« Le souverain est le vrai
ami de l’Azerbaïdjan »

Anne-Sophie Fontanet
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Rahman Mustafayev est le nouvel ambassadeur d’Azerbaïdjan en France et à Monaco. Le 13 mars 2018, il a remis ses lettres de créances au Prince Albert  II et a rencontré différentes autorités monégasques. Interview.

Comment présenteriez-vous en quelques mots l’Azerbaïdjan ?

C’est le plus grand pays du Caucase du sud et la plus grande économie de cette région. L’Azerbaïdjan est un pays musulman laïc, partenaire de l’Union européenne (UE), qui joue un rôle d’interface et de passerelle dans les domaines économiques et culturels entre l’Est et l’Ouest, entre l’Europe et l’Asie centrale.

Quelles sont les relations entre Monaco et votre pays ?

L’année dernière, nous avons célébré les dix ans de relations diplomatiques entre nos deux pays. Cette période a permis d’établir un dialogue actif et des contacts entre les hommes d’affaires de nos deux pays. Le souverain de la Principauté est le vrai ami de l’Azerbaïdjan. Le Prince a déjà visité deux fois mon pays. Et maintenant nous disposons de toutes les possibilités et de toutes les conditions pour pousser plus loin notre coopération.

 

Les échanges doivent être intensifiés ?

Par sa position géographique stratégique en Méditerranée, Monaco occupe une place importante. Nous souhaitons développer les relations bilatérales à travers un dialogue au plus haut niveau. Nous devons intensifier les relations commerciales dans tous les domaines. Notamment dans les secteurs de l’industrie, des services, de la culture et du tourisme.

Les opportunités se multiplient ?

Actuellement en Azerbaïdjan se forme une économie nouvelle, non-pétrolière. Selon les chiffres de janvier 2018, la croissance de la production du secteur non-pétrolier a atteint 8,7 %. Des secteurs de l’économie dans lesquels les sociétés monégasques possèdent de l’expertise et du savoir. Nous sommes prêts à développer les échanges avec les entreprises monégasques. Ces dernières doivent pouvoir profiter au maximum des atouts logistiques de l’Azerbaïdjan, qui constituent un pont entre le Nord et le Sud, l’Europe et l’Asie.

 

« L’Azerbaïdjan est un pays musulman laïc qui joue un rôle d’interface entre l’Europe et l’Asie centrale »

 

Avant de venir, qu’imaginiez-vous de Monaco ?

C’est un petit pays très ouvert et très moderne, avec un réel potentiel économique. Et je pense que Monaco peut jouer un rôle important pour nous, car c’est un pays d’innovation et de nouvelles technologies.

Quelles sont vos relations avec la France ?

Un dialogue politique régulier s’opère sur divers projets dans les domaines du commerce, de l’économie et de l’investissement. Une coopération existe de la même façon dans les sphères scientifique, éducative et culturelle. L’Azerbaïdjan est un partenaire commercial de premier plan pour la France dans la région du Caucase du Sud. Il est également un centre régional pour l’étude de la langue française.

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Quoi d’autre ?

Nous sommes également intéressés par le développement de la coopération avec la France, notre partenaire principal dans l’UE, dans le cadre des organisations internationales. Il est très important pour nous de travailler avec la France sur l’intégration européenne de l’Azerbaïdjan.

Quelles sont les missions confiées par votre président, Ilham Aliyev ?

Ma mission principale est d’élargir la coopération et les échanges dans les domaines diplomatiques, économiques, éducatifs et culturels. L’une de mes priorités est de renforcer les échanges entre la jeunesse de nos pays.

Comment se positionne l’Azerbaïdjan face à l’islamisme radical ?

Dans le contexte de coexistence entre les différentes minorités ethniques et religieuses, l’Azerbaïdjan joue le rôle de pont dans le dialogue entre les cultures et les religions. Nous montrons à tout le monde qu’il est possible de vivre en paix. C’est notre modèle, notre existence et notre expérience.

Vous aimeriez endosser le rôle de pays stabilisateur dans cette zone conflictuelle ?

Beaucoup de pays du monde voient déjà en l’Azerbaïdjan cette capacité de stabilisateur. Nous avons de bonnes relations à la fois avec les pays d’Europe, d’Asie centrale, nos voisins russes, turcs et iraniens, mais aussi avec le monde musulman et Israël. Nous construisons également des relations avec les pays d’Afrique. L’Azerbaïdjan participe, par exemple, au programme mondial d’aide internationale pour le développement social des pays d’Afrique.

 

« Maintenant, nous disposons de toutes les possibilités et de toutes les conditions pour pousser plus loin notre coopération [avec Monaco — N.D.L.R.] »

 

Quelles religions sont représentées dans votre pays ?

La majorité est musulmane, chiite et sunnite. Mais il y a aussi des catholiques, des orthodoxes et des juifs. En Azerbaïdjan, les mosquées, les églises et les synagogues coexistent pacifiquement et les cultes s’exercent librement.

Et concernant la lutte contre le terrorisme ?

C’est très important de le combattre. Comme de résoudre les problèmes qui mènent à ce terrorisme. Mais nous devons comprendre que la lutte contre le terrorisme, qui spécule sur des thèses islamiques, est un processus complexe et multiforme. L’extrémisme avance là où il y a un terrain favorable, comme les problèmes sociaux, économiques et politiques non résolus.

Que faire ?

L’élément le plus important dans nos efforts de lutte contre le terrorisme international, est non seulement la participation aux forces de maintien de la paix dans les zones de conflit, mais aussi la participation active au processus d’assistance réelle aux pays moins avancés d’Asie et d’Afrique. Nous aidons à former les cadres pour leur économie, le domaine public, de santé, de formation et d’autres sphères. Nous devons améliorer la situation sociale et économique dans les régions qui produisent du terrorisme. C’est pour cette raison que l‘Azerbaïdjan s’implique dans différentes instances internationales. Il nous faut aussi développer le dialogue entre les cultures.

Vous aimeriez voir une année de l’Azerbaïdjan à Monaco ?

Ce serait très intéressant. Cette année, nous avons une bonne occasion pour le faire. Le 28 mai 2018, nous fêterons en Azerbaïdjan le centenaire de la première République azerbaïdjanaise. Elle a été proclamée en 1918. Il s’agissait de la première République laïque parlementaire dans le monde musulman. Il est aussi important de rappeler qu’en juillet 1919, cette République a accordé le droit de vote aux femmes, une première dans le monde musulman, et ce, bien avant de nombreux pays d’Europe.

Vous êtes en poste à Paris : imaginez-vous des déplacements récurrents à Monaco ?

Bien évidemment, je pense venir ici souvent, car la Principauté est au cœur de la mission diplomatique que m’a confiée le président. De plus, j’ai beaucoup d’idées afin de mettre en place une coopération fructueuse. Et pour cela, nous devons travailler activement avec nos collègues sur place.

 

« Nous devons améliorer la situation sociale et économique dans les régions qui produisent du terrorisme »

 

La carte d’identité de l’Azerbaïdjan

Ancienne république soviétique, l’Azerbaïdjan se situe dans le Caucase du sud et dispose de frontières avec l’Arménie et la Turquie à l’ouest, la Géorgie au nord-ouest, la Russie au nord et l’Iran au sud. Le pays possède un littoral de 713 kilomètres sur la mer Caspienne, une mer fermée. Il est en outre membre de l’Organisation des Nations Unies (ONU), de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), de l’Organisation de la coopération islamique et du Conseil de l’Europe. Si 166 Etats ont établi des relations diplomatiques avec l’Azerbaïdjan, c’est le seul pays musulman à en avoir avec l’Etat d’Israël. A majorité musulmane (94 %, dont environ 85 % de chiites et 15 % de sunnites), l’Azerbaïdjan compte aussi 2,5 % d’orthodoxes russes ainsi que 2,3 % d’orthodoxes arméniens. La religion et l’Etat y sont strictement séparés. En 2017, ce pays comptait 9,81 millions d’habitants. Son économie reste assez dépendante de l’exploitation du pétrole en mer Caspienne (34 % du produit intérieur brut (PIB) en 2016). « Dans l’objectif de diversifier l’économie à de nouveaux domaines et d’attirer les investissements internationaux, les autorités ont engagé des réformes pour améliorer le climat des affaires », indique le ministère des affaires étrangères en France. D’autre part, l’Azerbaïdjan occupe la 162ème place sur 180 du classement de la liberté de la presse établi par Reporters Sans Frontières (RSF) en 2017. « Seize journalistes, blogueurs et collaborateurs de médias sont actuellement emprisonnés pour leurs activités d’information. » Ce qui positionne ce pays sur la liste noire de RSF. « La répression de la liberté d’expression s’est accrue, en particulier à la suite de révélations concernant des pratiques de corruption à grande échelle dans le monde politique », indique l’organisation non gouvernementale (ONG) Amnesty International. Celle-ci dénonce aussi des décès « suspects en détention » et des « mesures d’emprisonnement prises à l’issue de procès non équitables ». A.-S.F

 

« Ouverts à toute critique, si elle est constructive »

Interrogé sur le procès intenté par l’état azerbaïdjanais contre la journaliste française Elise Lucet et son émission Cash Investigation, l’ambassadeur s’est justifié : « Nous sommes ouverts à toute critique, si elle est constructive et légitime. Dans cette émission, la présentation de notre pays a été faite de manière partiale et sans nuance », souligne Rahman Mustafayev. Le 7 septembre 2015, une enquête sur les coulisses des voyages présidentiels, revenant notamment sur la situation politique et démocratique de l’Etat azéri, a été diffusé sur France 2 par l’émission Cash Investigation. Elise Lucet avait qualifié ce pays de « dictature, l’une des plus féroces au monde ». L’Etat d’Azerbaïdjan avait porté plainte contre la chaîne et la présentatrice, entraînant la mise en examen de la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte-Cunci, pour diffamation envers particulier et d’Elise Lucet pour complicité. Le 7 novembre 2017, la justice française a jugé la procédure irrecevable. « La loi sur la presse a été mise en place pour éviter toute censure politique, a rappelé la présidente du tribunal. Donc elle ne peut permettre à un Etat d’agir sur son fondement pour censurer un citoyen et, a fortiori, un journaliste. » Du côté de l’ambassadeur, on fait valoir un territoire, « l’un des pays du Caucase, où l’accès à l’internet est le plus libre » avec 8 millions d’usagers « soit 80 % de la population ». « Nous avons plus de 500 journaux et nous avons adopté le multipartisme. Rien n’est dit à ce sujet », a réagit l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France et à Monaco. Avant d’ajouter : « Je souhaiterais que l’on respecte les limites entre le journalisme, le devoir d’informer et la diffamation. Il n’y a dans ce reportage aucune volonté de connaître le peuple azerbaïdjanais, ni de connaitre sa vie sociale et sa vie culturelle. J’invite d’autres journalistes à venir rencontrer les Azerbaïdjanais et toutes leurs richesses, notamment à l’occasion du centenaire de la République d’Azerbaïdjan que l’on célèbre cette année ». A.-S.F

 

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