« Les “fake news” jouent
sur le registre de l’émotion »

Raphaël Brun
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Eric Scherer, journaliste (1), directeur de la prospective et du MediaLab à France Télévisions, analyse pour Monaco Hebdo le phénomène des “fake news” (2).

Qu’est-ce qu’une “fake news” ?

Le terme “fake news” est apparu en 2016, lors de la campagne électorale aux Etats-Unis, avec Donald Trump, mais aussi à l’occasion du Brexit. Mais il faut savoir que les fausses nouvelles existent depuis toujours. En fait, il y en a eu dans toutes les époques : Antiquité, 15ème, 16ème, 18ème siècles… Désormais, ce phénomène a été amplifié par les réseaux sociaux grâce auxquels quasiment tout le monde est devenu un média. Aujourd’hui, grâce à la démocratisation de l’écriture, chacun a la possibilité de diffuser ce qu’il souhaite. Nous sommes dans une situation où le bruit est devenu considérable. Et dans ce bruit, il y a peu de balises, peu de repères. Or, ces repères doivent être gérés par des rédactions professionnelles et des tiers de confiance que sont les journalistes.

Est-ce que l’intention de tromper est essentielle à une “fake news” ou bien, en dehors d’une telle intention, une simple erreur peut suffire à créer une “fake news » ?

Les deux sont possibles. Mais, en général, une “fake news” relève de l’intention délibérée de propager une fausse nouvelle, avec le désir de nuire.

Quels sont les objectifs de ceux qui créent des “fake news” ?

Ils cherchent à jouer sur l’émotion, sur le sensationnel et sur les opinions, plutôt que sur des faits partagés par une communauté. Les créateurs de “fake news” jouent la carte de la déstabilisation avec un parti-pris biaisé. Leurs objectifs peuvent être multiples : influencer une élection, gagner de l’argent… Car ce qui est choquant ou sensationnel génère du trafic sur internet et donc, rapporte de l’argent.

Et à Monaco ?

Sur une communauté de 9 160 Monégasques (3) et de 7 250 votants, il est très difficile de générer suffisamment de trafic sur internet pour gagner de l’argent. En 2016, lors de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, des gens ont totalement assumé le fait de fabriquer des “fake news” pour gagner de l’argent avec la publicité en ligne.

 

« Les créateurs de « fake news » cherchent à jouer sur le sensationnel et sur les opinions, plutôt que sur des faits partagés par une communauté »

 

Des “fake news” peuvent vraiment permettre de peser sur les élections nationales monégasques ?

Tout dépend où sont relayées ces fausses informations. À Monaco, où le niveau éducatif et socio-professionnel est assez élevé, à peu près tout le monde possède un compte sur les réseaux sociaux. Donc une “fake news” partagée en Principauté sur ces réseaux et qui devient virale, peut toucher beaucoup de monde. Mais il faut savoir qu’une information qui devient virale n’est pas forcément une information vérifiée. C’est un principe de base. En tout cas, si une fausse information crée beaucoup de réactions, cela peut effectivement avoir un impact sur l’opinion. C’est là où ça devient problématique.

Sur quoi s’appuient les fabricants de “fake news” pour être les plus crédibles possible ?

Les “fake news” jouent sur le registre de l’émotion et des opinions personnelles. Ceux qui créent ces fausses informations se cachent souvent derrière de faux comptes qui semblent authentiques, que ce soit sur Twitter ou sur Facebook, par exemple. Ils peuvent aussi chercher à « doper » leurs comptes en les sponsorisant, de manière à augmenter artificiellement le nombre de personnes qui les suivent et qui verront donc chaque publication qu’ils posteront. Car, sur Facebook et sur Twitter, en payant, on peut voir ses publications mises en avant par ces réseaux sociaux.

Le 20 janvier 2018, Facebook a décidé de faire appel à ses utilisateurs pour lutter contre la désinformation et identifier les sources « fiables », mais cette idée a été dénoncée par Reporters sans frontières (RSF), qui a qualifié ce projet d’« inquiétant » et de « contre-productif »(4) ?

Plus on sera nombreux à traquer les “fake news”, mieux ce sera, bien sûr. Mais ce travail est davantage du ressort des rédactions que des plateformes ou de ses utilisateurs. Le risque, c’est que les plateformes comme Facebook ne tombent dans la censure, comme c’est déjà arrivé pour des histoires de nudité. Le problème de fond, c’est de parvenir à identifier ceux qui disent vrai. C’est pour ça que les tiers de confiance sont très importants dans cette lutte.

Le problème, c’est que les gens ont du mal à faire le tri dans tout ce qu’ils peuvent lire sur internet ?

Effectivement, des études démontrent que, face aux “fake news”, beaucoup de gens sont perdus. Ils sont désorientés et ils ont du mal à distinguer le vrai du faux, ou qui dit la vérité. Une étude récente a même révélé que 8 Français sur 10 croyaient facilement des informations pourtant totalement fausses.

Les gens manquent d’esprit critique ?

Doper le sens critique des citoyens est essentiel. Car, aujourd’hui, ils sont trop naïfs, trop crédules, ou aiment trop le sensationnel. Donc, il y a du boulot de ce côté-là. L’éducation aux médias est une piste importante, mais cela ne suffit pas. Car cela ne touche que les jeunes et il faut aussi parvenir à sensibiliser les adultes.

Si les “fake news” disparaissaient, est-ce que la confiance dans les médias traditionnel remonterait ?

Je n’en suis pas sûr. Je pense que ça ne suffirait pas.

Que faire alors ?

Du côté des médias et des rédactions, il faudrait accroître la transparence dans la fabrication de l’information. Il faut montrer les coulisses, montrer comment on choisit de traiter un sujet et pourquoi on décide de ne pas traiter un autre sujet. Plus on sera transparent, mieux ce sera. Ce ne sera pas une solution miracle, mais ce serait une contribution intéressante dans ce combat.

Comment réagit la France face aux “fake news” ?

En France, le gouvernement souhaite légiférer sur les “fake news”. Notamment en demandant aux plateformes internet le maximum de transparence vis-à-vis des comptes politisés sponsorisés. De façon à savoir exactement qui est derrière chaque compte et combien d’argent a été investi pendant la campagne électorale pour augmenter artificiellement sa visibilité. Demander des comptes en période électorale afin de connaître l’identité de ceux qui paient et qui se cachent derrière des comptes suspects est une mesure importante.

Il faut légiférer dans un pays comme Monaco, avec 35 000 habitants et 9 000 Monégasques ?

S’il faut passer par là pour contraindre les plateformes à faire un ménage qu’elles ne veulent pas faire, ça peut être une solution. Au départ, ces plateformes ont nié le problème, puis elles ont dit que ce phénomène était faible, avant de reconnaître que cela concernait des millions de comptes dans le monde. Cela dit, il faut se souvenir que c’est un problème qui dépasse les frontières de chaque pays.

 

« Nous sommes dans une situation où le bruit est devenu considérable. Et dans ce bruit, il y a peu de balises, peu de repères. Or, ces repères doivent être gérés par des rédactions professionnelles »

 

Certains craignent qu’une éventuelle future loi anti “fake news” ne vienne menacer la démocratie ?

On ne connaît pas le contenu de ce texte, donc il est difficile de se prononcer pour le moment. Je ne pense pas que le projet du gouvernement français soit de faire dire par la loi ce qui est vrai ou faux. Mais ce texte devrait rester cantonné aux périodes électorales. Pendant cette période, il serait demandé aux plateformes plus de transparence sur les comptes sponsorisés qui semblent politisés. En Allemagne, une loi a été mise en vigueur sur ce sujet-là, mais elle est controversée, car elle oblige Facebook à définir ce qui est vrai ou faux. Il faut essayer d’éviter ce genre d’écueil.

Mais comme les plateformes comme Facebook ou Twitter sont transnationales, aucune loi ne sera vraiment efficace ?

Les lois s’appliquent sur le territoire d’un pays. Donc une loi peut empêcher un certain nombre de choses. En ce qui concerne la France, il faudra voir si l’Union européenne (UE) appuie cette démarche. Ce qui n’est pas sûr. Bruxelles a lancé un groupe de travail européen sur ce sujet et leurs premières conclusions devraient être publiées d’ici fin février 2018.

Comment va évoluer l’information ?

Je crains qu’avec les nouvelles technologies d’intelligence artificielle, on arrive à produire des choses assez sidérantes. Pendant l’automne 2017, on a déjà eu les fausses vidéo de Barack Obama, à qui on fait dire n’importe quoi. Ces technologies vont continuer à se développer et permettre de produire des faux qui sembleront de plus en plus vrai.

Comment va évoluer le travail des journalistes ?

Les rédactions devront investir de plus en plus dans les outils leur permettant de détecter les vidéos bidon, les photos truquées… Il faudra un investissement dans la technologie, mais il faudra aussi, bien évidemment, du sens commun. Le travail de base d’un journaliste, c’est évidemment de toujours de vérifier soigneusement ses informations. Mais là, on aura encore plus de travail, puisqu’il faut désormais nettoyer les écuries des réseaux sociaux.

 

journalistRaphaël Brun