« Les souvenirs ne sont pas effacés »

Raphael Brun
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Le psychiatre et chercheur à l’université McGill de Montréal, Alain Brunet, a mis au point une thérapie pour les états de stress post-traumatique. Des victimes des attentats de Paris et de Nice en bénéficient, en collaboration avec une vingtaine d’hôpitaux publics. Interview.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur les états de stress post-traumatiques ?

J’étais à l’université de Montréal et je faisais des interventions de crise par téléphone avec des personnes suicidaires. C’était du bénévolat. Et puis, le 6 décembre 1989, il y a eu ce que l’on a appelé la tuerie de l’école polytechnique de Montréal. C’est un drame qui a fait 15 morts, dont le tireur. Il y a aussi eu plusieurs blessés.

Ça a été un déclic ?

J’ai été frappé par le manque de moyens et de connaissances dans l’intervention post-traumatique. On ne savait pas comment intervenir. Tout ça m’a touché personnellement et m’a donné envie d’approfondir ce sujet. Il faut savoir que le diagnostic de stress post-traumatique a été officiellement reconnu seulement en 1980. À l’époque, il y avait donc peu d’expertises sur ce sujet.

 

« le 6 décembre 1989, il y a eu ce que l’on a appelé la tuerie de l’école polytechnique de Montréal. C’est un drame qui a fait 15 morts. J’ai été frappé par le manque de moyens et de connaissances dans l’intervention post-traumatique. On ne savait pas comment intervenir »

 

A l’heure actuelle, plus d’une centaine de victimes des attentats du 13-novembre 2015 à Paris et de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice expérimentent une nouvelle thérapie dans le cadre d’un essai clinique mené dans une vingtaine d’hôpitaux publics : de quoi s’agit-il ?

Ce n’est pas une expérimentation, car l’expérimentation a déjà été faite. On sait que ça marche. Face à cette thérapie, les gens ne sont donc pas des cobayes. En revanche, c’est la première fois que cette méthode est appliquée à autant de personnes, à grande échelle : c’est ce qu’on appelle un essai pragmatique.

Quel est votre rôle ?

Dans les jours qui ont suivi les attentats parisiens, je suis venu à Paris et j’ai été très touché par ce que j’ai vu. J’ai donc proposé ma méthode, parce que j’avais en main toutes les données qui montrent qu’elle est efficace. Cette méthode présente aussi un autre avantage : elle peut être enseignée à un grand nombre de soignants, assez vite. C’est une donnée importante, car, à l’époque, on redoutait que d’autres attentats terroristes ne surviennent rapidement et que les structures de soins ne soient débordées.

Le 14 juillet 2016, lorsque survient l’attentat de Nice, vous en êtes où ?

Le dispositif est alors déjà en place à Paris. Très logiquement, il a été proposé de l’étendre à la ville de Nice. C’est nous qui avons contacté le docteur Michel Benoit, psychiatre au CHU de Nice. On lui a proposé notre protocole et il a tout de suite accepté. Une quarantaine de personnes ont été traitées à Nice.

Le soin repose sur une thérapie mais aussi sur un comprimé, le Propranolol : comment tout ça s’articule ?

La thérapie ne repose pas que sur un médicament. Elle repose sur la juxtaposition d’une procédure de réactivation du traumatisme, avec un médicament, le Propranolol. Le traitement consiste donc à repenser à son traumatisme, avec l’aide d’un psychologue ou d’un psychiatre. Pour cela, on utilise un protocole précis, qui permet de réactiver ce souvenir, sous Propranolol. Si on utilise seulement le médicament ou seulement la réactivation de ce souvenir, ça ne fonctionne pas. Au fond, c’est un peu le même principe que lorsqu’on combine une psychothérapie et un psychotrope.

 

« C’est nous qui avons contacté le docteur Michel Benoit, au CHU de Nice. On lui a proposé notre protocole et il a tout de suite accepté. Une quarantaine de personnes ont été traitées à Nice »

 

Combien de séances sont nécessaires ?

On fait six séances d’environ 25 minutes, à raison d’une séance par semaine. En parallèle, il faut prendre une fois par semaine un comprimé de Propranolol, au moment de la réactivation des souvenirs, et cela pendant 6 semaines. Ce qui permet d’obtenir des résultats qui sont semblables à une psychothérapie ou à une prise d’antidépresseurs. Sauf qu’on obtient des résultats beaucoup plus rapidement.

Il n’y a pas de risque d’accoutumance ?

Non, car on prend en tout et pour tout 6 comprimés en 6 semaines. On est dans un contexte de cure, et non pas dans un contexte de traitement palliatif. Si on prend un antidépresseur par jour, le médicament masque les symptômes. Mais le lendemain, il faut en prendre un autre. Alors que là, on prend ce médicament à seulement six reprises, une heure avant la rencontre avec le psychologue.

Qu’est-ce que le Propranolol ?

C’est un bétabloquant dont le nom commercial en France est Avlocardyl. Il s’agit d’un « vieux » médicament, que l’on connaît bien. On sait donc à qui on peut le donner et à qui on ne peut pas. On connaît aussi très bien les effets secondaires et on sait les soigner, le cas échéant. Mais c’est un médicament sûr, avec très peu d’effets secondaires.

L’objectif de votre traitement ?

L’objectif, c’est de diminuer la force émotionnelle du souvenir de l’attentat. Le médicament affecte ce souvenir que l’on réactive.

Les autres souvenirs ne sont pas effacés ?

Non, les autres souvenirs ne sont pas effacés. Le Propranolol ne touche que les souvenir émotionnels qui ont été réactivés. D’ailleurs, chaque semaine, le patient lit un compte-rendu de son trauma, qu’il a écrit lui-même. Il ne peut donc pas tout oublier.

Comment parvenir à cibler uniquement les souvenirs négatifs ?

On vise vraiment la force émotionnelle du souvenir, comment on s’est senti à ce moment-là, notamment.

Quels sont les résultats, à ce jour ?

On ne peut pas analyser les résultats avant la fin de l’essai. Mais les cliniciens nous disent que c’est très positif.

Quand est-ce qu’un bilan pourra être fait ?

Dans environ 14 mois. Jusqu’au mois d’avril 2018, on prend en charge de nouveaux patients (1). Ensuite, on suit chaque patient pendant un an. Il s’agit d’ailleurs de la plus longue durée de suivi jamais faite. L’objectif, c’est de vérifier qu’il n’y a pas d’effet de rebond ou de détérioration.

Combien de personnes sont suivies en tout ?

Plus de 200. Et on souhaite en avoir 400. C’est la plus grande étude jamais faite dans le domaine du trauma en France. Nous avons désormais la permission de soigner des adolescents à l’hôpital de Lenval, à Nice.

Votre traitement peut être utilisé

dans d’autres cas ?

Cette thérapie a été développée dans mon laboratoire, à Montréal. Elle est également utilisée avec des toxicomanes et aussi pour des gens qui ont subi un important chagrin d’amour. Car certaines ruptures amoureuses débouchent sur des cas graves, avec des troubles d’ajustement.

D’un point de vue éthique, quelles sont les limites à ne pas franchir par rapport aux souvenirs de chacun ?

Les souvenirs ne sont pas effacés. Seule la force émotionnelle du souvenir est atténuée. C’est donc très différent. Du coup, la plupart des objectifs éthiques s’évanouissent. J’insiste : on n’efface pas les souvenirs. On les atténue.

1) Les personnes qui le souhaitent peuvent composer ce numéro et utiliser la boîte vocale confidentielle mise à leur disposition : 01 42 16 15 35.

journalistRaphael Brun