« Le numérique et l’international
sont des sujets importants »

Raphael Brun
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Créée en 1963, la jeune chambre économique de Monaco est présidée depuis fin janvier 2018 par Olena Prykhodko, une Ukrainienne de 25 ans. Pour Monaco Hebdo, elle explique ses priorités pour ce mandat.

Votre parcours ?

Je suis née le 3 juin 1993 en Ukraine, à Kharkiv. J’ai toujours voulu faire des études à l’étranger. D’ailleurs, dès l’âge de 10 ans, je voulais partir à Oxford. Et puis, en terminale, je me préparais pour intégrer des collèges américains. Finalement, je suis partie à Nice.

Pourquoi ?

C’est un choix très personnel, car, de 13 à 15 ans, je venais un ou deux mois en vacances dans cette ville l’été et cela m’a beaucoup plu. Je me suis inscrite dans une école de langue à Nice, où j’ai appris le français. À 16 ans, j’ai rejoint l’université de Nice et sa faculté de droit, que j’ai suivie jusqu’à la maîtrise.

Comment vous êtes arrivée à Monaco ?

En 2014, j’ai commencé à travailler en Principauté, dans le service juridique d’une entreprise pour laquelle on s’occupait des résidents étrangers : fiscalité, achat d’immobilier… Je travaillais beaucoup avec la clientèle russophone. Ensuite, j’ai intégré une entreprise qui vendait des avions privés. D’ailleurs, c’est l’une de mes passions : j’aime beaucoup les avions. Et puis, en 2016, j’ai créé mon entreprise à Monaco, Modelex.

 

« D’un point de vue juridique, le rattachement de la Crimée à la Russie est un scandale géopolitique. Du point de vue du droit international, c’est inadmissible »

 

Votre activité ?

Avec mon associé, nous proposons un concept de tutorat privé, à travers lequel nous mettons en place des solutions éducatives sur-mesure. On travaille beaucoup avec les résidents étrangers.

Quel regard vous portez sur la situation politique et militaire en Ukraine (1) ?

Ma famille vit à Kharkiv, une ville de près de 1,5 million d’habitants, très proche de Donetsk et de la Russie. Kharkiv n’a pas été impactée, il y a eu peu d’interventions militaires et peu de dégâts. Au fond, ce qu’il s’est passé au début de cette crise qui a débutée en novembre 2013, c’est très politique, avec une confrontation entre différents clans politiques et beaucoup d’influences internationales. Les Ukrainiens se sont retrouvés au milieu de ce conflit, sans se rendre compte qu’ils étaient manipulés comme des marionnettes. C’est un dossier sensible, je ne ferai donc pas de commentaires politiques. Mais il faut savoir qu’il y a beaucoup de « cerveaux », de personnes très intelligentes et très qualifiées en Ukraine. Le problème aujourd’hui, c’est qu’ils partent tous. C’est un véritable “brain drain” [exode des cerveaux — N.D.L.R.].

L’Ukraine est encore très marquée aujourd’hui par ces graves événements ?

Une partie de l’Europe de l’Est n’a pas d’indépendance. La région de Donetsk est coupée du reste du pays. Mais ce que les médias disent ne reflète pas du tout la réalité.

C’est-à-dire ?

Comme j’ai grandi dans l’Est de l’Ukraine, ma langue maternelle, c’est le russe. J’ai beaucoup de famille en Russie. Je trouve dommage qu’il y ait ce conflit entre Ukrainiens et Russes. Car il s’agit d’un conflit artificiel. Les journalistes devraient travailler sur cette manipulation des masses et sur la façon dont les médias influencent le public.

Le 11 mars 2018, le président russe, Vladimir Poutine, a dit que « jamais » il ne rendrait la Crimée à l’Ukraine (2) ?

L’élection présidentielle russe aura lieu le 18 mars 2018 (3), donc c’est très populiste. En face, il y a une opposition, mais qui est assez faible, comme toujours en Russie. J’ai vu récemment un documentaire de la BBC sur Vladimir Poutine, dans lequel il est présenté d’une façon très différente de la façon dont il est présenté en Russie.

Comment est présenté Poutine en Russie ?

En Russie, Poutine est vu comme quelqu’un de très puissant, qui sait prendre les décisions. Aujourd’hui, il est le seul à pouvoir prendre cette responsabilité pour tout le pays, parce qu’il y a un système hiérarchique qui a été construit lors des 18 dernières années.

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© Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« La JCEM, c’est un “think tank” [un groupe de réflexion ou un laboratoire d’idées — N.D.L.R.] qui est là pour être une force de proposition »

 

À qui appartiennent la Crimée et ses 2 millions d’habitants ?

Historiquement, la Crimée appartient à la Russie (4). Cette région a été développée par la Russie. Mais d’un point de vue juridique, le rattachement de la Crimée à la Russie est un scandale géopolitique. Du point de vue du droit international, c’est inadmissible. Le temps qui passe nous dira si la Crimée sera plus puissante avec la Russie ou si c’était finalement mieux avec l’Ukraine.

Comment vous êtes arrivée à la tête de la jeune chambre économique de Monaco (JCEM) ?

Fin 2014, j’ai commencé à m’intéresser à la JCEM par l’intermédiaire de mon employeur, Jean-Luc Meoli, qui nous a malheureusement quittés. Notamment à travers les Business Happy Hours, créés par la JCEM et chapeautés par Jean-Luc, à l’époque. Et puis, j’ai fini par rejoindre le comité d’organisation des Start-up week-end de la JCEM. Ensuite, j’ai travaillé avec la commission qui organise les formations et je suis devenue vice-présidente de la formation en 2017. Enfin, en juin 2017, j’ai déposé ma candidature pour la présidence de la JCEM.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer ?

Lors de la conférence européenne de la jeune chambre internationale (JCI) à Bâle, fin mai 2017, j’ai longuement parlé de cette idée avec le président alors en exercice, Olivier Mura, mais aussi avec d’autres membres du conseil d’administration de la JCEM. Ils m’ont donné confiance. Du coup, en juillet 2017, je suis partie à la Japan Academy, qui regroupe les futurs présidents de jeunes chambres de tous les pays du monde. Après ma lune de miel, c’est la meilleure expérience de ma vie [rires] ! En tout cas, je pense qu’on a beaucoup à apprendre des Japonais et de la culture japonaise.

Qu’avez-vous appris au Japon ?

La patience et le respect des autres.

A quoi sert la JCEM ?

Pour moi, la JCEM, c’est un “think tank” [un groupe de réflexion ou un laboratoire d’idées — N.D.L.R.] qui est là pour être une force de proposition. On est là pour imaginer des idées nouvelles et tenter d’innover pour contribuer à l’attractivité économique de la Principauté. Mais les jeunes chambres, c’est aussi un mouvement international qui regroupe plus de 150 000 membres au sein de la JCI. La JCEM fait partie de la JCI et affiche ses 55 ans en 2018. On fêtera cet anniversaire en fin d’année.

Qui peut rejoindre la JCEM ?

Les seuls critères, c’est d’être actif professionnellement à Monaco et d’avoir entre 18 et 40 ans.

Comme l’association World of Blockchains Monaco (lire l’interview de Thierry Poyet et Jean-Philippe Claret publiée dans Monaco Hebdo n° 1053), vous militez pour que Monaco mise sur la blockchain ?

La blockchain est une question d’actualité à Monaco. Tout le monde en parle, mais peu de monde sait réellement de quoi il s’agit. Il faut dire que la notion de « base de données décentralisée » est complexe. Fin 2017, la jeune chambre économique de Suisse nous a proposé de travailler sur un projet consacré à la blockchain. On va proposer une conférence sur ce sujet avec des experts indépendants, qui prendront des secteurs d’activités présents en Principauté pour expliquer en quoi la blockchain pourrait être utile.

 

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© Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

 

« La blockchain est une question d’actualité à Monaco. Tout le monde en parle, mais peu de monde sait réellement de quoi il s’agit »

 

D’autres événements sont prévus en 2018 ?

On va continuer de proposer nos start-up week-ends que l’on organise depuis 2013. La prochaine édition aura lieu fin avril 2018. Notre traditionnel concours de création d’entreprises aura lieu cet été, avec une date butoir pour les rendus de dossiers fixée à mi-juin. On proposera aussi notre Get in the ring, un combat entre deux start-ups, pour une levée de fonds. Et un ou deux événements consacrés à la blockchain.

Quoi d’autre ?

Nous avons des plans stratégiques sur trois ou cinq ans. Le dernier a été bouclé en 2014. Nous allons donc travailler sur le nouveau plan de développement de la JCEM.

Vous allez aussi travailler avec les élus du Conseil national ?

La JCEM a été invitée au Conseil national à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits de la femme, le 8 mars 2018. J’ai donc pu échanger avec le président du Conseil national, Stéphane Valeri. Nous allons reprendre contact avec lui dans les semaines à venir, pour discuter des synergies entre les élus et la JCEM.

Vous avez déjà quelques idées ?

On va sûrement discuter du numérique avec Stéphane Valeri, car le Conseil national a créé une commission consacrée à cette question-là.

Créer son entreprise quand on est un jeune patron, c’est compliqué à Monaco ?

Nous sommes là pour les aider. Il y a encore quelques difficultés, notamment sur le temps nécessaire à la création de son entreprise en Principauté. En moyenne, si tout se passe bien, il faut compter environ 2 mois, après le dépôt de son dossier à l’expansion économique. Mais je sais que l’administration essaie de réduire ce temps d’attente.

Votre agenda pour 2018 ?

Avec le numérique, l’international est aussi un sujet très important pour moi. Pour 2018, on a déjà prévu trois déplacements. En mai, je pars au Japon pour la conférence Asie-Pacifique. Puis, en juin, j’irai à la conférence européenne qui se tiendra à Riga, en Lettonie, où un grand forum sera consacré à la “smart city” et à l’intelligence artificielle. Enfin, en novembre 2018 je serai à Goa, en Inde, pour le congrès mondial de la JCI.

Comment est perçu le travail de la JCEM à l’étranger ?

En 2015, nous avons créé l’événement annuel Graines d’entrepreneurs qui se déroule dans les écoles de la Principauté. Des mentors travaillent pendant une matinée avec des étudiants sur des idées de création d’entreprise : monter une équipe, faire un business-plan, bref, préparer son projet de A à Z. L’idée, c’est de donner envie à la jeunesse d’entreprendre. D’autres pays, comme la Roumanie, le Pays-Bas et le Japon, ont trouvé Graines d’entrepreneurs très intéressant. Ils souhaitent importer ce projet chez eux, dans leurs écoles. Nous allons donc prendre contact avec ces pays-là. Et, pourquoi pas, faire partir les vainqueurs de Graine d’entrepreneurs, pour qu’ils présentent leurs projets à l’international. Ce sera sans doute en 2019 ou en 2020.

 

1) Dans le Donbass, le bassin houiller de l’Est de l’Ukraine qui regroupe les régions de Donetsk et de Lougansk où vivent environ 5 millions d’habitants, se déroule depuis le printemps 2014 un conflit armé qui oppose l’armée ukrainienne à des séparatistes prorusses. Kiev et les Occidentaux accusent la Russie d’aider financièrement et militairement les séparatistes prorusses, ce que Moscou dément. L’Est de l’Ukraine abrite les régions les plus riches du pays.
2) La péninsule de Crimée a été rattachée à la Russie suite à un référendum, le 16 mars 2014. Ce référendum d’autodétermination n’a pas été reconnu par la communauté internationale.
3) Cette interview a été réalisée le 14 mars 2018, soit quatre jours avant l’élection présidentielle russe.
4) La Crimée a été rattachée à l’Ukraine en 1954.

 

journalistRaphael Brun