“Fake news” Quel poids
sur les élections à Monaco ?

Raphaël Brun
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Les “fake news” ont été pointées du doigt par certains candidats lors de cette campagne pour les élections nationales 2018. Mais quel est vraiment le poids de ces fausses nouvelles dans le débat politique en Principauté ? Les trois listes en course pour les élections du 11 février 2018 ne partagent pas la même analyse.

Difficile d’obtenir une définition fiable et définitive des “fake news”. Les économistes Hunt Alcott et Matthew Gentzkow les décrivent comme des « histoires intentionnellement fausses, dont il peut être vérifié qu’elles sont fausses et qui peuvent tromper les lecteurs ». Le terme “fake news” a été popularisé pendant la campagne électorale de 2016 aux Etats-Unis, où la désinformation est devenue un levier pour gagner des électeurs. Mais l’origine réelle des fausses informations est évidemment beaucoup plus ancienne, puisque certains experts estiment que, dès le VIème siècle, on trouve des traces de “fake news” dans la sphère politique de l’époque.

 

Certains experts estiment que, dès le VIème siècle, on trouve des traces de “fake news” dans la sphère politique de l’époque

 

« Fascination »

Si la diffusion de fausses nouvelles est donc très ancienne, le phénomène des “fake news” a pris une nouvelle dimension et un nouvel essor. Notamment grâce aux canaux de diffusion que sont internet et les réseaux sociaux. Mais, comme dans les temps très anciens, l’objectif reste le même : la déstabilisation politique par le mensonge. En France, à l’occasion de ses vœux à la presse, le 3 janvier 2018, le président français, Emmanuel Macron a dénoncé ce phénomène : « Nous vivons l’irruption dans le champ médiatique des fausses nouvelles, les “fake news”, comme on le dit dans le monde anglo-saxon, et des médias qui les propagent. […] Par une fascination pour une horizontalité absolue, nous avons considéré que toutes les paroles pouvaient en effet se valoir et que la régulation était forcément suspecte d’un choix. Or, ce n’est pas le cas, toutes les paroles ne se valent pas et des plateformes, des fils Twitter, des sites entiers inventent des rumeurs et des fausses nouvelles qui prennent rang aux côtés des vraies. » Voilà pourquoi Macron envisage de légiférer pour encadrer les “fake news” en période électorale. Pas simple, pour un sujet aussi évolutif et complexe lié aux technologies de l’information et de la communication, imbriqué avec un autre, très sensible, qui est celui de la liberté de la presse.

« Dérapage »

À Monaco, c’est la liste Priorité Monaco (Primo !) qui a tiré la sonnette d’alarme en premier. Le 15 janvier 2018, dans un communiqué titré « Horizon Monaco (HM) et la pratique des “fake news” », la liste de Stéphane Valeri a estimé que Béatrice Fresko-Rolfo et ses colistiers « sous l’influence de conseillers politiques parisiens » avait « choisi le dérapage par une démarche de travestissement de la vérité ». Pour Primo !, HM aurait donc « dérapé » à plusieurs reprises lors de son meeting du 15 janvier. Et sur des sujets majeurs, puisqu’il s’agirait du logement et de l’Union européenne (UE). Pour asseoir sa démonstration, la liste de Stéphane Valeri évoque un exemple précis : « La phrase d’intox, artificiellement trafiquée par HM, est présentée ainsi : « Béatrice Fresko-Rolfo et Laurent Nouvion ont laissé les Monégasques vivre dans des placards à balais ». “Fake news” ! La phrase effectivement prononcée par notre colistier, Guillaume Rose, est la suivante : « [nos concurrents pensent qu’] il y a des gens compétents aux affaires [gouvernement]. Laissons-les faire. Laissons-les construire des extensions en mer, sans donner aux Monégasques le moindre placard pour s’y loger. »» Lors du meeting de Primo !, le 10 janvier, Rose se plaignait que la majorité de Laurent Nouvion et de Béatrice Fresko-Rolfo ait voté en faveur de l’urbanisation en mer au Larvotto, sans logements ou équipements publics pour les Monégasques. « Démonstration est faite : leurs soi-disant « intoxs » sont donc des “fake news” », conclut Primo !.

 

Stéphane Valeri a estimé que Béatrice Fresko-Rolfo et ses colistiers « sous l’influence de conseillers politiques parisiens » avait « choisi le dérapage par une démarche de travestissement de la vérité »

 

Sanctions

Interrogée par Monaco Hebdo, Béatrice Fresko-Rolfo livre une toute autre analyse : « Quel excès de langage ! Il [Stéphane Valeri — N.D.L.R.] a considéré que nos critiques de son meeting étaient des déformations malveillantes, et il nous reproche de ne retenir que certaines phrases sorties de leur contexte, a répondu la tête de liste HM. Je suis choquée par l’assimilation de notre travail démocratique, de comparaison et de critique de propos et propositions adverses, à des “fakes news” ! C’est le propre d’une campagne électorale de pouvoir critiquer et contrer les propositions, la méthode et l’action de ses concurrents ! » La leader de la liste HM appelle donc au calme et à la raison, surtout en période de campagne électorale : « Je ne m’insurge pas et ne crie pas à la “fake news” lorsque M. Valeri scande en une de Monaco Matin « HM n’a pas de programme » ou lorsqu’il attaque le bilan HM, en nous accusant d’avoir provoqué une pénurie de logements à Monaco. Je m’efforce de répondre point par point à ses attaques et lui oppose des chiffres et des faits. » Sans négliger le poids que les “fake news” peuvent avoir sur une élection, notamment avec des « fausses informations qui trompent les électeurs », Fresko-Rolfo estime que l’utilisation de ce terme est galvaudé dans le cadre de la campagne électorale monégasque : « Monaco n’est pas, comme d’autres pays, soumis à des propagandes mensongères venues de puissances étrangères qui tentent d’influencer un scrutin comme on a pu le voir aux Etats-Unis ou en France. » Ce qui n’empêche pas cette élue sortante de rappeler que c’est HM qui, en juin 2016, a poussé au vote d’une loi sur la protection des personnes contre la diffamation et l’injure. Une loi qui renforce les sanctions pénales pour les injures et la diffamation liées à un critère ethnique, religieux ou sexuel. Une façon de rappeler qu’il faut imposer des limites : « Dans toutes les campagnes il y a des critiques et des échanges parfois musclés, mais ils doivent rester respectueux et dignes. Ça n’était pas le cas il y a 5 ans, je le rappelle, lorsque Laurent Nouvion a été attaqué violemment sur sa vie privée. Cela ne l’a pas empêché de l’emporter en février 2013. »

 

« Je suis choquée par l’assimilation de notre travail démocratique, de comparaison et de critique de propos et propositions adverses, à des “fakes news” ! »

Béatrice Fresko-Rolfo. Tête de liste HM

 

« Liberté »

Du côté d’Union Monégasque (UM), on a une toute autre lecture de l’utilisation de supposées “fake news” pendant cette campagne. La tête de liste, Jean-Louis Grinda, juge même que ce phénomène n’a joué « aucun rôle » et que « contrairement à d’autres pays, nous ne subissons pas de réelle campagne média fondée sur des éléments faux, mais présentés de manière à ce que le public puisse leur donner du crédit ». Jugeant que contester des bilans et des chiffres fait partie intégrante du jeu politique, Jean-Louis Grinda regrette la position de Primo ! qui a « décidé d’utiliser l’idée pour en faire un élément de marketing politique dans leur campagne », parce que « les “fake news” sont un sujet à la mode ». Le leader d’UM estime que Primo ! a engagé une démarche qui est « dangereuse à deux égards : d’une part elle peut miner la confiance des électeurs dans leurs politiques, mais aussi dans leurs médias. Il y a des « chiffons rouges » qu’il ne faut pas agiter sans fondement, les conséquences pourraient être dramatiques ». Poussant son raisonnement un peu plus loin, Grinda pense que s’accuser de “fake news”, c’est aussi risquer de dégrader la confiance que les électeurs peuvent avoir dans les médias. « Chez UM, nous défendons la liberté de la presse et comptons sur elle pour être un référent de confiance pour les électeurs. Nous ne participerons pas à une campagne, qui, en dernière analyse, vise à discréditer la presse », a souligné la tête de liste UM.

“Fact checking”

Du coup, on sent bien que Jean-Louis Grinda n’est pas favorable à ce que Monaco légifère contre les “fake news”. S’il est convaincu que, lorsqu’une fausse nouvelle relève de la diffamation, c’est à l’Etat d’intervenir, créer un texte de loi revêt pour lui un autre risque : « Cela me semble souvent être un moyen d’essayer de contrôler la presse, et donc la liberté d’expression. À UM, nous sommes très attachés à la liberté de la presse : elle est une composante essentielle de toute vie démocratique. » Du coup, imaginer un texte de loi, à l’image de ce que la France prépare, ne semble pas nécessaire à ce candidat : « Je ne crois pas qu’il faille légiférer pour légiférer. Et que l’on ne doit toucher à nos libertés qu’avec le plus haut sens des responsabilités. Nous voulons un pays d’opportunités et de libertés, pas d’immobilisme et de censure. » Pour Grinda, la première parade face aux fausses informations, c’est tout simplement « la presse « traditionnelle »», qui est un « référent de confiance pour le public. Si elle ne donne pas le flanc à des informations fausses et non vérifiées, l’impact [des “fake news” – N.D.L.R.] est nul ». Quitte à ce qu’aujourd’hui, poussées par ce phénomène, les rédactions des différents médias se lancent dans une activité parallèle, le “fact checking”, qui consiste à vérifier, preuves à l’appui, le contenu des discours de chacun : « C’est le rôle de la presse d’avoir un regard le plus objectif possible, de faire du « fact checking », et d’offrir au public une perspective qui ne soit pas celle d’un unique groupe politique », assure Grinda. Et tant que Monaco n’est pas victime de tentatives de déstabilisations venues de pays étrangers, « car c’est l’Etat dans ses fondements qui serait alors attaqué », cet élu sortant juge qu’il est inutile de céder à l’air du temps : « Nous sommes ici dans le cadre d’une campagne électorale. Et ce que l’on appelle chez certains de nos concurrents des “fake news” sont au pire des maladresses, dont l’impact est relativement insignifiant sur le résultat. »

 

journalistRaphaël Brun