« Il faut créer un héliport
rapide et moderne »

Raphaël Brun
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Contraints de signer une alliance commerciale pour assumer une ligne Monaco-Nice qui a perdu la moitié de sa clientèle en 10 ans, Héli Air Monaco et Monacair ont aussi les yeux rivés sur les travaux du futur héliport. Une partie de leur avenir économique est en jeu et l’inquiétude monte.

« Héli Air n’est pas mort. On est en encore là. Mais on a dû vendre quatre hélicoptères sur les 12 qu’on avait, et licencier 60 salariés, soit la moitié de nos effectifs », soupire le patron d’Héli Air Monaco. Depuis qu’il a perdu l’exploitation de la ligne Monaco-Nice, l’entreprise de Jacques Crovetto est en grave difficulté. Et lorsqu’on demande à ce patron comment il en est arrivé là, il ne tarde pas à établir les responsabilités : « Je pense que le gouvernement, qui était alors dirigé par le ministre d’Etat Michel Roger, a fait des erreurs considérables, sous l’influence de mauvais conseillers, qui sont Marie-Pierre Gramaglia et le directeur de l’aviation civile. »

« Absurde »

Et parmi ce qu’il estime être des « erreurs », il y a donc la perte de cette ligne qui permet de relier Monaco à Nice en seulement 6 minutes. Depuis 1976, c’était Héli Air Monaco qui exploitait cette ligne, en s’appuyant notamment sur une convention entre la France et la Principauté. Mais depuis une décision prise par l’Etat monégasque le 3 décembre 2014, c’est une autre entreprise, Monacair, qui a remporté l’exclusivité de cette ligne pour 10 ans, grâce à un appel d’offres. Créée en 1987 par Stefano Casiraghi, Monacair est le seul opérateur sur cette ligne depuis, très exactement, le 31 décembre 2015 à minuit. Pas content, le 9 septembre 2015, Héli Air Monaco a déposé une « requête en excès de pouvoir contre la décision », du ministre d’Etat de l’époque, Michel Roger. Un premier jugement devrait être rendu en avril 2018. « Vous connaissez un pays qui interdise à une compagnie d’hélicoptères privée qui n’a commis aucune faute, d’aller à Nice ? C’est absurde ! », s’emporte Jacques Crovetto. Officiellement, Monacair a remporté ce marché grâce à la qualité du service qu’il a proposé et à sa capacité à pouvoir voler avec six hélicoptères Airbus H130 tous neufs, facturés 2,7 millions d’euros l’unité.

« Procédures »

Mais aujourd’hui, personne ne semble satisfait. Si la direction de Monacair n’a pas répondu à nos questions avant le bouclage de Monaco Hebdo le 30 janvier 2018, il semblerait que cette ligne ne soit pas aussi rentable que prévu. Et ce, même si le prix du billet est passé de 140 à 160 euros. « Les dirigeants de cette entreprise sont venus me voir en mai 2017, car ils perdaient trop d’argent. Du coup, nous avons créé une alliance en 2017 pour exploiter cette ligne. Monacair nous reverse une commission. Et on est arrivé péniblement à faire 35 000 passagers sur l’année 2017. Au final, personne n’est content », raconte Jacques Crovetto. Après avoir dû fortement investir, Monacair aurait donc été contraint de mutualiser les forces pour la gestion de cette ligne Monaco-Nice. « Monacair perd de l’argent parce qu’ils ont surinvesti pour recréer ce que nous avions créé, estime le patron d’Héli Air Monaco. Et puis, en mettant des taxes, des redevances et en chargeant l’exploitation de cette ligne, le gouvernement s’est trompé dans son analyse. Au final, on perd forcément de l’argent. Cette ligne a perdu environ 10 % de fréquentation. D’après mes chiffres, en 2017, il n’y a eu que 34 000 passagers sur cette ligne Monaco-Nice. » De son côté, le gouvernement annonce 49 000 passagers pour 2017, contre 105 000 en 2007. En juillet 2015, Jacques Crovetto, nous disait avoir fait « une pointe à 120 000 passagers sur l’année 2007. Mais avec la crise, on est désormais à environ 76 000 passagers par an » (lire son interview publiée dans Monaco Hebdo n° 934). Ce qui plombe cette ligne Monaco-Nice ? « Toutes les procédures qui sont appliquées aux clients et qui nous font perdre beaucoup de temps. Je viens de recevoir un email de Bouygues qui m’indique que leurs directeurs ne prendront plus l’hélicoptère pour aller à Nice, car c’est trop long. Aujourd’hui, si un client met 30 minutes pour aller à Nice, il ne prendra plus l’hélicoptère », lance Crovetto.

« Hostilité »

Voilà pourquoi aujourd’hui, Jacques Crovetto estime qu’il est urgent d’agir. Pour ce chef d’entreprise, la situation est devenue intenable. « Pour faire vivre une entreprise avec 40 ou 50 salariés, il faut réaliser un chiffre d’affaires annuel d’au moins 5 ou 6 millions d’euros. Aujourd’hui, Héli Air travaille sur d’autres destinations, comme Saint-Tropez, par exemple. Mais c’est très insuffisant pour vivre », détaille Jacques Crovetto. S’il pense qu’il y a un marché suffisant pour faire vivre correctement deux entreprises comme Monacair et Héli Air Monaco « si elles s’entendent pour unir leurs forces », c’est au gouvernement d’agir, juge ce patron monégasque : « Il faut libérer le contexte d’exploitation de cette ligne Monaco-Nice et créer un héliport rapide et moderne. » Ce projet d’héliport est un dossier ancien, estimé aujourd’hui à 77 millions d’euros, qui alimente les critiques, que ce soit du côté des élus du Conseil national, que chez les professionnels. « En 2006, des travaux ont été réalisés pour rénover le tarmac et renforcer sa portance pour passer de 6 à 10 tonnes, détaille le conseiller-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme, Marie-Pierre Gramaglia (lire son interview par ailleurs). La seconde phase à réaliser s’attache à la reconstruction d’une nouvelle héligare, de nouveaux hangars et d’une tour de contrôle. La dernière phase permettra de créer une piste d’atterrissage et de décollage attenante au tarmac actuel. » Tout cela a été expliqué par le gouvernement aux dirigeants et aux responsables qui travaillent sur l’héliport. « Ce projet a été présenté aux professionnels. C’était il y a environ un an. A l’époque, on avait déjà marqué notre hostilité », assure Crovetto.

Trop longs

Si la fin des travaux est espérée pour 2021, le chantier devrait être lancé au quatrième trimestre 2018. « Pour le moment, seulement quatre palmiers ont été enlevés devant l’héliport, confirme Crovetto. Donc j’espère que le Conseil national va bloquer ce projet et que cet argent sera investi autrement, avec un projet utile à l’exploitant et aux passagers. » En gros, le patron d’Héli Air Monaco juge ce projet trop cher et surtout, mal conçu. Les circuits suivis par les passagers seraient trop longs et les temps d’attentes trop élevés. « L’allongement du parcours passagers, dû essentiellement au temps d’attente des ascenseurs, sera marginal par rapport au temps moyen constaté aujourd’hui », répond Marie-Pierre Gramaglia. Soit « trois minutes supplémentaires maximum, sur un parcours moyen mesuré de 15 à 20 minutes », assure le conseiller-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme.

« Nécessités »

Pas sûr que ces arguments et ces chiffres parviennent à convaincre le patron d’Héli Air Monaco : « Aujourd’hui, on veut construire un héliport pour deux ou trois milliardaires qui vont finir par disparaître. D’ailleurs, l’hélicoptère de Dmitry Rybolovlev n’est déjà plus là. On ne construit pas un héliport pour quelques milliardaires qui sont là actuellement et qui ne seront plus là demain. » Du coup, Jacques Crovetto propose quelques idées. Comme, par exemple, faciliter l’embarquement à destination finale, c’est-à-dire permettre aux passagers de prendre leur billet à Monaco pour la ville où ils souhaitent se rendre. Il faudra aussi se poser les bonnes questions, ajoute ce dirigeant : « Pourquoi la ligne Monaco-Nice va si mal et régresse d’année en année ? Pourquoi n’y a-t-il pas une discussion tripartite entre les opérateurs monégasques, le gouvernement et le détenteur de la ligne ? » Lors de l’étude du budget primitif 2018, et malgré les critiques des élus du Conseil national, le ministre d’Etat, Serge Telle est resté ferme. Pas question de revoir ce dossier : « Le programme établi correspond à de réelles nécessités et anticipe de réels besoins. La restructuration a été conçue sur des bases sérieuses et réalistes. » Du coup, Jacques Crovetto insiste et tire la sonnette d’alarme : « Si rien ne change et qu’on continue comme ça, Héli Air va devoir cesser son activité et fermer. Quant à Monacair, ils vont perdre des millions d’euros et vont arrêter aussi, ou être obligés de réclamer des subventions au gouvernement. Et on se retrouvera avec un héliport presque désaffecté, comme certains terrains d’aviation en France. »

 

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