

de Takeshi Kitano

Mélancolique. Les trois ressorties du moment en versions restaurées sont par ici. D’avril à juillet 2018, l’éditeur La Rabbia propose trois jolis digibooks avec blu-ray, DVD, livret et même bande-originale. Huitième œuvre dans la filmographie de “Beat” Takeshi, L’Été de Kikujiro raconte le quotidien de Masao, élevé par une grand-mère souvent absente, à cause de son travail. Une amie confie Masao à Kikujiro, un voyou quinquagénaire. Masao convainc Kikujiro de l’aider à retrouver sa mère, qu’il n’a jamais vue. Organisé en chapitres, ce film, souvent très drôle, est aussi et surtout un récit émouvant, poétique et mélancolique d’une très grande justesse. Après la sortie de L’Été de Kikujiro le 4 avril, suivront les très bons Hana-bi (6 juin 2018) et Kids Return (4 juillet 2018).

L’Été de Kikujiro de Takeshi Kitano, avec Takeshi Kitano, Yusuke Sekiguchi, Rakkyo Ide (JAP, 1999, 2h01), 24,99 euros (édition limitée, digibook blu-ray+DVD+B.O.+livret). Sortie le 4 avril 2018.

 

A-Ghost-Story-de-David-Lowery

A Ghost Story

de David Lowery

Spectateur. La fantôme d’un homme (Casey Affleck) assiste au deuil de sa femme (Rooney Mara) et se rend compte qu’il n’est plus que le spectateur de la vie qu’il avait à ses côtés. Lorsque la veuve finit par faire son deuil et quitter la maison, le fantôme reste et voit arriver d’autres propriétaires, avant d’assister à la destruction de tout le quartier, pour cause d’urbanisation forcenée. A Ghost Story a remporté le prix du jury au festival de Deauville en 2017 et se pose comme une réflexion sur la perte, le deuil et le temps qui passe. Mais aussi sur la notion de souvenir qui ne veut pas disparaître. Fait étonnant : David Lowery signe des Disney (Peter et Elliott le dragon, 2016) et fait se lever Sundance avec Les Amants du Texas (2013). Avec A Ghost Story, il a divisé la critique, mais il a ému, aussi. C’est peut-être ça l’essentiel.

A Ghost Story de David Lowery, avec Casey Affleck, Rooney Mara, McColm Cephas Jr., (USA, 2017, 1h32), 19,99 euros (combo blu-ray+DVD, exclusivité Fnac). Sortie le 24 avril 2018.

 

Fugitive-parce-que-reine-de-Violaine-Huisman-(Gallimard)

Fugitive parce que reine

de Violaine Huisman

Autobiographique. Premier roman pour Violaine Huisman. A 38 ans, ce récit autobiographique raconte l’amour sans faille que porte une mère à ses deux filles. L’histoire commence le 9 novembre 1989. Le mur de Berlin vient de tomber et Violaine a 10 ans. Sa sœur Elsa en a 12. Peu à peu, leur mère, Catherine, entame une lente descente, victime de ses excès. La drogue, le sexe… Cette danseuse d’une grande beauté, au corps incendiaire abuse de tout, mais ne se livre jamais totalement. Incontrôlable, elle garde sa liberté. Catherine veut à tout prix éviter à ses enfants de vivre ce qu’elle a vécu : grandir sans amour. Si l’essentiel de ce récit est bien réel, l’auteur estime que « du moment où on prend la parole pour raconter, dès que l’on adopte un point de vue, on est dans la fiction. » N’empêche, ce portrait de mère est saisissant.

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman (Gallimard), 256 pages, 19 euros.

 

 

La-Honte-de-Jon-Ronson-(Sonatine)

La Honte !


de Jon Ronson

“Shaming”. Dans cette enquête, le journaliste gallois Jon Ronson raconte comment la honte a pris du galon, grâce à l’essor d’internet et des réseaux sociaux. Désormais l’humiliation publique passe par les tweets, les “posts” ou les “reposts” sur Facebook ou sur Instagram. Peu à peu, le phénomène s’est installé, au point d’avoir droit à des dénominations empruntées à la langue anglaise : on parle désormais de “shaming” ou de “bashing” pour évoquer ces condamnations virtuelles, mais terriblement efficaces dans le réel. L’Américain Justine Sacco, 30 ans, a vu sa vie exploser en quelques heures après ce tweet : « Départ pour l’Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche ! » Partagé par un journaliste suivi par 15 000 abonnés, ce tweet a enflammé le réseau et a fait perdre à Sacco son travail, son image et ses relations amicales ou familiales. Jon Ronson décrypte ces dérives, et livre une critique documentée des réseaux sociaux, où le moindre faux pas peut être violemment sanctionné.

La Honte ! de Jon Ronson, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau (Sonatine), 304 pages, 21 euros.

 

Jurgen-Habermas-une-biographie-de-Stefan-Muller-Doohm

Jürgen Habermas, une biographie

de Stefan Müller-Doohm

Pensée. Il est souvent considéré comme l’un des derniers intellectuels majeurs de notre époque. Le théoricien et philosophe allemand Jürgen Habermas, né en 1929, n’avait encore jamais été l’objet d’une biographie. C’est désormais chose faite et Stefan Müller-Doohm explique avec précision comment Habermas s’est construit au fil du temps, pour devenir aujourd’hui un véritable géant de la pensée mondiale. On peut aussi se plonger dans les deux volumes de textes, inédits pour la plupart, Parcours 1 et 2, publiés sous la direction de Christian Bouchindhomme. Ils couvrent la période 1971-2017 et éclairent l’évolution de la pensée d’Habermas.

Jürgen Habermas, une biographie de Stefan Müller-Doohm, traduit de l’allemand par Frédéric Joly (Gallimard), 656 pages, 35 euros.

Parcours 1 et 2 de Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly et Valéry Pratt (Gallimard), 576 pages, 24 euros, 656 pages, 26 euros.

 

Misty-(anthologie)-de-Pat-Mils-et-Wilf-Prigmore

Misty (anthologie)

de Pat Mills et Wilf Prigmore

Surnaturel. Oubliez les gentilles histoires de filles sentimentales, très “girly”. Avec Misty, une revue britannique destinée aux filles créée en 1978 par Wilf Prigmore et Pat Mills, mais jamais publiée à Monaco ou en France, on plonge dans des histoires plus surnaturelles les unes que les autres. Rêves bizarres, télékinésie, monde parallèle, science-fiction… Si cette revue n’a duré que deux ans, les auteurs ont redoublé d’inventivité pour mettre en scène des héroïnes en proie à la méchanceté de leurs semblables. Les dessins, en noir et blanc, étaient assurés par des artistes anglais ou espagnols des années 70. Les éditions Delirium ont l’excellente idée de sélectionner le meilleur de cette série, qu’il était recommandé, à l’époque, de « ne pas lire la nuit ». On vous aura prévenu.

Misty (anthologie) de Pat Mills et Wilf Prigmore, traduit de l’anglais par Jean-Paul Jennequin et François Peneaud (Delirium), 176 pages, 24 euros.

 

Trophy-Hunters-suivi-de-La-fin-est-proche-de-Jaakko-Pallasvua

Trophy Hunters

de Jaakko Pallasvua

Subtil. Jaakko Pallasvua nous propose deux récits en un, apparement distincts, mais liés par une cohérence narrative et graphique. Dans la première nouvelle, un écrivain revient dans son village pour assister à l’enterrement de son frère. Disparu il y a deux ans, on vient de retrouver son corps. Cet écrivain a connu le succès grâce à un best-seller écrit sur ce frère et sa famille, et il en éprouve des remords. Seule sa nièce, Elin, semble le comprendre. Dans la deuxième nouvelle, quelques années plus tard, Elin, ex-étudiante un peu paumée, vit une histoire ambigüe avec Daniel, un étudiant en art, à qui l’on prédit une grande carrière. L’influence de l’art, la quête de soi et les regrets lient ces deux récits, mis en image dans un superbe et subtil noir et blanc, empli de poésie.

Trophy Hunters suivi de La fin est proche de Jaakko Pallasvua, traduit du finnois par Kirsi Kinnunen (L’Association), 88 pages, 21 euros.

 

_22.7C-Molecule-(Because-Musi-Millefeuilles)

-22.7°C

Molécule

Groenland. C’est quelque part au Groenland, dans un petit village inuit, que le Grenoblois Romain Delahaye, alias Molécule, a enregistré ce disque. C’était en mars 2017 et cette expérience de cinq semaines n’a pas été simple, puisqu’il a dû transporter son studio sur place. Ce producteur de musique électronique avait enregistré son disque précédent, 60°43’ Nord (2015), sur un chalutier, le Joseph Roty II, en Atlantique nord. C’était en 2013. Après les bruits et l’effervescence du bateau, voici le silence de la banquise. Sur place, Romain Delahaye a enregistré des sons qu’il a intégré dans les 10 titres de cet album, -22.7°C, qui correspond à la température la plus basse qu’il ait connu là-bas. Pas si bas en fait, réchauffement climatique oblige. Cet enregistrement a été filmé par Vincent Bonnemazou, pour donner naissance à un court-métrage, qui raconte cette aventure. Quant aux 10 titres de -22.7°C, ils composent un incroyable et beau voyage auditif. Indispensable.

-22.7°C, Molécule (Because Music/Millefeuilles), 22 euros (2 vinyles+CD).

 

Le-Touch-Slove-(Pschent)-12-euros-(CD)

Le Touch

Slove

Eclectique. Depuis quelques semaines, on écoute en boucle le nouveau disque de Slove que l’on a reçu en avant-première à la rédaction de Monaco Hebdo. Le duo électro pop composé de Julien Barthe (Plaisir de France) et du Franco-suédois Leo Hellden (Tristesse Contemporaine/Camp Claude), nous a immédiatement convaincu avec ce deuxième album, qui arrive sept ans après Le Danse (2011). Le premier single, le très aérien Open up the Sky, appuyé par John and the Volta, est d’une efficacité absolue. Le deuxième extrait de Le Touch est très différent, rythmé par les synthés et la voix de Maud Geffray. La moitié de Scratch Massive questionne : « Ce soir, je m’en vais / Marcher dans la rue / Seule jusqu’au matin / Comment t’oublier, maintenant qu’il est trop tard ? / Je ferme les yeux. » Fermer les yeux ne doit pas dispenser d’écouter de toute urgence cet objet électro pop très éclectique, qui parvient avec une grande élégance à faire le grand écart entre le passé, le présent et le futur.

Le Touch, Slove (Pschent), 12 euros (CD). Sortie le 30 mars 2018.

 

New-Path,-Essaie-Pas-(DFA-Records-Pias)

New Path

Essaie Pas

Politique. Derrière Essaie Pas se trouvent Marie Davidson et Pierre Guerineau. Originaire de Montréal, ce duo revient avec un cinquième album qui donne une trame musicale à Substance mort de Philip K. Dick (1928-1982), publié en 1977. Dans ce roman dystopique, un flic de la brigade des stupéfiants est chargé d’enquêter sur un toxicomane. Sauf que ce junkie, c’est lui. La musique électronique d’Essaie Pas met en scène ce questionnement sur la schizophrénie et la paranoïa. Le sujet est éminemment politique et la techno glaciale développée dans New Path n’oublie pas d’égratigner notre société de consommation et la perte d’identité liée aux réseaux sociaux, sur lesquels chacun devient un autre. L’ambiance générale est froide, minimaliste. La voix de Marie Davidson se fait discrète, comme pour mieux souligner encore le sentiment d’aliénation.

New Path, Essaie Pas (DFA Records/Pias), 12,99 euros (CD), 25,49 euros (vinyle).

journalistRaphaël Brun