« Bertrand Cantat pourrait avoir l’élégance de se faire discret »

Raphael Brun
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Sylvie Hoarau et Aurélie Saada, les composantes du duo glam pop Brigitte, sont en tournée, avec leur dernier album, Nues (2017). Avant leur concert du 30 mars à Monaco (1), Sylvie Hoarau a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Et nous donne ses positions sur « l’affaire Bertrand Cantat  ».

C’est la deuxième fois que vous jouez à Monaco : quels souvenirs vous gardez de votre premier concert ?

Les concerts se ressemblent tous un peu les uns les autres. On a joué à Monaco lors de notre deuxième tournée. Je me souviens qu’il faisait très beau et qu’on avait admiré les bateaux sur le port de Monaco. C’était la première fois que je venais en Principauté.

Ça représente quoi Monaco, pour vous ?

Monaco, c’est la famille princière, les magazines, les princesses, le Rocher… Je ne connais pas très bien, en fait. J’ai une image assez classique de la Principauté : le cliché monégasque, sans doute. Je ne suis pas sûre que ce soit très intéressant d’en parler.

Brigitte a 10 ans : vous retenez quoi de votre parcours ?

Ça fait 10 ans que je travaille avec Aurélie Saada. On a eu beaucoup de chance de s’être rencontrées. On mesure notre chance. C’est un parcours exceptionnel, à un moment où, avant de créer Brigitte, on se demandait si on allait continuer la musique. On pensait que c’était fini pour nous. Et puis, Aurélie a eu la bonne idée de me demander de faire un groupe avec elle, en 2008. Et ça a été le début de notre histoire. Parfois, c’est bien de continuer à y croire, même quand tout le monde vous laisse entendre que ça serait bien de penser à autre chose.

Vous avez choisi de vous appeler Brigitte : c’est un hommage à Brigitte Bardot ou Brigitte Fontaine ?

Ce n’est pas un hommage. On aimait l’idée d’avoir un prénom pour nos deux voix. Chanter toutes les deux, en harmonie, c’est presque créer une autre voix que les nôtres. On aime bien le paradoxe de ce prénom : Brigitte. C’est le prénom d’une femme de notre quotidien, la dame de la cantine, la tante, la boulangère… Et en même temps, ce prénom évoque la liberté et l’audace de femmes comme Brigitte Bardot, Brigitte Fontaine ou Brigitte Lahaie. Ce qui ne signifie pas que l’on est d’accord avec tout ce qu’elles disent ou font.

Qui sont vos principales influences ?

Nous n’avons pas qu’une seule chapelle. On a une culture du tube. On aime beaucoup danser. En même temps, on a une culture musicale plus pointue. On a baigné dans des familles où la musique était très présente. Notamment la musique orientale ou le hip-hop pour Aurélie et la musique réunionnaise, africaine et antillaise pour ma part. C’est très vaste. Ce qui nous intéresse, c’est de tout mélanger, sans se cantonner à un style musical ou à une époque.

Vous écoutez quoi, en ce moment ?

J’écoute le premier album de Bagarre, Club 12345 (2018). J’aime beaucoup aussi le dernier album de Charlotte Gainsbourg, Rest (2017) et Kendrick Lamar. J’ai aussi réécouté Talking Heads récemment, des classiques, quoi.

Pour Nues, votre album sorti en novembre 2017, on parle d’un disque qui porte la marque de Véronique Sanson et de Michel Berger (1947-1992) : vous confirmez ?

On nous a beaucoup parlé de Sanson et de Berger, parce que le piano est très présent dans notre album. Aurélie est allée vivre aux Etats-Unis, à Los Angeles. Dans la maison qu’elle a loué, il y avait un piano dans le salon. Du coup, elle a écrit et composé pas mal de chansons, seule, sur ce piano. Le piano est donc un peu l’invité d’honneur de cet album. On est alors obligé de penser à Sanson, à Berger, mais aussi à Paul Simon ou à Elton John. Tout ça nous influence, c’est une évidence.

Pour votre nouvel album, l’une était à Paris et l’autre à Los Angeles : comment on travaille lorsqu’on est séparé par des milliers de kilomètres ?

On s’appelle. Et puis, on travaille via internet. Et puis, je suis allée à Los Angeles quatre fois, ce qui représente environ trois mois de travail sur place. Cela ne nous a pas ralenties. On a même travaillé plus vite, peut-être à cause du stress d’être éloignées l’une de l’autre. En tout cas, on a fini la précédente tournée pendant l’été 2016, et on a enregistré cet album au printemps 2017.

Cet album est moins léger, plus grave : pour quelles raisons ?

Dans un parcours, dans une vie, il y a des moments où on est plus léger ou plus grave. Il y a aussi la question de l’éloignement. Aurélie a été très seule, là-bas. Elle a beaucoup composé avec ce piano, avec peut-être davantage d’intimité sur sa vie. Ecrire seule, c’est très différent que d’écrire à deux.

Le clip de votre premier single, Palladium, réalisé par Aurélie Saada rappelle le film de Sofia Coppola, Virgin Suicide (1999) : c’est voulu ?

Non. Cette influence n’était pas voulue. Mais quand le clip a été fini, on s’est aussi fait la réflexion. Les couleurs, les vêtements… On s’est même dit que c’était plutôt MILF Suicide plutôt que Virgin Suicide. Ce résultat est difficile à expliquer : il y a la lumière californienne, cette maison abandonnée qui est dans son jus… Je ne sais pas pourquoi on en est arrivé là, mais il n’y avait pas d’intention particulière. Au départ, l’idée c’était d’avoir plein de femmes et de très jolis tableaux.

Vous abordez rarement les sujets d’actualité et la politique : l’affaire Weinstein, prolongée en France par le retour sur scène de Bertrand Cantat (lire notre encadré, par ailleurs), ça vous inspire quoi ?

Aurélie a témoigné. En novembre 2017, elle a révélé qu’elle avait été victime de harcèlement sexuel par un autre enfant, alors qu’elle était entre ses 3 et 4 ans. On n’est pas extérieures à ce qu’il se passe dans le monde. On parle de ce qu’on connaît. Nous sommes des femmes qui ont des enfants. On travaille, et nos chansons ressemblent à ce que nous sommes. Bien sûr, des artistes peuvent être touchés par un sujet qui ne les concerne pas directement, comme la guerre, mais qui les touchent au point d’arriver à en faire une chanson. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons.

L’ex-chanteur de Noir Désir, Bertrand Cantat, a annoncé qu’il renonçait à se produire dans les festivals cet été : votre réaction ?

Pour la famille de Marie Trintignant et pour les personnes qui l’ont connue, je pense que ce monsieur pourrait être plus discret. Bertrand Cantat peut continuer à faire des concerts. Il y a plein d’artistes qui font des concerts en étant très peu médiatisés et qui remplissent les salles quand même. Bertrand Cantat pourrait avoir l’élégance de se faire petit et de se faire discret. C’est indécent.

Qu’est-ce qui vous choque le plus ?

Ce qui est choquant, c’est que Bertrand Cantat ne comprend pas ce qu’on lui reproche. C’est très bizarre. J’ai l’impression qu’il n’a toujours pas compris ce qu’il a fait. Bien sûr, il a fait de la prison. Mais on ne peut pas revenir sur ce qu’il a fait. Il a enlevé la vie. Ce n’est pas parce qu’il a fait de la prison que c’est effacé. Malheureusement, Bertrand Cantat va porter ça sur ses épaules pendant toute sa vie. Et on a l’impression que non, qu’il pourrait continuer sa vie comme si de rien n’était. Et bien non, ce n’est pas possible.

Bertrand Cantat rappelle qu’il a purgé sa peine et il revendique le « droit à la réinsertion », comme « n’importe quel citoyen » et « le droit d’exercer [son] métier » ?

On ne l’empêche pas de chanter. Il peut faire des concerts. Mais je lui conseillerai d’être plus élégant. Quand il poste sur sa page Facebook des messages disant que, dans le cadre de ses concerts, il a reçu des coups et que c’était très violent, c’est hallucinant.

Vous comprenez les organisateurs qui ont décidé de maintenir les concerts de Bertrand Cantat ?

Quand on est un artiste, on ne peut pas distinguer l’artiste de l’homme. Si les gens veulent aller voir Bertrand Cantat et sont toujours admiratifs, ça les regarde. Moi, je ne peux pas admirer quelqu’un qui a tué une femme à coups de poings. Je ne peux pas. Ce n’est pas possible.

Vous avez déjà vendu plus de 460 000 albums depuis 2011, gagné une victoire de la musique et fait ses tournées à guichets fermés jusqu’au Japon, au Liban, en Australie ou en Russie : vous attendez quoi désormais de cette tournée 2018 ?

On peut nous souhaiter que nos concerts soient pleins. On a vendu 460 000 albums et sans doute un peu plus que ça, 500 000 peut-être. On souhaite que tout ça continue. On a une tournée de Zénith qui commence en octobre 2018. On est toujours sur un petit nuage. J’espère qu’on va garder cette espèce de candeur. Souvent, avec Aurélie, on se dit que c’est fou ce qui nous arrive. Parce qu’on revient de très loin. On est deux, donc on se remet toujours les idées au clair. Impossible d’avoir la grosse tête ou de penser que tout ce que l’on a est quelque chose d’acquis ou de normal. Rien ne nous paraît normal dans tout ce qui nous arrive.

 

La ministre de la culture française estime que « Bertrand Cantat a le droit de vivre sa vie »

Depuis quelques jours, le retour sur scène de l’ex-leader et chanteur de Noir Désir, Bertrand Cantat, agite le monde de la culture. Condamné à 8 ans de prison pour des coups mortels portés sur sa compagne, la comédienne Marie Trintignant, à Vilnius (Lituanie) en 2003, Cantat a purgé plus de la moitié de sa peine à la prison de Muret, près de Toulouse, pour « homicide involontaire ». Libéré en 2011, le chanteur a été contraint d’annuler sa participation aux festivals de cet été 2018, sous la pression d’associations, mais aussi d’institutions qui l’ont déprogrammé. Il a indiqué vouloir ainsi « mettre fin à toutes les polémiques et faire cesser les pressions sur les organisateurs ». Son album Amor Fati (2017) est le premier disque publié sous le nom de Bertrand Cantat. A sa sortie, certains ont jugé indécente la couverture médiatique qui lui a été réservée, notamment par l’hebdomadaire culturel Les Inrockuptibles, en octobre 2017. Érigé en symbole vivant des violences faites aux femmes, Bertrand Cantat est régulièrement contesté par des manifestants massés devant les salles de concerts où il doit se produire. L’affaire Weinstein et le mouvement #metoo est passé par là : accueilli par des « Cantat assassin » le 13 mars 2018 à Grenoble, la pression est forte, organisée par plusieurs associations, comme Osez le féminisme, notamment : « Le fait de programmer un concert de Cantat et d’aller l’applaudir n’a rien d’anodin, et révèle l’amnésie sociétale face aux violences contre les femmes. Ce mépris des femmes victimes de violences masculines doit déranger et faire réagir. Le temps n’est plus celui de la justice, passé, mais bien celui des choix moraux et politiques », indique cette association dans un communiqué. Quelques voix se sont néanmoins faites entendre ces derniers jours pour défendre le retour de ce chanteur. Car cette affaire pose le problème du principe de réinsertion, auquel le droit français reste très attaché. Dans une lettre ouverte adressée à Françoise Nyssen, ministre de la Culture, une quinzaine de représentants culturels en Normandie ont commenté la décision de Bertrand Cantat de ne pas jouer dans un festival de cette région. Tout en réaffirmant leur liberté de programmer, ces signataires ont estimé le 14 mars 2018 que « censurer une œuvre, c’est dénier au public le droit de se faire une opinion, de débattre, de se confronter. Libre au public de venir dans nos lieux découvrir ces œuvres et ces artistes. Le public a-t-il besoin que des instances ou des groupes de personnes choisissent à sa place quelle œuvre est légitime ou non ? ». Un peu plus loin, ils rappellent qu’ils programment « des artistes et non des hommes […] Seul le public est fondé à juger les œuvres, c’est lui qui les fait vivre et c’est pour lui que nous travaillons, » tout en s’élevant « contre cette volonté d’ingérence d’associations, de groupes d’influence et de la collectivité ». Le 15 mars 2018, interrogée par France Info, la ministre de la culture, Françoise Nyssen, a dit « comprendre l’immense émotion », tout en estimant que Bertrand Cantat « a été jugé. Il a le droit de vivre sa vie […]. Il a payé ». Enfin, le 16 mars 2018, le juge d’application des peines Philippe Laflaquière, qui a accordé à Cantat sa libération conditionnelle en 2007, a dénoncé sur le site de Franceinfo.fr « la dictature de l’émotion », tout en critiquant le « tribunal médiatique tout-puissant, incontrôlable », qui relègue au deuxième plan « l’institution judiciaire ». Jugeant parfaitement « légitime » le mouvement en faveur de « la libération de la parole et l’action des mouvements féministes », ce juge regrette qu’il « tourne maintenant à la vindicte publique. Sans autre forme de procès, une véritable mise au pilori en place médiatique », avec « la montée en puissance des réseaux sociaux, formidable caisse de résonance d’une dictature de l’émotion, depuis longtemps dénoncée ». R.B.

 

journalistRaphael Brun