Culture sélection
de février 2018

Raphaël Brun
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Detroit-de-Kathryn-Bigelow

Detroit

de Kathryn Bigelow

Torture. Pendant l’été 1967, les émeutes se multiplient aux Etats-Unis, avec, en toile de fond, la guerre du Vietnam et les injustices sociales et raciales. Kathryn Bigelow s’intéresse à des policiers qui séquestrent une nuit entière, au mépris de tout règlement ou loi, une bande de jeunes noirs, pour obtenir des aveux. Le bilan sera de trois morts. Un procès aura lieu, qui se soldera par l’acquittement des policiers. Reconstituant avec précision et âpreté la violence déployée pendant cette nuit, Kathryn Bigelow ne théorise pas sur la question raciale, préférant faire monter la tension en huis clos et insister sur les sévices endurés par ces jeunes noirs. Evacuant les réflexions politiques et sociales, la réalisatrice préfère insister sur les scènes de torture, absolument terrifiantes. Detroit résonne comme un film au propos encore très actuel. Le mouvement américain Black Lives Matter en est l’écho.

Detroit de Kathryn Bigelow, avec John Boyega, Will Poulter, Algee Smith (USA, 2017, 2h14), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

 

Logan-Lucky-de-Steven-Soderbergh

Logan Lucky

de Steven Soderbergh

Casse. Le plan est simple : rafler les recettes de la plus grande course de voitures de l’année. Pour cela, deux frères veulent s’associer avec un expert en coffre fort (Daniel Craig, excellent). Sauf que ce dernier est en prison. Après s’être intéressé aux gangsters professionnels et élégants dans Ocean’s Eleven (2001), Soderbergh reprend les codes du casse et se penche, cette fois, sur des amateurs, pas futés. On pense évidemment aux frères Coen et à Fargo (1996), et on plonge avec plaisir dans l’univers populaire de ces bras cassés, fait de kermesses et de concours de miss. Cette Amérique des “loosers”, Soderbergh la filme sans jamais la juger. Celui qui reste, à ce jour, le plus jeune lauréat de la Palme d’or, décrochée à 26 ans pour Sexe, mensonges et vidéo (1989), signe donc un retour très réussi, après quatre ans et demi de quasi-retraite.

Logan Lucky de Steven Soderbergh, avec Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig (USA, 2017, 1h58), 16,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 27 février 2018.

 

Ex-Libris-The-New-York-Public-Library-de-Frederick-Wiseman

Ex Libris : The New York Public Library

de Frederick Wiseman

NYPL. Le célèbre documentariste Frederick Wiseman, 87 ans, pose sa caméra dans ce lieu de savoir qu’est la New York Public Library (NYPL), soit la troisième plus grande bibliothèque du monde, ouverte en 1895. Pendant 3h17, Wiseman nous montre une institution culturelle gratuite et ouverte à tous, même aux plus pauvres, et une diversité totale, que ce soit par rapport à l’origine sociale ou à la pyramide des âges. La NYPL possède plus de 90 antennes dans plusieurs arrondissements de New York, y compris dans les quartiers les plus pauvres, et dispense même des cours gratuits. Véritable éloge de l’échange, de la générosité et même de la démocratie, Ex Libris a été tourné avant l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Et se pose comme un lieu absolument essentiel, un rempart face à l’inculture et au mensonge.

Ex Libris : The New York Public Library de Frederick Wiseman (documentaire, USA, 2017, 3h17), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 6 mars 2018.

 

Utu-de-Geoff-Murphy

Utu redux

de Geoff Murphy

Vengeance. Nouvelle-Zélande, 1870. Les troupes de la reine Victoria quittent le pays, qui reste sous protectorat britannique. Mais un jeune guerrier maori, Te Wheke, d’abord au service de la Couronne, se révolte. Il décide de lancer une véritable guérilla et pousse son peuple à se soulever, tout en réclamant l’Utu, c’est-à-dire le paiement d’une dette d’honneur. Présenté, hors compétition, à Cannes en 1983, Utu, qui signifie « vengeance » en maori, bénéficie d’une nouvelle sortie, et sort pour la première fois en blu-ray, dans une version HD restaurée, « légèrement remontée » par Geoff Murphy. La violence qui émane de ce film important renvoie tout le monde dos à dos. Tout le monde est victime, et, au final, il n’y a que des perdants. Anzac Wallace, comédien amateur, est bluffant dans ce western néozélandais à voir, ou à revoir absolument.

Utu Redux de Geoff Murphy, avec Anzac Wallace, Merata Mita, Bruno Lawrence (NZ, 1984, 1h57), 24,99 euros (digibook, édition limitée, combo blu-ray + DVD + livret de 40 pages). Sortie le 7 mars 2018.

 

La-fin-dou-nous-partons-de-Megan-Hunter

La fin d’où nous partons

de Megan Hunter

Poésie. Ils n’ont pas le choix, il faut fuir, et vite. A Londres, les eaux montent et ce couple décide donc de partir en Ecosse avec son bébé, qui vient de naître. Séparés pendant leur fuite, la mère finit par arriver avec son bébé sur une île, où elle rencontre une autre femme. C’est là qu’elles décident d’attendre le retour de leurs compagnons, et que les eaux baissent enfin. On ne saura rien sur l’origine de cette catastrophe. On sait juste qu’elle est là et qu’elle est bien réelle. Rédigé sous la forme d’un carnet de bord, les paragraphes s’enchaînent, toujours brefs. Même les noms des personnages se résument à une seule lettre. Née à Manchester en 1984, connue notamment pour sa poésie, Megan Hunter développe dans La fin d’où nous partons une vision humaniste. Et érige comme une nécessité le refus d’être égoïste et individualiste, alors que le monde autour de nous s’effondre.

La fin d’où nous partons de Megan Hunter, traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet (Gallimard), 176 pages, 16,50 euros, 11,99 euros (version numérique).

 

Tuff-de-Paul-Beatty

Tuff

de Paul Beatty

Argot. Winston « Tuffy » Foshay, jeune noir de East Harlem, fils d’un ex-Black Panther, joue les gros bras dans son quartier de Brooklyn. Mais il en a assez et décide de se lancer dans la politique. Aidé, notamment, par Spencer Throckmorton, un rabbin fan de Simon & Garfunkel, Tuffy se trouve entraîné dans une série d’événements rocambolesques, portés par un mélange de cultures, d’univers sociaux et de langages aux antipodes les uns des autres. Argot, cinéphilie, hip-hop, poésie, culture de la rue… Tout y passe. Après le Los Angeles d’American Prophet (1996), voici donc le Brooklyn de Tuff, dont la publication aux Etats-Unis remonte à 2000. Il aura donc fallu attendre très longtemps pour une traduction française, mais le deuxième roman de Paul Beatty, affiche un irrésistible humour. Depuis, il a publié Slumberland (2008) et The Sellout, qui a remporté le Man Booker Prize, en 2015.

Tuff de Paul Beatty, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru (Cambourakis), 354 pages, 24 euros.

 

Un-elephant-ca-danse-enormement

Un éléphant, ça danse énormément

d’Arto Paasilinna

Voyage. Emilia est une éléphante très douée. Non seulement elle est capable de multiplier les acrobaties, mais elle peut aussi danser la troïka et le gopak avec grâce et élégance. Ce qui est une jolie performance pour un animal d’environ quatre tonnes. Mais le jour où la loi sur les spectacles animaliers se durcit, son cirque la lâche et Emilia se retrouve privée de travail. Sa dompteuse, Lucia, refuse de l’abandonner et elles se lancent dans un incroyable voyage, d’abord en Finlande, puis en Afrique. Comme à son habitude, l’écrivain finlandais Arto Paasilinna met en scène une série de personnages et de situations totalement loufoques et insolites. Emilia ne passe évidemment pas inaperçue, créant des situations aussi improbables que drôles.

Un éléphant, ça danse énormément d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail (collection Denoël & d’ailleurs, Denoël), 288 pages, 20,90 euros. Sortie le 1er mars 2018.

 

Eightball-de-Daniel-Clowes

Eightball

de Daniel Clowes

Désabusé. Né en 1961 à Chicago, Daniel Clowes est un auteur de BD qui compte, vu comme une véritable icône de la contre-culture. En 1986, il publie son premier “comic book”, Lloyd Llewellyn, qui sera suivi de Eightball (1989), dont la série est toujours en cours. Cornélius propose une compilation de Eightball, qui est en fait une réédition augmentée, puisque cette BD est épuisée depuis 2012. Au menu, 38 histoires courtes, écrites entre 1989 et 1996, soit une période suffisamment longue pour mieux comprendre comment le trait de Clowes a évolué. En bonus, quatre histoires jamais publiées en français : Fairy frog, Velvet glove, Nature boy et Glue destiny. Daniel Clowes oscille constamment entre satire sociale et non sens, sans épargner personne. Plus de 20 ans après, ces nouvelles aussi désabusées que drôles n’ont rien perdu de leur force.

Eightball de Daniel Clowes (Collection Solange, Cornélius), 160 pages, 29,50 euros.

 

Boris-lenfant-patate-Anne-Simon

Boris l’enfant patate

d’Anne Simon

Frite. Après La geste d’Aglaé (2012) et Cixtite impératrice (2014), Anne Simon est de retour avec Boris l’enfant patate, troisième volume de sa grande saga, Les Contes du Marylène. Quelque part entre littérature et culture pop, Boris l’enfant patate raconte la montée en puissance de Boris, un enfant à tête de caillou, qui s’allie avec Sabine, une frite guerrière, obsédée par la vengeance. Tout ça parce que Bulle, la mère de Boris, autrefois appelée Aglaé, n’est plus la reine du pays Marylène. Connue pour ses talents d’illustratrice de livres pour enfants, Anne Simon s’amuse beaucoup à mixer le réel avec un monde complètement dingue, bourré de personnages potagers, tous plus incroyables les uns que les autres. Le lecteur s’amuse aussi beaucoup avec cette BD qui peut éventuellement être lue indépendamment des deux volumes précédents.

Boris l’enfant patate, d’Anne Simon (Misma), 164 pages, 18 euros.

 

Little-Dark-Age-MGMT

Little Dark Age

MGMT

Goth-pop. Depuis le succès de leur premier album, Oracular Spectacular (2007), Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser s’étaient un peu perdus. Leur disque éponyme sorti en 2013, très expérimental, avait quelque peu déboussolé les fans. Cinq ans plus tard, on se dit que l’attente valait la peine. Car Little Dark Age, leur quatrième album studio, est une réussite. Très marqués par les années 80, Andrew et Ben livrent 10 titres goth-pop. Dans le clip Little Dark Age, Andrew est d’ailleurs carrément transformé en Robert Smith, le leader de The Cure. Plus calme, mais toujours aussi beau, When You’re Small rappelle combien MGMT est à l’aise avec le minimalisme. L’excellent James, léger et aérien, est une petite merveille, tout comme TSLAMP (pour « Time Spent Looking at My Phone »).

Little Dark Age, MGMT (Columbia), 14,99 euros (CD), 22,99 euros (vinyle).

 

Alive-In-New-Light-IAMX

Alive In New Light

IAMX

Epique. IAMX, Chris Corner donc, enchaîne les albums. Après l’instrumental Unfall (2017), le voici déjà de retour, avec un disque plus lumineux que d’habitude, composé de 9 titres. Ce huitième album depuis la sortie de l’excellent et très électronique Kiss + Swallow (2004), s’ouvre par Stardust, appuyé par la jolie voix de Kat Von D. Plus dur, plus rythmé, Break The Chain est aussi une belle réussite, tout comme Body Politics, un titre électro et minimaliste à souhait. Mélange de cordes et de sons électroniques, Mile Deep Hollow permet à Corner de montrer l’étendue et la qualité de sa voix, toujours aussi à l’aise dans les aigus. Ce disque est clôt par le très beau The Power And The Glory, une irrésistible et épique balade dans laquelle le chant de Chris Corner appelle à la rédemption. Au final, Alive In New Light se pose tout simplement comme l’un des plus beaux albums de ce début 2018.

Alive In New Light, IAMX (Orphic), 14,99 euros (CD), 10,99 euros (MP3).

 

Criminal-The-Soft-Moon

Criminal

The Soft Moon

Enfance. Darkwave, rock industriel, minimal wave, post-punk… Ce sont les termes qui reviennent le plus souvent lorsqu’il s’agit de définir le style musical de The Soft Moon, derrière lequel on trouve le musicien et chanteur, Luis Vasquez. Actif depuis 2009, The Soft Moon a publié son premier album éponyme en 2010. Criminal est le quatrième et Vasquez y évoque la culpabilité et la honte, des sentiments qui l’habitent constamment depuis son enfance, qu’il a passée dans le désert du Mojave, dans les années 80. « Criminal est une tentative désespérée pour avouer mes fautes et blâmer les autres pour leurs méfaits qui m’ont affecté », explique Luis Vasquez. Sa voix était noyée dans le mixage final et traitée comme n’importe quel instrument sur l’album Zero (2012). Pour Criminal, elle dispose d’une présence assumée dès le premier titre, Burn. Jusqu’au bout, l’urgence est là. Impossible de décrocher. Sur Young, Vasquez murmure. Et c’est très beau.

Criminal, The Soft Moon (Sacred Bones Records/Differ-Ant), 13,99 euros (CD), 22,72 euros (vinyle).

journalistRaphaël Brun