« Monaco peut devenir la
blockchain valley de l’Europe »

Raphaël Brun
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Thierry Poyet et Jean-Philippe Claret ont créé l’association World of Blockchains Monaco en avril 2017. Objectif : faciliter l’introduction de cette technologie en Principauté. Explications.

Pourquoi avoir créé votre association World of Blockchains Monaco ?

Jean-Philippe Claret : World of Blockchains Monaco (Wob Monaco) est une association à but non lucratif. On n’est donc pas là pour gagner de l’argent. On est là pour faciliter l’introduction d’une technologie dans le monde industriel monégasque, par une sensibilisation des institutionnels et des acteurs économiques de la place. Car on pense vraiment que la Principauté a une carte à jouer pour devenir un pôle d’excellence, grâce à cette nouvelle activité.

Qu’est-ce qu’une blockchain ?

Thierry Poyet : La blockchain permet de stocker et de transporter de l’information sécurisée sur internet. Ce protocole technologique repose sur la transmission d’informations par blocs, diffusées sur internet en “peer to peer”, c’est-à-dire de “pair à pair” (1). Chaque nœud de ce réseau, chaque utilisateur, certifie la réception de l’information et son contenu, de bout en bout. La blockchain a plusieurs principes, dont la traçabilité, la transparence et la sécurisation de l’information.

 

« Il s’agit d’une compétition mondiale et beaucoup d’acteurs observent les cadres réglementaires de différents pays pour décider de leur implantation future. C’est au départ que tout se joue. Or, les lignes sont en train de se mettre en place »

Thierry Poyet

 

Et les cryptomonnaies ?

Jean-Philippe Claret : La cryptomonnaie est une monnaie virtuelle cryptée et décentralisée, que l’on peut utiliser sur un réseau informatique, de « pair à pair ». Aujourd’hui, on parle plus des crypto que de la blockchain. Ce qui est bien dommage, car c’est très réducteur…

La blockchain ne serait donc pas qu’un phénomène de mode ?

Thierry Poyet : Absolument pas. C’est au contraire un phénomène mondial, durable et très concret. D’ailleurs, Carrefour vient de lancer sa blockchain alimentaire, afin de pouvoir garantir une traçabilité alimentaire totale.

Comment ça marche ?

Thierry Poyet : Lorsqu’un client sera dans les rayons de Carrefour, il n’aura qu’à scanner avec son smartphone un “QR code” pour voir s’afficher toutes les informations sur un produit : d’où il vient, le mode de production utilisé, l’élevage dont il est issu… Tout ça est donc très concret. Cela nous concerne tous.

En quoi les blockchains sont assimilables à la logique poursuivie par la politique publique monégasque ?

Thierry Poyet : Monaco veut être une terre d’innovation, Monaco cherche des services à très forte valeur ajoutée qui occupent peu de m2 en surface de bureaux… Mettons un cadre réglementaire particulier à Monaco pour attirer ces pôles de développement et faire que la création de cette valeur puisse avoir lieu en Principauté. Notre motivation, c’est que demain, le pôle recherche et développement de Carrefour, par exemple, vienne s’installer à Monaco, parce qu’ils y auront trouvé un contexte favorable.

En décembre 2017, vous étiez alors élu dans la Nouvelle Majorité (NM) et vous avez déposé une proposition de loi pour encadrer les blockchains ?

Thierry Poyet : On a lancé l’idée d’une proposition de loi à l’automne 2017, après avoir rencontré les autorités monégasques, après s’être rendu compte qu’il fallait poursuivre ce travail de sensibilisation. Il y a 6 mois, on pouvait être très en avance par rapport aux autres acteurs européens, on avait une opportunité. Fin mars 2018, dans quelques jours donc, la France a prévu de publier des ordonnances pour réglementer les blockchains. Il nous en reste encore une, à la condition de ne pas mettre deux ans à boucler ce dossier.

Jean-Philippe Claret : La proposition prévoit notamment de créer une autorité monégasque des blockchains. Globalement, il permet d’encadrer et de réguler cette activité, de façon très souple, avec beaucoup de réactivité.

 

« Faute de réglementation, des entreprises monégasques vont faire leur levée de fonds ailleurs. Il faut donc que la Principauté se positionne vite, afin d’éviter que ces levéesde fonds ne se déroulent en Suisse ou à Singapour »

Jean-Philippe Claret

 

Pourquoi il est important d’aller vite dans ce dossier ?

Thierry Poyet : Parce qu’il s’agit d’une compétition mondiale et beaucoup d’acteurs observent les cadres réglementaires de différents pays pour décider de leur implantation future. C’est au départ que tout se joue. Or, les lignes sont en train de se mettre en place. Les entreprises regardent, avant d’agir.

Jean-Philippe Claret : Beaucoup d’entreprises installées à Monaco vont travailler dans la blockchain. Mais, faute de réglementation, elles vont faire leur levée de fonds ailleurs. Il faut donc que la Principauté se positionne vite, afin d’éviter que ces levées de fonds ne se déroulent en Suisse ou à Singapour.

Quel intérêt économique direct pour l’Etat monégasque ?

Jean-Philippe Claret : L’Etat pourrait taxer ces levées de fonds et générer ainsi une rentrée d’argent très significative. Car ces levées de fonds sont souvent en dizaines de millions d’euros. Et sur les gros projets, on dépasse les 100 millions… Et puis, c’est aussi l’assurance de localiser le projet ici, avec des banques monégasques.

Vraiment ?

Jean-Philippe Claret : La messagerie cryptée Telegram vient de boucler la première phase de sa levée de fonds, que l’on appelle une Initial Coin Offering (ICO). Le fondateur de Telegram, Pavel Dourov, a indiqué avoir levé 850 millions de dollars, alors qu’il visait 600 millions. Selon les experts, le total de cette levée de fonds se situe entre 2 et 3,8 milliards de dollars.

Thierry Poyet : De son côté, le port de Gibraltar a réussi à lever 27 millions en seulement 9 secondes…

Quelle serait la première blockchain à créer à Monaco ?

Thierry Poyet : Une blockchain tenue par l’Etat qui permettrait de montrer la volonté du pays de favoriser cette activité, de lui donner du crédit, tout en organisant aussi un peu les projets monégasques. Quoi de mieux qu’une blockchain, qui donne de la transparence et qui authentifie le contenu, pour afficher la description du projet, savoir qui est derrière et avoir une transparence totale sur l’origine des fonds ? Il s’agirait aussi de vérifier que les valeurs de ce projet sont conformes aux valeurs défendues par la Principauté. Ensuite, si la levée de fonds est réussie, le gouvernement pourra décider d’accueillir ce projet, puisqu’il correspondra à la philosophie monégasque.

Monaco a une vraie carte à jouer dans ce dossier ?

Jean-Philippe Claret : Monaco peut devenir la blockchain valley de l’Europe. Si on traîne deux ans, tous les projets de blockchains vont arriver en Principauté. Mais depuis l’extérieur, sans que Monaco puisse en tirer le moindre bénéfice…

Que vous a dit le gouvernement ?

Jean-Philippe Claret : Le ministre d’Etat, Serge Telle, a dit qu’il était très favorable à cette idée, lorsque Thierry Poyet a déposé sa proposition de loi, en décembre 2017.

Que va-t-il se passer pour ce texte ?

Thierry Poyet : Le gouvernement a 6 mois pour annoncer sa volonté de transformer cette proposition de loi en projet de loi. Puis, il a encore un an pour déposer un projet de loi. Enfin, le Conseil national a autant de temps qu’il le jugera nécessaire pour étudier ce texte et le voter. Même si nous sommes encore dans les délais prévus par les textes, vous voyez bien que ces délais ne sont pas compatibles avec cette activité.

Pourquoi avoir demandé au gouvernement de ne pas transformer votre proposition de loi ?

Thierry Poyet : Transformer ce texte suppose devoir attendre 2 ans pour disposer d’une loi sur la blockchain. Mais attendre 2020 pour disposer d’un texte réglementaire, c’est bien trop tardif. Idéalement, il faudrait que l’on ait beaucoup avancé avant l’été 2018.

Jean-Philippe Claret : Il y a un an, il y avait une ICO par mois. Aujourd’hui, il y en a plus de 10 par jour. Ces chiffres montrent qu’il faut vraiment qu’on aille vite. Monaco est aujourd’hui devant un choix fondamental. Soit être un acteur de la blockchain, soit en être un simple utilisateur.

Quel type de cryptomonnaie Monaco doit adopter ?

Thierry Poyet : C’est à l’Etat de se prononcer. Plusieurs solutions existent : une cryptomonnaie adossée à une monnaie officielle, comme l’euro ou le dollar, par exemple. Ou bien une cryptomonnaie adossée sur autre chose, comme le bitcoin, qui reste la monnaie virtuelle la plus connue (voir notre encadré, par ailleurs). Il faut aussi décider ce que l’on souhaite faire avec cette cryptomonnaie monégasque. Bref, il y a là un débat qu’il faudra mener et que l’Etat devra arbitrer.

Votre position par rapport à une cryptomonnaie monégasque ?

Jean-Philippe Claret : Monaco doit lancer sa propre cryptomonnaie. Cette cryptomonnaie doit être créée ici, en Principauté. Et pas par des gens extérieurs à Monaco.

Mais on accuse souvent les cryptomonnaies d’être des bulles spéculatives !

Thierry Poyet : La Suède a décidé de supprimer l’argent liquide. Pour cela, ils ont créé leur propre cryptomonnaie, avec laquelle on peut payer tous les services domestiques du pays. On peut très bien imaginer que, demain, on ait une cryptomonnaie monégasque, adossée à l’euro, sur le principe « un pour un », avec lequel on puisse payer son café. Dans cet exemple, il n’y a rien de spéculatif. Mais il ne faut surtout pas limiter la blockchain à la cyptomonnaie. La blockchain, c’est beaucoup plus que ça.

 

« Monaco est aujourd’hui devant un choix fondamental. Soit être un acteur de la blockchain, soit en être un simple utilisateur »

Jean-Philippe Claret

 

Jean-Philippe Claret : Autre avantage : au moment où l’on paye son café avec cette cryptomonnaie, les services fiscaux de l’Etat peuvent encaisser la TVA instantanément, en temps réel. Du coup, en fin de mois, le commerçant n’a pas de paperasse à faire. Chacun encaisse ce qu’il doit. Et cela, de façon instantanée.

D’autres avantages ?

Thierry Poyet : Ce que Jean-Philippe vient de décrire, c’est le “smart contract”, c’est-à-dire des « contrats intelligents ». Il s’agit de la programmation d’une transaction : par exemple, quand je paie mon café avec ma cryptomonnaie monégasque, un “smart contract” dit que 20 % du prix payé est encaissé par l’Etat.

Ça peut aller plus loin encore ?

Thierry Poyet : Bien sûr. Si on prend l’exemple de l’achat d’un téléviseur payé en cryptomonnaie monégasque, on peut imaginer que le “smart contract” dise que tant que je n’ai pas été livré, mon compte bancaire n’est pas débité. Mais aussi que j’ai 10 jours pour vérifier que le produit livré est conforme à ce que j’ai acheté, que la TVA est reversée instantanément aux services fiscaux de l’Etat, que je cumule des points fidélité qui me donneront droit à une série de mesures exclusives…

Si la blockchain est une évidence, alors pourquoi ce sujet n’avance pas plus vite ?

Jean-Philippe Claret : Parce que cela pose des questions d’organisation comptable, de fiscalité et même législatives plus ou moins complexes.

Du coup, vous êtes malgré tout optimistes ?

Thierry Poyet : Je pense que le ministre d’Etat a la volonté d’opérer une transformation numérique de Monaco. C’est ce qu’il disait lors de la séance publique du 21 décembre 2017, au Conseil national. D’ailleurs, il a été créé un poste de délégué interministériel chargé de la transition numérique au ministère d’Etat. Depuis le 12 mars 2018, et pour une durée de deux ans, Frédéric Genta occupe ce poste. C’est un signal positif. Par rapport à l’échelle de temps habituelle de l’administration, cela a été très rapide. En effet, cela n’a pris que trois mois, avant que ce nouveau poste ne soit créé.

Jean-Philippe Claret : La blockchain est un sujet transversal pour le gouvernement. Cela concerne les finances, parce qu’il y a les cryptomonnaies. Mais ça concerne aussi l’intérieur pour les questions de sécurité, et ça touche également la “smart city”, donc ça relève de l’équipement, de l’environnement et de l’urbanisme… Pour avancer vite, il était donc essentiel de créer ce poste transversal de délégué interministériel en charge du numérique.

Thierry Poyet, depuis le 11 février 2018, vous n’êtes plus élu au Conseil national, car vous avez décidé de ne pas vous présenter à nouveau devant les électeurs : qui va suivre votre proposition de loi, désormais ?

Thierry Poyet : J’ai rencontré Franck Julien, le président de la commission du développement du numérique. J’ai insisté sur l’importance du texte, les enjeux économiques et partager ensemble cette vision. Nous avons travaillé de longues années ensemble à Monaco Telecom, nous nous connaissons bien. Sans vouloir renier le travail et la place du Conseil national, idéalement, il faudrait qu’en juin 2018, cette proposition de loi soit effective, mais sous forme d’ordonnances souveraines et d’arrêtés ministériels.

1) Dans un réseau “peer to peer”, comparable au réseau client-serveur, chaque client constitue lui-même un serveur.

journalistRaphaël Brun