Culture Sélection
de janvier 2018

Raphaël Brun
-

Un-Vent-de-Liberte-de-Benham-Behzadi

Un Vent de Liberté

de Behnam Behzadi

Révolte. A 35 ans, Niloofar vit seule avec sa mère à Téhéran. Docile, elle a toujours obéi aux désirs de sa famille. Mais lorsque sa sœur et son frère lui demandent d’emménager à la campagne avec sa mère pour la protéger de la pollution, Niloofar se révolte et refuse. Ce portrait de femme, porté par l’excellente Sahar Dolatshahi, montre un Téhéran où la modernité s’écrit en pointillé. Niloofar doit obéir, vendre son atelier de couture, oublier l’homme avec qui elle flirte et partir. Avec beaucoup de subtilité, Benham Behzadi décrit à merveille les tensions familiales, les valeurs qu’il faut retrouver, ou encore la liberté et les barrières qu’il faut abattre pour l’atteindre.

Un Vent de Liberté de Benham Behzadi, avec Sahar Dolatshahi, Ali Mosaffa, Ali Reza Aghakhani (IRA, 2017, 1h24), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

 

Faute-d'Amour

Faute d’Amour

d’Andrey Zvyagintsev

Humanité. Aliocha, 12 ans, semble n’intéresser personne. En tout cas pas ses parents, Boris et Genia, qui sont en plein divorce. L’ex-couple a hâte que la séparation soit effective, puisque chacun a refait sa vie de son côté avec un autre compagnon. Jusqu’au jour où Aliocha disparaît. On avait déjà beaucoup aimé ici Elena (2011) et cette même élégance froide à l’œuvre dans Leviathan (2014). Il faudra près de 36 heures à Boris et Genia pour s’apercevoir que leur fils a disparu. Fugue ou enlèvement ? Peu importe semble dire ce couple, qui utilise cet évènement pour se déchirer encore un peu plus. Une fois de plus, Andrey Zvyagintsev évoque des êtres sans âmes, dépourvus de sentiments. Ici, l’innocence est piétinée et l’amour éternellement trahi. Même l’humanité a disparu.

Faute d’Amour Andrey Zvyagintsev, avec Maryana Spivak, Alexey Rozin, Matvey Novikov (RUS/FRA/BEL/ALL, 2017, 2h08), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray).

 

BLADE-RUNNER

Blade Runner 2049

de Denis Villeneuve

Monument. Il fallait sans doute du courage pour oser s’attaquer à une suite du monument du cinéma qu’est devenu le Blade Runner imaginé par Ridley Scott en 1982 et inspiré du court roman de Philip K. Dick. Trente-cinq ans après, c’est le talentueux réalisateur canadien Denis Villeneuve qui s’y est collé et le résultat est honnête, sans jamais approcher l’élégance et la poésie de l’original. Il faut néanmoins saluer les efforts déployés par ce réalisateur, qui n’a pas cédé aux effets de mode, privilégiant de longs plans-séquences et une certaine sobriété, à l’opposé des films d’actions actuels. Le scénario recèle quelques révélations en lien avec le premier Blade Runner, mais c’est surtout la dimension hypnotique et métaphysique qui emporte l’adhésion.

Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared Leto (USA, 2017, 2h44), 19,99 euros (DVD), 29,99 euros (blu-ray steelbook, édition spéciale Fnac + blu-ray 3D + un disque bonus et UV). Sortie le 14 février 2018.

 

Zombillenium-de-Arthur-du-Pins-et-Alexis-Ducord

Zombillénium

d’Arthur de Pins et Alexis Ducord

“Working Dead”. Dans un parc d’attraction, les vampires, les loups-garous et autres monstres sont réels et ils en ont marre de leur job. Adapté de la BD franco-belge d’Arthur de Pins publiée dans Spirou, Zombillénium parvient à marier efficacement horreur et humour. Ce dessin-animé tourne en dérision Twilight à travers le personnage d’un vampire qui ressemble fortement à Robert Pattinson. Comme dans les films de zombie de George A. Romero (1940-2017), les zombies représentent le prolétariat, des monstres qu’Arthur du Pins décrit comme des « Working Dead », qui se permettent d’ailleurs de faire grève. Le film distille aussi un joli message sur la différence, avec des monstres capables de plus d’humanité que certains humains.

Zombillénium d’Arthur du Pins et Alexis Ducord, avec Emmanuel Curtil, Kelly Marot, Alexis Tomassian (FRA, 2017, 1h18), 14,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 20 février 2018.

 

Microfrictions-2018-de-Regis-Jauffret

Microfrictions 2018

de Régis Jauffret

Couple. Régis Jauffret a publié Seule au milieu d’elle, son premier roman, en 1985. Puis, à partir de 2000, il s’est lancé, en parallèle, dans l’écriture de nouvelles et de microfrictions, c’est-à-dire des textes courts, percutants et souvent cruels. Si le premier volume de Microfrictions est paru en 2007, 11 ans après, Jauffret n’a rien perdu de sa férocité. Il nous offre rien de moins que 500 histoires réunies dans un pavé de plus de 1 000 pages. Dans ces Microfrictions 2018, il est notamment question du terrorisme, dans Attentats au prix de Flore ou encore de chantage numérique avec Candy Crush Saga. Le terreau de ces histoires sombres et déjantées reste souvent le couple, utilisé comme un vecteur à partir duquel les situations les plus folles peuvent allègrement dégénérer. Pour notre plus grand bonheur.

Microfrictions 2018 de Régis Jauffret (Gallimard), 1024 pages, 25 euros.

 

Play-Boy-de-Constance-Debre-(Stock)

Play Boy

de Constance Debré

Famille. Premier roman pour Constance Debré qui frappe fort et juste pour ses débuts. Fille du journaliste et écrivain français François Debré, Constance porte un nom marqué par la politique, avec Michel Debré, un grand-père ministre du général de Gaulle et rédacteur de la Constitution et un oncle, Jean-Louis Debré, ministre de Chirac et ancien président du Conseil constitutionnel. Cette avocate de 45 ans, assume : le play boy de son livre, c’est elle. Divorcée, mère et lesbienne, elle règle ses comptes avec sa famille et raconte dans ce roman très personnel, comment elle a découvert son amour pour les femmes. Le ton est cru, elle n’élude rien. L’ennui, le sexe, les classes sociales, le goût de la nouveauté, la recherche du bonheur, l’homosexualité… Sèche, parfois violente, l’écriture de Constance Debré donne à ce portrait de femme une dimension à laquelle il faut s’abandonner.

Play Boy de Constance Debré (Stock), 160 pages, 18 euros.

 

Sans-lendemain-de-Jake-Hinkson-(Gallmeister)

Sans lendemain

de Jake Hinkson

Cinéma. Depuis son premier roman L’enfer de Church Street (2011), Jake Hinkson est suivi de près par la critique. En France, ce livre lui a valu le Prix Mystère de la critique 2016. On avait aussi aimé son essai sur le film noir, intitulé The Blind Alley : Exploring Film Noir’s Forgotten Corners (2015). Avec Sans lendemain, Jake Hinkson poursuit son exploration du roman noir, avec pour cadre, les Etats-Unis des années 40. Billie Dixon est une jeune femme chargée de vendre des films dans des salles de cinéma, situées dans de petites villes du Midwest. Un jour, elle doit affronter un prédicateur fanatique dont l’objectif est de faire disparaître tout ce qui ressemble à un cinéma. Sauf que Billie tombe sous le charme d’Amberly, la femme de ce pasteur. Ce qui va, bien évidemment, largement compliquer les choses.

Sans lendemain de Jake Hinkson, traduit de l’anglais (américain) par Sophie Aslanides (Gallmeister), 240 pages, 20,10 euros. Sortie le 1er février 2018.

 

Le-Vol-Nocturne-de-Delphine-Panique

Le Vol Nocturne

de Delphine Panique

Sorcières. Née en 1981, Delphine Panique publie avec Le Vol Nocturne son quatrième album. Remarquée en 2016 avec En temps de guerre par le jury du festival de la bande dessinée d’Angoulême, elle revient avec une jolie histoire de sorcières. Partant du principe que les sorcières vivent discrètement parmi nous, Delphine Panique nous raconte l’histoire de Rogée, une sorcière qui subit sa condition, plus qu’elle en profite. Et puis, il y a aussi Martine, une sorcière morte qui fait des apparitions sous différentes formes. Au final, elle sont toutes les deux insatisfaites. Sensible, cette BD évoque la perte et le temps qui passe. Le choix du noir et blanc et la simplicité du trait donnent à ce Vol Nocturne une véritable dimension poétique.

Le Vol Nocturne de Delphine Panique (Cornélius), 208 pages, 18,50 euros.

 

12-heures-plus-tard-Le-Matin-des-Morts-Vivants-de-Zerocalcare

12  heures plus tard, Le Matin des Morts-Vivants

de Zerocalcare

Rebibbia. Les bandes-dessinées de l’auteur italien Michele Rech, plus connu sous le pseudonyme de Zerocalcare, sont traduites en français depuis 2014, avec La Prophétie du Tatou. Par la suite, son Kobane Calling (2016), a accroché la sélection officielle du festival d’Angoulême 2017. Cette fois, Rebibbia, un quartier de Rome dont Zerocalcare est originaire, est menacé par des hordes de zombies. Il y a peu de survivants, mais Zerocalcare en fait partie, ainsi que ses amis Secco, Sanglier et Katja. Retranchés au domicile de l’auteur, ils jouent au jeu vidéo Street Fighter pour passer le temps. Pour parvenir à s’échapper, ils devront arriver à temps au rendez-vous avec Er Paturnia, le boss qui tient le quartier de Rebibbia. Comme il ne reste que 36 survivants et un bus avec le réservoir plein garé au centre du quartier, la solution est vite trouvée. 12 heures plus tard est une réussite, dans laquelle ça tranche à tout va et où on rit beaucoup.

12 heures plus tard, Le Matin des Morts-Vivants de Zerocalcare (Cambourakis), 112 pages, 18 euros. Sortie le 7 février 2018.

 

All-Melody-Nils-Frahm-(Erased-Tapes)

All Melody

Nils Frahm

Sensualité. Si All Melody est le dixième album studio du talentueux et très érudit musicien, compositeur et producteur allemand, Nils Frahm, c’est parfois par ricochets qu’il s’est fait connaître. Notamment à travers ses collaborations, avec l’Islandais Ólafur Arnalds, par exemple. Ce qui est franchement injuste lorsqu’on jauge l’étendue de son talent. Heureusement, depuis la sortie de Felt (2011), la critique l’a mis à sa juste place. À 35 ans, il revient avec All Melody, un disque toujours porté par un subtil et intelligent mélange de musique classique, d’électronique, de lenteur et de sensualité. Mais aussi de rythme, ce qui est nouveau. Ce disque est construit autour de douze titres, pour la plupart instrumentaux. Parce que c’est finalement avec son piano que Nils Frahm s’exprime le mieux.

All Melody, Nils Frahm (Erased Tapes), 14,99 euros (CD), 24,99 euros (vinyle).

 

Weighing-Of-The-Heart-Nabihah-Iqbal-(Ninja-Tune)

Weighing Of The Heart

Nabihah Iqbal

Premier. On l’attendait depuis quelques temps déjà. Le premier album de la DJ Nabihah Iqbal est enfin là. Alors qu’elle mixait en 2009 sous le nom de Throwing Shade, c’est sous son nom qu’elle s’affiche désormais. Le premier single, Something More, séduit, dans une veine très électro-pop. Les 11 titres de ce disque mixent différentes influences, de CAN à Bauhaus nous dit un communiqué de presse. Si Weighing Of The Heart s’ouvre sur un air de piano, très vite, l’ambiance décolle pour devenir franchement festive, avec Something More donc, pour se teinter de rock aux relents gothiques, avec l’excellent Saw U Twice. En fin de disque, Slowly est porté par la voix aérienne de Nabihah Iqbal et charme immédiatement. On a été aussi séduit par les riffs de guitare que The Cure et Robert Smith ne renieraient pas sur le titre Eternal Passion, ou encore par les “beats” totalement irrésistibles du très “groovy” Untitled Friday.

Weighing Of The Heart, Nabihah Iqbal (Ninja Tune), 14,99 euros (CD), 18,99 euros (vinyle).

 

EP-Alice-Glass-(Loma-Vista-Recordings)

EP

Alice Glass

Catharsis. Visiblement, le départ d’Alice Glass du groupe Crystal Castles ne semble pas digéré. En octobre 2014, elle a officiellement mis un terme à sa collaboration avec Ethan Kath et Crystal Castles, après trois albums très réussis. En octobre 2017, l’ex-chanteuse de Crystal Castles a accusé Ethan Kath de viol, ce qu’il nie. Au milieu de tout ça, il restait donc à démontrer qu’il y a une vie artistique sans ce groupe canadien lancé en 2006 à Toronto. En 18 minutes et 6 titres, Alice Glass réussit ce pari. Parfois en restant ancrée dans l’univers de Crystal Castels (Without Love), parfois en lorgnant vers une élégante électro pop (Forgiveness, White Lies). Sa voix, toujours aussi planante, est portée par des textes qui règlent quelques comptes avec Crystal Castles : « Tell me what to spit/Don’t tell me what to swallow » dit-elle sur Without Love. Comme une réponse au titre Tell Me What to Swallow, paru sur le premier album de Crystal Castles, en 2006. Comme une catharsis, surtout.

EP, Alice Glass (Loma Vista Recordings), 6,80 euros (CD), 9,90 euros (MP3).

journalistRaphaël Brun